Shandong, Soulages, la Voie (2)

L’exposition Soulages que l’on peut voir à Paris est une rétrospective complète, généreuse, de sa création depuis 1948 : tout le monde n’ira pas voir, bien sûr, mais la presse en a abondamment parlé, et des émissions télévisées ont été fort bien faites, filmant les oeuvres exposées et favorisant des rencontres directes avec le peintre parlant de lui-même et de son travail. Abondante littérature aussi, deux catalogues, ainsi que des commentaires et illustrations dans de nombreuses revues spécialisées (1). Pour aborder mon sujet, la question de l’image et de la représentation comme précédemment avec les Bouddhas du Shandong, je rappellerai seulement ces deux faits essentiels : Soulages est abstrait, purement (ou non-figuratif) depuis ses tout débuts, et la couleur noire, omniprésente dans ses ouvrages actuels, ne s’est définitivement imposée, exclusivement, qu’en 1979, dans des circonstances qu’il a relatées lui-même. Je vais donc le citer, directement, pour montrer quelle est sa relation personnelle à l’oeuvre d’art, et spécialement cette couleur noire qu’on a dit aussi noir-lumière et qu’il appellée lui-même outrenoir. J’emprunte ces premières citations à un entretien de 1979 avec Bernard Ceysson, Soulages, publié dans la collection Tout l’Art de Flammarion (1992).

Très jeune, à l’école primaire, Soulages se passionne pour des reproductions de lavis de Poussin et Rembrandt : cette lumière, ce rythme, cet espace vivant étaient ceux propres à chacune de ces oeuvres, nés de leurs qualités matérielles : de l’évidence de leurs techniques, de leur « faire » qui leur donnait un accent de vérité que je qualifierais de pictural et que je préférais, et de loin, à leur pouvoir de représentation. Quand ces coups de pinceau laissaient lire la femme couchée, le paysage, ces qualités que j’aimais perdaient de leur intensité, mon émotion en était changée et affaiblie, quelque chose me décevait, à tel point qu’il m’arrivait de cacher la tête de la femme pour retrouver intact le pouvoir d’émotion que contenaient les formes concrètes des coups de pinceau sur le papier…

D’abord la peinture n’est pas un problème d’interprétation, d’explication, de déchiffrement. Pas plus que ne l’est la poésie. Mais ce n’est pas si simple ! Je n’ai jamais pensé que la peinture pouvait se réduire à sa matérialité. La réalité d’une oeuvre, c’est le triple rapport qui s’établit entre la chose qu’elle est, le peintre qui l’a produite et celui qui la regarde…

Ce n’est pas ce qui échappe au temps qui, en elle (l’oeuvre d’art) m’intéresse, là n’est pas le problème. Elle est un objet poétique devant lequel je vis d’une manière intense, un objet magique qui mobilise les richesses de celui qui regarde et les lui fait investir dans la chose qu’elle est…

Peindre, c’est ma manière d’interroger la réalité, le monde dans lequel nous sommes et de nous interroger aussi nous-mêmes. Est idéaliste pour moi celui qui, aujourd’hui, se déclare, parce qu’il est figuratif, réaliste. La figuration ne nous montre qu’un aspect des choses… Les prétendus « réalismes » ne sont que des manières de privilégier une imagerie idéalisée…

numeriser0012.1259572728.jpg Peinture 202×285 cm, 12 décembre 1970

Belles définitions, et paradoxales,  de l’abstraction qui est tout le contraire d’un idéalisme, sans se fonder non plus sur l’obsession matérialiste de beaucoup d’artistes contemporains. Il nous dit clairement comment la représentation lui paraît ‘idéaliste’, et quelle importance revêt à ses yeux l’échange en quelque sorte radicalisé entre des personnes, artiste et spectateur au moment de la présentation et, d’abord, grâce à ce surgissement libre des formes, première manifestation de vie et de sens, incontestable. L’outrenoir maintenant (entretien publié dans la revue l’Objet d’Art)…

copie-de-numeriser0012.1259572826.jpg Peinture 130×350 cm, 12 janvier 1974

J’ai souvent raconté cette nuit de 1979 où je peignais, travaillant depuis des heures à un tableau que j’étais en train de rater… j’étais épuisé, je suis allé dormir. À mon réveil, je me suis rendu compte que ce que je faisais était nouveau pour moi, c’était une autre peinture : ce n’était plus le noir qui comptait mais la lumière réfléchie par le noir, la lumière venant de la couleur qui est la plus grande absence de lumière – ce n’était surtout pas un phénomène optique mais quelque chose de très profond, allant loin en moi… Cela a été une expérience intérieure, à la fois intellectuelle, spirituelle, bien qu’aucun de ces adjectifs ne convienne tout à fait. Par ce nouveau regard, cette manière de voir le noir atteignait un autre champ mental que celui du noir ; je l’ai appelé alors outrenoir désignant ainsi, comme le font « outre-Rhin », « outre-Manche » etc… un autre pays.

Le témoignage de l’artiste lui-même peut s’enrichir maintenant de l’interprétation philosophique, non que celle-ci aille plus loin pour en dire plus qu’il ne saurait le faire, mais parce qu’elle dégage toutes les implications de ses choix esthétiques et de l’orientation de sa création. Au risque de s’égarer vers une abstraction, cette fois conceptuelle, si subtile qu’elle éloigne de la légitimité propre de tout ouvrage d’art. Celui-ci est, semble-t-il, et par nature intrinsèque,  étranger à la philosophie – c’est exactement la raison du rejet de Platon – requérant ces dons de l’expression manuelle, et pour une visibilité elle -même destinée à susciter une émotion personnelle. Le livre (2) de Jean-Michel Le Lannou, Soulages, la plénitude du visible, qui figurait dans l’abondante bibliographie présentée à l’exposition, a le mérite d’expliciter d’abord le problème posé par la ‘débilité des choses’ pour mesurer ensuite les différentes dimensions de l’art de Soulages, capable d’abord de désigner la présence imperçue d’une réalité qui s’offre bien au-delà de l’expérience sensible commune, capable ensuite de nous délivrer de cette ‘pauvreté’ et de nous faire accéder à une plénitude insoupçonnée jusqu’alors.

 numeriser0011.1259572354.jpg Peinture 324×362 cm, 1985

La pauvreté et la vacuité qui se manifestent à nous, dans la débilité des choses, sont-elles inéluctables ? (…) Quel est donc le statut de cette déficience initiale ? Vient-elle de notre regard ou bien de ce que les choses par impuissance, ne sont jamais elles-mêmes ? (…) le désir de plénitude … excède la pauvreté de tout ce qui d’abord se donne à voir… ce désir impérieux nous impose de nous délivrer de la croyance à la seule réalité des choses. (P 16 et 17)

… voir en tant que chose n’est qu’une détermination restrictive de la perception… (p 28)

Telle est l’essence de l’abstraction : elle retire les choses pour que se révèle le mode de présentation et l’expérience, que par leur insistance et leur encombrement, elles occultent… Que voyons-nous, délivrés des choses ? La forme et la couleur en leur immédiate et dense réalité… L’oeuvre s’identifie à elle-même : en ne présentant plus rien, elle se présente. (P 31)

La démarche de Soulages s’ouvre dans la dénonciation de la déficience… (P 50)

La présence effective ne saurait s’absenter… être renvoyée en ce qui nous demeure essentiellement inaccessible. Telle est l’exigence de Soulages : de la présence, sans l’altérer, l’on peut faire l’expérience. Sa peinture en est l’accueil. Mais elle ne devient telle que dans la mesure où elle parvient à modifier l’expérience, c’est-à-dire à produire les conditions en et par lesquelles la plénitude peut apparaître. (P 149) Que fait précisément le peintre ? Il soustrait, il défait une dissimulation, et ainsi restitue l’être. (P 150) L’oeuvre abstraite de Soulages… disjoint la chose de la présence

L’émotion de la présence, croit-on d’abord, ne provient que d’une chose ou d’un être, donc de la qualité de sa détermination… Mais l’on s’aperçoit bien vite que c’est à l’inverse en la seule intensité de la présence de cet être que l’émotion s’origine… L’émotion surgit bien plus de la densité de son affirmation que de ses traits propres. L’oeuvre, par l’abstraction de la choséité, nous offre ainsi l’intensité délivrée… cette présence qui a cessé d’être amoindrie par la relation, et d’être référée à une extériorité absente.

La pensée ne saurait-elle être pareillement libérée de la dépendance à l’égard de la particularité ? La soustraction de toute restriction n’est-elle pas l’essence même de la pensée ? (…) L’essence de la pensée se découvre… dans le surmontement de la division à laquelle le « réalisme » voudrait la réduire… Comment ne pas reconnaître que son processus s’accomplit identiquement dans une soustraction ou « abstraction » radicale de cette finitude… qui doit lui permettre de retrouver l’antérieure présence de la véritable égalité substantielle ? (P 155)

numeriser0010.1259572334.jpg Peinture 227×306 cm, 2 mars 2009

Lorsque je lis Le Lannou dont j’apprécie au plus haut point la critique très argumentée, très pointue, de l’objectivisme (et ce, jusque notamment son dernier ouvrage : L’être décomposé, critique de l’ontologie du fini, Hermann 09 – j’y reviendrai pour un examen plus approfondi), j’ai l’impression qu’il va si loin qu’il est près, lui aussi, de ‘jeter le bébé avec l’eau du bain’, c’est-à-dire, en critiquant tous les produits du réalisme de pensée, toutes les catégories, près de suspecter la pensée elle-même et notamment cette notion qui est plutôt la réalité même, l’antécédent absolu de tout ce qui arrive, l’alpha métaphysique : la personne, et son irrécusable, primordial sentiment d’exister. La tradition que j’ai si souvent évoquée, rappelle qu’il est d’autres voies de passage vers la découverte de ce que je suis, découverte qui ne se détache pas de celle du monde, univers cette fois, dans une région de spiritualité réalisée, libérée de l’image mentale de la prééminence des choses. Mais dans ce cas, connaissance du monde et connaissance de soi se trouvent intimement liées et l’objectivisme prioritairement éradiqué. Comme disait Stephen Jourdain, c’est ‘je’, ‘moi’, la conscience conjuguée à la première personne qui mérite alors le nom d’Objectivité, de réalité primordiale.  

Je propose ici cette seule parole, peu citée, rarement retenue, de l’Évangile de Philippe : Ce que nous appelons le monde n’est pas le monde réel. Mais si on le voyait avec les yeux de l’Être qui l’informe, on le verrait incorruptible et immortel… La vérité n’est pas venue dans le monde, nue, mais voilée d’images et d’archétypes… Il faut vraiment renaître à partir de ces images, c’est cela ressusciter… (Trad. Leloup, Albin Michel édit.) 

Voilà mon étonnement, qui allait bien au-delà de ma petite idée. Aucun art ne délivre la plénitude du visible, au mieux, il ouvre une voie, un chemin, découvre une trace pour délivrer un regard ; initiation et ascèse. C’est avec nos ‘yeux’ mêmes qu’il nous appartient, à chacun, de retrouver l’image réellement informée par l’être et non plus déformée par la ‘déficience’. Il n’y a peut-être pas même d’objet, pas du tout, du moins comme l’entend un ‘réalisme’ de l’objet séparé, fini, en soi ; et l’art montre toujours un objet, une image, fût-elle non figurative. C’est la ‘lecture’ qui importe essentiellement, l’accès à une visibilité de l’invu, une tout autre dimension d’expérience, une réalisation purement spirituelle. Ni les partis-pris de la figuration, ni ceux de l’abstraction ! Parce que la question ne porte ni sur la choséité en tant que telle, ni même la visibilité mais bien sur leur déchiffrement, leur simple ‘lecture’ : d’ici, à partir d’une disposition tout à fait naturelle de ma conscience, et jamais irrémédiablement perdue, ‘voir avec les yeux de l’être qui l’informe’, ce qui semble bien évidemment impliquer requestionnement des ‘données (prétendument) immédiates’, catharsis, éducation, métamorphose, de l’attention et de la perception… L’art peut exercer un grand pouvoir dans l’aventure : surprendre, éveiller, émerveiller, accorder le regard, comme on accorde un instrument, favoriser ces essais répétés pour la mue du regard. C’est toute l’histoire de l’art : rendre les ‘choses’ moins opaques à la présence ; mieux encore, favoriser une manifestation qui soit un exhaussement de la création tout entière et finalement cette plénitude personnelle. J’ai vu cet accord éphémère d’un instant se réaliser déjà dans les peintures pariétales d’il y a 35 000 ans, s’accorder bien plus tard à chaque mutation, chaque recommencement d’un art (gothique, renaissant, mais aussi cubiste, expressionniste ou nouveau ‘réaliste’ etc…) De cette manière, je veux dire que Shandong, si loin, Soulages ici, accomplissent également cette incomparable mission de l’art.

(1) J’ai choisi ici de citer L’Objet d’art, Hors-série n°47 consacré à cette rétrospective avec des articles et des photos de toute première qualité. J’y ai puisé mes propres illustrations.

(2) Jean-Michel Le Lannou : Soulages, la plénitude du visible, édit. Kimé 2001