Shandong, Soulages, la Voie (1)

Dans l’espace, dans le temps ; pour moi, un voyage d’un jour à Paris, et réellement un seul voyage, comme paradoxalement, un mouvement reconduit à son initial repos par la découverte d’une seule vérité. Oh, j’avais bien ma petite idée en tête, de celles que Soulages voudrait qu’on se débarrasse au vestiaire. Et si une perfection en image, car les Bouddhas du Shandong sont bien à la fois images de perfection et perfection d’image, rejoignait une perfection réalisée sans nulle figuration ? Et si l’une et l’autre se rejoignaient au degré ultime de leur réalisation ?  C’est ce que j’ai tenté de vérifier, réellement, non point pour persuader que ma petite idée était la bonne, mais pour retrouver le chemin de cette Voie que bien peu nomment ou décrivent, celle de la création comme hymne poétique et célébration de la Vie. Mais l’élaboration de cette note s’est montrée de plus en plus délicate au fil des jours, et je dirai peut-être que ma petite idée s’est finalement diluée dans l’impossible démonstration qu’une figuration puisse, à certaines conditions, dire plus qu’une non-figuration déclarée, affirmée comme telle. Je me sens vraiment, encore aujourd’hui, écartelé par ces deux évidences, dé-monstrations a contrario d’une vérité d’au-delà. Cette Voie, en d’autres termes, autoriserait-elle ‘des’ convergences, oui, mais bien au-delà de la réalisation de tout choix esthétique, au-delà de tout syncrétisme. Je serai moins théorique en définissant plus clairement, en deux notes successives, la philosophie inhérente à ces deux expériences de l’imaginaire artistique.

numeriser0006.1259173481.jpg Illustr. empruntée au Catalogue du Musée Cernuschi

De quoi est-il d’abord question ? On le lira dans les journaux et les revues spécialisées : que les Bouddhas  du Shandong ont été retrouvés il y a un peu plus de dix ans, enfouis dans une fosse où ils avaient été enterrés probablement afin de les mieux préserver, soit de persécutions qui visaient à les détruire, soit, plus prosaïquement, des outrages du temps qui avait commencé à les effriter. Inhumées avec des soins infinis, puis exhumées au hasard de travaux qui n’étaient pas d’abord des fouilles archéologiques, ces statues presque toutes intactes étaient néanmoins souvent privées de leurs bras ou de leurs mains – ce qui, par exemple, a provoqué l’ironie du journaliste de Télérama – mais dans cet excellent état, avec des traces même de polychromie qui donnent idée de ce qu’elles furent jadis, fin 6ème siècle, sommes-nous à peu près sûrs. Quelques détails sur la ‘composition’ des oeuvres, notamment pour figurer un Bouddha ou un Boddhisattva, par conséquent ce qu’elles pouvaient ‘dire’ à leurs contemporains, ont fait l’objet d’études très approfondies. Je renvoie pour cela au Catalogue de l’exposition (1) qui associe une magnifique et très complète collection de photos, à des articles savants rédigés par d’éminents spécialistes, historiens de la statuaire bouddhique spécifiquement chinoise, et exégètes des aspects doctrinaux du bouddhisme chinois de cette époque. Concernant ces différentes théories, je citerai maintenant ces précisions d’Alexander L. Mayer parce qu’elles pourront infléchir mes propres conclusions : On pourrait dire que ce qu’il y a de commun ou de partagé entre les images du Buddha et le spectateur se trouve (soit) dans les facteurs matériels (de la représentation imagée)(soit) dans le vide ultime de tous les phénomènes… (soit) dans l’intériorité de la chose vue et de la personne qui voit… (soit) dans l’universalité immanente de la nature de Buddha… interprétations qui vont progressivement vers une atténuation du caractère représentatif des statues et de leur distance par rapport au spectateur… Ces statues peuvent être considérées comme des « objets très spéciaux » qui conduisent à révéler le caractère non ultime des modes ordinaires de perception en termes de sujet et d’objet… Les images du Buddha ne sont pas … des représentations symboliques d’un « autre » extrinsèque, ce qui est une façon de remettre radicalement en question la séparabilité de la description et du récit, de celui qui voit et de ce qui est vu… Vénérer (ainsi) le Buddha doit conduire à voir le Buddha, c’est-à-dire non pas un morceau de pierre ou de métal mais sa véritable ‘forme’ au travers et au-delà de l’image… et à prendre conscience peut-être que ‘ma’ propre nature n’est, en fin de compte, ni distincte ni différente de la nature même du Buddha. (P 61)

numeriser0005.1259173456.jpg Illustr. empruntée au Catalogue du Musée Cernuschi

Ces statues nous révèlent exactement ce que nous enseigne au fond la religion bouddhique : c’est qu’il est possible d’ajuster une parfaite conformité des essences (fussent-elles un ‘vide’ inconcevable et néanmoins créateur) et des existences – comprenons ce que tous les mots veulent dire : ‘juste’, conforme’ qui ont des équivalents tellement plus éloquents dans les langues anciennes où cette science s’est transmise – et si nous préférons une métaphore, celle de Maître Eckhart que j’ai tant citée, la métaphore céleste de la ‘conjonction‘. Je me souviens d’une expérience tout à fait similaire, et extraordinaire aussi, à la rencontre des Bouddhas du monastère Yamadadera exposés au Grand-Palais à Paris en 1996, effigies également connues suivant l’appellation qui rappelle leur origine, Nara, où elles avaient été réalisées et de là, transférées pour échapper aux vicissitudes de l’histoire. Ce sont des visages qui sont dessinés suivant des canons esthétiques fort semblables (nous sommes dans la fin du 6ème siècle et le début du 7ème…) mais dans des pays si différents, ne l’oublions pas, avec des physionomies très contrastées : ici un type japonais très marqué. Il y a bien image donc, et d’une certaine façon re-présentation, mais la voie esthétique choisie vise non seulement une universalité mais une trans-historicité où chacun puisse se reconnaître ‘bouddha’ en lui-même et au-delà de lui-même. Une culture joue pleinement son rôle quand elle entraîne, sans arrachement ni même déracinement, à la découverte transparente d’une autre réalité purement spirituelle. L’image ne cache plus la vérité qu’elle illustre ; elle la révèle et même elle la magnifie dans l’ordre sensible où elle la manifeste.

numeriser0008.1259225487.jpg Bouddha ‘Nara’ Expo Grand-Palais Paris 1996

Maintenant, que dire de Soulages, quelle relation avec ce que je viens d’écrire plus haut ? J’étais à Paris : Shandong le matin, Soulages l’après-midi, et dit comme ça, cela fait penser à une espèce de tourisme consumériste fort contestable, rien dont je puisse me flatter. Mais j’avais ma petite idée, à la poursuite toujours de mon enquête concernant l’antique question du rôle des images. Mais si j’ai bien trouvé ce que j’espérais, aujourd’hui je le comprends de manière un peu différente. Je confesserai d’abord que j’ai éprouvé comme un miracle vrai, réellement éprouvé, au vu de ces chefs d’oeuvre insignes. Confronté à l’empreinte du souvenirs des Buddhas du Shandong, j’éprouvai une émotion analogue à la vue des tableaux de Soulages exposés à Beaubourg. (2) Pour dire mieux, j’ai entendu une musique, peut-être pas exactement la même que celle que j’avais ouïe au Musée Cernuschi, mais qui aussi résonnait plus loin, en un outre-lieu, cet ‘ici’ métamorphosé pour la seconde fois, ‘ici’ où ‘cela’ se donne en présence d’un art qui fait signe et désigne une réalité excédente, plus riche, plus dense et plénifiante que la donnée sensorielle du moment. ‘Ici’, ‘cela’ : une musique, pourquoi une musique plutôt quand les mots sont perdus avec les ‘choses’ ? Parce que cette musique, on l’entend sans la voir, et dans ce cas-là, c’est une musique égale à un silence, ou l’inverse, puisque nous avons quitté la dimension ordinaire, à condition de dire ainsi qu’il ne se passe pas rien, aucun effacement du ‘sujet’ mis en présence d’une telle sublimité. C’est très réel au contraire, la mise en présence de ce qui n’est plus ni objectif, ni objectivable, ni existencié ni même ‘esté’ en ce lieu-là ; une co-naissance pure réalisée au miroir de soi en abîme de son propre infini. ‘Musique’ aussi parce que le non-manifeste s’est accordé au manifeste, dans l’artifice d’un art, soit, mais pour féconder l’image d’une valeur infinie, au-delà du par-delà, mais bien à partir d’ici pourtant.

(1) Musée Cernuschi : Les Buddhas du Shandong, PARIS Musées 2009

(2) L’exposition Soulages au Musée d’Art Moderne (Beaubourg) dure jusqu’au 08 mars 2010

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