La mission de l’art

Publié dans Connaissance du matin le 20.02.07

J’ai parlé quelque fois d’un ‘impératif esthétique’ en m’inspirant de la célèbre injonction du philosophe de Koenigsberg ! Je me tiens à d’autres questions pourtant, et toujours celle- ci… Comment une opération de, et dans la conscience, en elle-même totalement immatérielle, en se liant à cette matérialité qu’elle éprouve et qu’elle mesure, peut-elle s’arroger une existence plus réelle et plus légitime et s’opposer à la pure antécédence qui l’engendre ? Je parle de cette concrétion mentale : un moi objectivé, matérialisé, qui n’est pas moi, première personne et pur antécédent de tout. Car je me suis plongé moi-même dans un coma profond. La réponse découle de la formulation même de la question. L’expérience de la matérialité du monde, dans le domaine sensible de l’expérience physique, et dans le domaine logique de l’appréhension de l’objectivité, occulte le fait radical et antérieur de la non-objectivité de la création. Celle-ci, en tant qu’acte de création et de perpétuation, lui-même hors des conditions permettant aux phénomènes de se poser et de s’imposer comme tels dans leurs limites visibles, s’est trouvée soudain éclipsée par son objet.

La mission de l’art est de nous le rappeler. Elle consiste d’abord à s’insurger contre l’usurpateur, la représentation conventionnelle du monde parée du masque de la vérité officielle ou, ce qui est devenu si pernicieux, de la révolte d’appellation contrôlée. Aujourd’hui, elle consistera autant à se préserver des vaticinations d’une parole libertaire inspirée d’un subjectivisme narcissique, qu’à contester les vérités officielles. Le scandale cultivé à cet effet, le coup de poing calculé finissent vite au Musée de nos jours. C’est qu’il faut à la fois s’insurger contre le grand inquisiteur, l’hydre institutionnelle, et permettre la délivrance de la subjectivité (visage authentique de l’objectivité !), l’ici inassignable où prend source la présentation. C’est qu’il ne faut surtout pas prétendre à la propriété d’une unique vérité de parole ou de son expression par l’image de beauté. Dans la détermination volontaire d’une autre expérience, le geste de création artistique (et non son déroulement explicatif, par l’intermédiaire d’une rationalité comme le tente la philosophie) libère une autre vérité et un autre destin. On nous l’a déjà asséné : une oeuvre d’art est plus vraie en elle-même que tout ce que je pourrais en dire, après. L’art est donateur d’images : le monde est imagination et images, pas une représentation. L’art est une traduction ou une interprétation de la visibilité du monde, de sa réalité physique (’arts plastiques’ s’est imposé pour cela je suppose) et une régénération de la langue, du vocabulaire, constitués pour le récit de la création et de la présentation. Représentation et reproduction sont devenues synonymes. Parce qu’il n’est pas contempteur de l’image, l’art n’est pas idéaliste : toute idéologie l’est, et le techno-scientisme aujourd’hui triomphant, plus que toute autre. En regard d’un monde offert à l’expérience, l’art veut produire une autre perception de ce monde, et du même coup une autre aperception de soi-même. Il a pour mission de rappeler que l’acte d’être s’effectue d’une subjectivité irréductible, et que la meilleure façon de définir cette irréductibilité, c’est d’instituer une parole de la première personne.

Dans la conscience ordinaire, dans l’ordre commun de l’expérience qui répète frauduleusement le geste de subordination mentale à une prétendue objectivité ‘en soi’, la falsification de l’expérience moi-monde est une aliénation tragique. Elle s’accompagne d’une léthargie, d’habitudes, d’un appauvrissement du sentiment et de l’émotion, finalement d’un véritable oubli de ma condition de sujet. L’art a pour mission de dénouer les liens qui trament cet état d’aliénation mentale dans lequel je suis continuellement plongé, de dénoncer le discours, totalement inconscient ou sciemment proféré, qui sanctionne cet état en lui donnant la monstrueuse légitimité qui fortifie les convictions du sens commun. L’art a pour mission de dénoncer et de déjouer la ruse de ce qui s’est imposé à mon insu comme la norme irréfutable, ‘naturelle’ et saine, de ma vie intérieure et de ma conception du monde.

L’art exerce en premier la responsabilité qui nous oblige envers la vérité, la beauté du monde, ou dans le monde si l’on préfère, étant entendu que c’est parce nous sommes qu’il y a un monde. L’attestation de sa réalité, au premier Royaume qu’évoquait Maître Eckhart, est l’attestation d’un mouvement d’amour ; soit la formation d’un sens et, à l’inverse, ce qui est malheureusement tout aussi possible, la confection d’un contresens. Parodies et simulacres comme autant de figures de ma misère. Celle-ci inversement égale à ma destination de prolonger la Création de Celui qui engendre son Fils pour une même oeuvre (Maître Eckhart). Je devrais dire : le poète, dire : ‘je’, si je ne suis ce contresens. Je suis responsable de la lumière où s’expose l’amour désirant le monde, c’est à dire responsable de moi-même oeuvrant, constituant, signifiant aux horizons de l’existence où je me co(n)nais. Cette responsabilité est celle d’une régence adamique (Ibn’Arabi) : que je le sache ou l’ignore, c’est ainsi que cela se produit.

PS : Je conseillerai à mes amis lecteurs d’associer cette note plus ancienne à une autre, plus récente, dans l’actuel blog, que j’ai intitulée : Contre la sidération (09.04.09) L’art est l’antidote de la sidération.

Arts Premiers à Joinville (52)

L’exposition s’appelle exactement : Arts Premiers, Chroniques du Sacré, et elle se tient au Château du Grand Jardin à Joinville. Elle est totalement exceptionnelle pour deux raisons, d’abord l’intention du commissaire Bruno Frey qui propose « un double regard, dans une mise en perspective à la fois ethnologique et artistique »  et le choix, la diversité des oeuvres ici exposées qui sont toutes d’une beauté exceptionnelle – du jamais vu !

numeriser0001_1.1257759667.jpg  Statuette Sénoufo Côte d’Ivoire (1)

Mais le pari réussi est bien là : alors qu’on a cru longtemps que les statues mourraient aussi ;  c’est une idée, je crois, qui nous vient de Malraux, une fois extraites de leur contexte rituel et culturel au sens large, il apparaît aujourd’hui qu’elles rayonnent d’une vie entièrement neuve et plus éclatante que jamais, exposées en une perspective artistique, un point de vue de poésie vivante. Ceci est clairement énoncé dans une présentation de Jacqueline Hanin, présidente du Centre culturel de rencontre du Grand Jardin : « L’art se réfère au secret divin qui est au plus profond de toutes choses et il l’exprime souvent plus facilement et mieux que les discours philosophiques ou théologiques. Les arts premiers s’enracinent dans la profondeur de cet être humain. »

numeriser0002_1.1257759688.jpg Personnage féminin, Bas-Sépik, Nouvelle-Guinée (1)

Je tiens à souligner tout particulièrement l’extrême audace de cette exposition qui consiste à présenter également des exemples d’un art chrétien médiéval ou pré-renaissant qui illustrent la même thèse universaliste consacrant la valeur esthétique comme valeur spirituelle ‘première’ au sens où l’on parlait jadis de philosophie ‘première’.

PS au 27.11.09 : Je dois à la vigilance et au zèle d’une amie d’avoir pu récupérer le précieux document diffusé par le Grand Jardin pour présenter cette exposition. J’en profite pour citer ce long passage qui m’a beaucoup donné à penser :

« Les statues meurent aussi », c’était le titre laconique du film longtemps interdit d’Alain Resnais et de Chris Maker. Les satues meurent de ne plus être que des objets d’art : exposées, étiquetées, momifiées, embaumées… elles sont décontextualisées, désactivées, récupérées de façon mortifère. Mais comme l’affirme François Warin (in La passion de l’origine : essai sur la généalogie des arts premiers, Ellipses Marketing 2006), « en entrant dans l’espace de l’art, l’oeuvre est en même temps élevée au statut d’oeuvre d’art dans une métamorphose qui accomplit ce qui, en elle, était en puissance : elle devient oeuvre d’art en échappant à son temps et à ses créateurs, elle transcende alors ses limites culturelles pour acquérir une pleine et totale universalité : car ce n’est que dans le silence des musées et sous le feu de leurs projecteurs que masques et statuettes surgissent vraiment, dans leur splendeur sacrée, comme des apparitions saisissantes, immobiles et soudaines. Comme son nom l’indique, c’est le musée qui a pris la relève des muses, et la vie des musées n’a pu se continuer que sur la mort des dieux et des idoles. C’est dans son espace que les statues, délivrées de tout ce qui n’était pas elles, apparaissent pour la première fois comme telles, de sorte que l’on peut dire : les statues vivent aussi ! » 

numeriser0003_1_1.1257759708.jpg Christ en gloire, France, 14ème siècle

(1) La photographie étant interdite, je n’ai pu saisir les belles images que j’aurais choisies moi-même pour illustrer cette idée tellement inédite sur le rôle de l’art. J’emprunte donc trois photos au catalogue de l’exposition, très complet, et de grande qualité.

L’exposition est visible au Château du Grand Jardin, du 10.10.09 au 20.12.09. Les renseignements s’obtiennent au 03 25 94 17 54 ou en consultant www.legrandjardin.com

Juste un instant (6) : des livres de philo

La philosophie se porte bien, elle semble même profiter d’un engouement qui ne se dément pas : j’en suis moi-même témoin depuis plus de quarante ans… C’est de plus en plus vrai peut-être grâce à des auteurs à succès (Ferry, Onfray, Comte-Sponville, aux réussites éditoriales éclatantes), des rencontres fréquentes, partout, des conférences toujours très parisiennes et très fréquentées (Les Mardis de la Philo par exemple), des cafés-philo, partout, une surprenante nouveauté… Et je ne m’y trompe pas non plus… Je me souviens, au tout début de mes études en 1962 à Toulouse, avoir participé à un séminaire sur le ‘problème de Dieu’, et je revois cet amphithéâtre bondé, l’ahurissement des conférenciers – de plus, c’était un samedi après-midi – cette concentration d’écoute précédant des questions toutes passionnées. Et pourtant c’était Aristote, Descartes et Kant qui étaient invoqués, une inoubliable confrontation de Moreau, Aubenque, Granel – pas le genre café-philo ! Mais qu’en reste-il ? Parlons plutôt d’une curiosité, nourrie, enrichie comme tant d’autres appétits en ces temps de démagogie effrénée et de consumérisme outrancier. 

Mais, bon, il y a incontestablement succès éditorial, qui ne se dément pas, et qui mêmese renouvelle étonnamment. Notons bien, d’abord, que les grands classiques sont eux-mêmes publiés régulièrement avec de nouvelles traductions, de nouvelles présentations, ou bien même en réédition pure et simple de publications plus anciennes. C’est Platon, Plotin, Aristote en collections de ‘poche’ ; tout dernièrement les Sophistes, Locke, Schopenhauer, texte intégral chez Folio ! Sans parler de l’Histoire de la Philosophie de Bréhier, du Dictionnaire de Lalande, toujours en ‘poche’ :  j’ai même vu hier un gros volume broché des Leçons de Philosophie de Ferdinand Alquié (qui s’en souvient ?) à la Table Ronde… Lors de ma dernière virée en ville, j’ai trouvé la Théorie générale de la connaissance de Moritz Schlick, un maître allemand très connu chez lui… dans les années 1920,30 (NRF). Expliquez-moi ! Mais il y a aussi de nouveaux manuels, presque chaque année, de nouveaux dictionnaires ou ‘vocabulaires’. Et les livres ‘marrants’ pour potaches ou adultes simplement curieux : la Philosophie pour les Nuls, une célèbre collection, Juste assez de Philo pour briller en société (Dunod) et même des bandes dessinées, pourquoi pas ? À la télé comme à la radio, des émissions très suivies de Raphaël Enthoven (suivies de publications) et dans les journaux, des chroniques, par exemple Pop’Philosophie dans le Monde Magazine. J’en passe sûrement… Ces jours-ci, Le Monde publie un Hors-Série « Connaissez-vous la philosophie », 330 quiz et jeux pour vous tester, je ne m’y risquerai pas !

Et il y a ces livres qui ont retenu mon attention – le pourquoi de cette petite note – des livres qui ne sont pas de simple vulgarisation mais véritable introduction à une pensée neuve, une appréhension neuve en tout cas des problèmes philosophiques traditionnels. J’en vois deux : sous la direction de Roger-Pol Droit, les Philosophies d’ailleurs, en deux volumes chez Hermann, qui regroupent les articles de vrais spécialistes pour chaque ‘région’ visitée – j’ai notamment relevé la présence de Jullien pour la Chine et de Jambet pour la philosophie arabe – et qui constituent un véritable exercice de philosophie comparée, une véritable initiation à la refondation des concepts, au renouvellement des problématiques à la lumière même de cette philosophie comparée. C’est à la fois très savant et très accessible : un bonheur je crois pour étancher une vraie soif de savoir philosophique, pour répondre en profondeur aux attentes d’une authentique curiosité philosophique. J’ai éprouvé la même satisfaction à parcourir un livre d’une conception également très neuve, avec une information très solide aussi : sous la direction de Jean-François Pradeau, une Histoire de la Philosophie aux éditions du Seuil, de riches aperçus encore une fois, dans des directions entièrement nouvelles. Trouver des articles de quelques pages à peine, mais qui sont de vrais éclairages inédits, là où je dirai presque qu’on n’est jamais allé voir, c’est sensationnel ! Et vous avez aussi dans le genre : Comprendre, pour aimer la Philosophie de Bertrand Vergely (éd. Milan où l’on trouve aussi du même auteur une Petite philosophie pour vaincre les jours tristes

Je prends le risque d’insister en citant encore deux manuels, disons des livres destinés soit aux lycéens soit aux étudiants débutants, mais capables de vous réveiller, ô combien, par l’accès ainsi facilité à une vraie culture approfondie, à des thèmes essentiels de la recherche contemporaine : de France Farago (un extraordinaire professeur) Le Langage (éd. A. Colin) et sous la direction de Béatrice Dessain : Philosophie et histoire des religions (un sujet qui me tient tant à coeur !) chez l’éditeur belge de Boecke qui publie à mon avis les meilleurs ouvrages possibles de vulgarisation, mais à un niveau scientifique, universitaire : mieux encore que Colin, Vrin ou même PUF à qui l’on doit les incontournables Que-sais-je ? Alors, ma petite phrase tout en haut pour désigner ces temps apocalyptiques, une langue de bois ? C’est que, c’est bien évident et tout le monde le sait, si nous pouvons bien le meilleur aujourd’hui – nous en avons tous les moyens – nous pouvons bien le pire, question de moyens précisément, c’est-à-dire de capacités techniques aux pouvoirs planétaires – nous y penchons dangereusemnt – et que la philosophie, qui requiert un véritable effort intellectuel, appelle aussi une exigence éthique, un engagement non plus politique comme on l’a tant dit, mais humaniste au sens précis du mot : une spiritualité si j’ose dire… (1)

(1) J’ose ! Je n’ai pas cité Internet, lieu de rencontres si bigarrées, mais je vais toutefois signaler une adresse hautement recommandable, le site de Serge Carfantan  http://sergecar.perso.neuf.fr/ la plus belle et la plus riche ‘entrée’ qu’on puisse trouver sur la ‘toile’. 

Juste un instant (5) : Philippe Jaccottet

Un ‘moment’, s’agit-il d’un moment de réalisation qui couronne une vie accordée, authentique, l’aboutissement d’un chemin poétique ? Je me rappelle ce mot ‘instant’ que Jean Paulhan avait emprunté à la tradition soufie pour qualifier le moment d’éveil du jeune Stephen Jourdain, et qu’il avait cité dans sa préface à Cette vie m’aime. On en parle beaucoup plus facilement maintenant que les philosophies orientales sont mieux connues et même mises à la mode dans certains milieux. Satori, samadhi, éveil abrupt ou graduel, sont devenus des concepts de référence quand le raptus qui arrachait hors d’eux-mêmes nos poètes romantiques, ou l’extase de nos mystiques chrétiens ne font plus recette. Mais je me souviens de Gustave Roud qui a accompagné les premiers pas de Philippe Jaccottet,  évoquant lui aussi dans Requiem, je crois, une expérience analogue. Chair de terre (1) en dit beaucoup plus en se situant dans un espace poétique de liberté, affranchi comme il est ici confié, de toutes les catégories de la culture et de la connaissance

Mon libraire ne trouvait pas trace de ce petit livre parce que je lui demandais ‘clair de terre’, une bien pauvre association au justement célèbre ‘clair de lune’. C’est que Philippe Jaccottet aime la terre source de chaleur et mère de vie, d’où cette image à la connotation charnelle, et plus encore, l’invocation d’une terre habitée d’esprit, un mystère, ou plutôt une réalité sans visage qui nous anime néanmoins, nous entraine avec force, nous hommes, vers cette réalisation ou cet accomplissement qui porte un homme uniment humain au-delà de lui-même et en un seul moment incompréhensible. C’est un mot qui revient souvent dans ce petit texte très court, un beau livre dans la manière des publications de Fata Morgana, sobrement illustré par Anne-Marie Jaccottet. La promenade, c’est d’une part l’exercice favori de nos contemporains fatigués ou soucieux de leur bonne ‘forme’ physique et morale, et d’autre part, plus subtilement, inconsciemment souvent, c’est un exercice purement spirituel hérité des Anciens et de Rousseau, le ‘promeneur solitaire’ universellement connu. C’est la rencontre, à côté de chez soi, avec une nature qui a conservé quelque aspect sauvage, trace d’une propreté, d’une pureté perdue, mais qu’on espère encore intérioriser, au moins. À l’écart des vrombissements et de la laideur des activités urbaines, il peut arriver quelque chose.

‘Chemins, taches rousses des sédums, lianes des clématites sauvages, chaleur du soleil couchant… Et presque tout de suite… stupeur… sans aucune crispation, sans éclat, sans bruit…’ Il y a ce chemin emprunté tant de fois, et connu, parcouru par tant d’autres aussi, cette marche apaisante, et tout à coup, ce sentiment qui vous traverse, le plus soudain, le plus inattendu, comparable à rien, étranger à tout contexte mental préalable et déjà enregistré une fois au moins, une stupeur donc… IL y a là quelque chose d’absolument, de parfaitement incompréhensible… Ce n’est pas seulement de l’inconnu qui surgit, c’est quelque chose qui ne se reconnaît pas et ne porte aucun nom : il s’agissait d’une impression d’heureuse plénitude… on aurait presque pu ne pas en prendre conscience… je me suis dit qu’il s’agissait d’une sorte de heurt intime contre de l’incompréhensible absolu… une sorte de ‘révélation’… C’est incompréhensible, irréductiblement, et c’est très léger, à peine remarquable : sait-on éprouver réellement ce qui jaillit de l’inconnu et qui se présente sans nom ? C’est néanmoins ‘plénitude’ et ‘révélation’ ; à ce moment si petit si je le mesure, une immensité se donne, un presque imperçu brusquement envahissant, un séisme, mais ‘intime’.

IL n’ y avait là rien qu’un mince chemin de terre couleur de terre… (une) chaleur couleur de terre elle aussi… une énigme couleur de terre… la plus grande densité d’incompréhensibilité contre laquelle j’eusse jamais buté… cette bonté venue de la terre couleur de terre… Cette ‘incompréhensibilité’ se manifestant comme bonté, c’est la plus grande grâce accordée et, notons bien, immédiatement éprouvée comme telle, sans recours au jugement, à toute forme de pensée. Simplement, il y a une ‘couleur de terre’ et même une ‘chaleur couleur de terre’ qui n’est peut-être pas à ce point énigmatique pour Jaccottet, qui est peut-être son ouverture patiemment cultivée à tous les courants de la nature, précisément la terre, un élément plus lourd que cette pure lumière habitant le ciel, le feu… Et la vérité des idées… Alors une ‘bonté venue de la terre’ peut-elle me toucher plus profondément que cette vérité des idées perçue au cristal de l’intuition ? C’est ici le message de Jaccottet : le même Absolu s’est donné par grâce pure, incompréhensiblement, dans cet instant de contact indicible avec une ‘chair de terre’. 

La poésie est cette porte ouverte au monde vrai, au ‘monde blanc’ exploré par tant d’aventuriers de l’esprit – je me souviens maintenant de Kenneth White si fidèle à l’héritage spirituel de Thoreau, des ‘promeneurs’… Jaccottet est un poète immense et l’homme le plus modeste ; travailleur infatigable – il s’est fait connaître en traduisant les milliers de pages de L’homme sans qualité de Musil- prosateur discret comme ce texte si délicat le prouve, prose et, ou, poésie, on ne sait, et pourtant si éloquent par cette subtilité même, contenue encore, réservée jusqu’à l’effacement, et pourtant trace visible, une lecture qu’il faudra répéter, lentement. Je n’ai jamais rien lu d’aussi fort que ce petit texte sur l’incompréhensibilité. Celle qui livre sens, accordant plénitude, une fois, ici.

(1) Philippe Jaccottet : Couleur de terre, Fata Morgana 2009

L’atelier de Patrick Charpentier à Moineville (54)

Comme je ne me lasse pas de le répéter : c’est notre plus grande erreur que de croire en la prise naturelle, spontanée, innocente, du monde réel. Quelque chose qui se passerait comme une saisie légitime et immédiate par notre sensibilité, d’abord, puis notre intelligence, qui se serait construite elle-même à partir de là, jusqu’à cet accord réalisé en toute objectivité. La sensibilité ! On a voulu en faire une fenêtre, une espèce d’ouverture mécanique plutôt, quelque chose de comparable à la plaque d’enregistrement photographique. Et puis, avec ce travail de l’intelligence que j’ai dit, on a bien voulu laisser une petite place au sentiment, quoiqu’issu lui-même de la sensation, et d’autant plus fort qu’il serait le plus souvent déterminé par la peur ou le plaisir, pour entraîner finalement cette ‘perception’ qui serait notre relation, je répète, naturelle, et légitime – rationalité oblige – au monde qui nous entoure.

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Le visite d’un atelier d’artiste, un peintre en particulier, apporte le démenti radical à telle conviction. Un atelier d’artiste, cela me frappe toujours, est un lieu de liberté et d’ordre à la fois. De liberté, tout le monde croit le savoir, parce qu’ici des formes s’inventent, qui sont inédites, souvent inconcevables auparavant, parce qu’ici prend naissance un geste destiné à étonner, surprendre, décontenancer ; ‘frapper’, de surprise ou de stupéfaction ; à libérer surtout, orienter vers le non-dit, non-vu, le sans-mesure. Et pourquoi d’ordre ? Et à condition de préciser qu’il s’agit bien d’une norme humaine et qu’il faut s’éloigner de tout sens commun sur ce point. Je parle d’ordre parce que l’activité artistique est un travail qui exige méthode, discipline, et oui, organisation, rangement (photo !) et, voilà bien ce que je veux préciser, que la liberté, l’exercice véritable de la liberté est travail et discipline, autant que réflexion, invention, remise en question bien sûr, cet esprit critique aiguisé qui est autant de discipline appliquée à soi-même qu’à tout autre et avant toute subversion !

L’artiste a une intuition, une intention ou une visée si l’on préfère ces termes plus modestes : dire quelque chose de la réalité qui ne soit pas platement réaliste, et que personne jusqu’alors n’a su dire. Provoquer un étonnement, mais pas seulement pour surprendre ou choquer : pour enseigner, éclairer, découvrir, je l’ai dit, un invu, un inconnu. Travail donc, au service d’une idée soit, travail solitaire, méticuleux, obstiné, d’exploration et de découverte, de délivrance, à ce point, parce que je me délivre moi-même d’une ignorance afin d’en délivrer aussi mon prochain. Cette respiration, cette haleine, on parle souvent à la légère d’une ‘atmosphère’, se ressent dans toutes les impressions qui vous touchent au franchissement d’une porte d’atelier. Lieu de travail et de liberté, d’exigence laborieuse, obstinée, et néanmoins libre des contraintes académiques ou consensuelles de l’appartenance à un groupe, une école. Non pas cabinet d’intellectuel aux dispositions facilitant la lecture, la réflexion, l’écriture. Non pas laboratoire de ‘chercheur’ avec son environnement et ses outils spécifiques. L’espace d’un ici-bas tout à fait terrestre, et d’une création obéissant à l’imaginaire pur.

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J’ai publié une longue note (15.05.09) sur les ‘arbres’ de Patrick Charpentier, avec sa collaboration d’ailleurs, puisqu’il avait répondu à mes questions, assez précisément pour m’indiquer à traits sûrs ses objectifs et ses méthodes. Peindre des arbres, une forêt même, un étang, après Corot – il sait bien pourquoi j’en reviens toujours à cette référence – ce n’est pas facile. Ce n’est pas facile, avouons-le franchement, de faire du figuratif, du paysage en particulier, aujourd’hui ! Très difficile même de délivrer une image neuve de ce réel que tout le monde croit connaître ou reconnaître ; et de plus une émotion neuve naissant précisément d’une perception inattendue, imprévue, c’est-à-dire remodelée, requalifiée toujours à partir de ces sensations qui nous semblent identiques chez tous. Dans l’atelier de Patrick Charpentier, ce qui est passionnant, dès les premiers pas, c’est d’atteindre d’un premier regard à tous ces essais, esquisses, brouillons mêmes dirait-on ; des étapes franchies déjà, dépassées, et les nouvelles en préparation : tout ce qui signifie à l’évidence que c’est bien vers cette découverte, pour lui, pour nous, que l’artiste évolue par son travail patient : patient-passion, qu’on m’autorise ce mot.

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Il y a trois tableaux finis, suspendus là à hauteur de vue : arbres, buissons, forêt encore. Tout Charpentier, qui est, de tous les peintres que je connais, celui qui se réfère le moins à une culture – lui, c’est sûr, il a ‘oublié’, voire même ‘désappris’ – pour s’initier lui-même à une expérience, une initiation dans ce cas. Par exemple : la photographie, il s’en sert comme de ses propres esquisses, allant sur le ‘motif’, à la fois crayonner, dessiner et photographier… pour atteindre une sorte de réalisme, disons plutôt de figuration, qui est une présentation parfaitement inédite de tout ce que nous croyons tenir ‘naturellement’ sous nos yeux, aux antipodes d’une re-présentation. C’est ainsi qu’il y a, posés par terre, des esquisses ; clair de lune, nocturne avec environnement d’arbres, avec une maison aussi, cet étang où il s’essaie à tant d’éclairages différents ; des carrés, des ‘carreaux’ pourrait-on dire, encore cet étang éclairé mais dans cette géométrie si étonnamment suggérée par la dispostion des plans arbres/eau, ciel/lumière… Des maisons ! Il y a une grande cabane finie, affichée au mur, peut-être pas le plus heureux aboutissement ; et une plus petite dressée jute à côté, noir et blanc, ou sépia plutôt avec d’évidentes taches jaunes, mais avec un dessin très précis, très détaillé qui rend l’image très lumineuse, très vivante, plus que la grande cabane en plein jour !

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Ce ne sont pas des tâtonnements, plutôt des essais, aboutis, pour ce résultat, cette réponse, mais parfois plus convaincante ici que là. Et en interrogeant l’artiste on s’aperçoit qu’il s’est écoulé six ans (ou plus) entre ce premier ‘résultat’ et cet accomplissement indéniable de la forêt verte et des buissons suspendus sous nos yeux, suspendus à l’approbation du premier spectateur étranger. Il y a eu, au fond de l’atelier, ces hauts troncs d’arbres aux écorces très travaillées – toujours dessin et couleur, et, chez Charpentier, cette tentative de trouver moyen d’évoquer l’épaisseur, la substance matérielle et magique aussi, des formes – et dans cet alignement de troncs, en long et en large, ni branches ni feuilles visibles ! « C’est que je n’y arrivais pas encore, les troncs, oui, seulement, les branches et les feuilles, je ne voulais pas les dessiner ! » Il y a encore des peintres parce que cet art peut, toujours, dire plus et mieux que la photo, et même, évidemment, la photo prise avec l’œil du peintre ou du poète ! Avant de réussir cette dernière grande ‘forêt’ là sous mes yeux (photo) Charpentier a travaillé sur des horizons de forêts, un grand alignement horizontal, lointaines silhouettes d’arbres qui se dessinent dans un fond presque monocoloré, beige, ocre, et noir ; repris encore maintenant avec cette lune blanche par-dessus, pour en arriver à cette forêt épaisse trouée de lumière toutefois.  

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Avant la grande forêt trouée de lumière, il y a eu cet horizon dont toutes les couleurs sont rehaussées d’un surprenant travail sur papier : grattage, déchirure, froissement ou arrachement de couches successivement collées de papier, carton, peinture, de coulures étranges et peintures appliquées, mélangées pour cet effet-là de rendu poétique. Le dernier mot ? Cette lumière ? Le ‘fini’ en tout cas, c’est le sentiment du peintre lui-même : vous ne saurez pas, vous, planté au milieu de tant de ‘travaux’ en cours, ce qui est fini ou ne l’est pas. J’en reviens à cette forêt, toute cette forêt-là, une impression photographique pourrais-je accorder à qui voudrait l’éprouver ainsi, qui se voit grâce à une savante collection de taches… Ces fameuses taches ! Ni tachisme ni pointillisme, n’y allez pas de votre recette comparative pour découvrir ‘la’ recette du peintre, il n’y a là aucun souvenir d’école ! Je veux bien y aller moi d’une comparaison avec la méthode scientifique par essais et erreurs – il y faut bien là aussi audace et talent, et chance peut-être – mais par succession de gestes et coups d’œil obéissant tous à l’idée de ‘dire’ ce réel familier avec un langage neuf et une nouvelle fois bouleversant. Cette image ressemblante, je l’admets, avec votre cliché-souvenir, c’est une collection de taches et de traits « en un certain ordre assemblés » (vous vous souvenez qui a dit ça ?) et c’est un art qui trouve ici son langage, parfaitement compréhensible, et son éloquence propre qui ne doit rien aux expériences passées, à la mémoire, aux catégories habituelles. Je dis plus fort : une vision ? Mais la vérité en peinture est ici à tel point accessible, offerte, qu’on est bien en droit de ne plus rien juger, simplement jouir plutôt de ce qui est devenu plus réel que le réel, et devenu le seul réel à mesure, outre-mesure plutôt, de poésie humaine.

2009_10312007_08032007_0803200012.1257185286.JPG     Photo RO (1)

(1) Ces photos, je les ai prises moi-même avec l’assentiment du peintre. Mais à Moineville, n’essayez pas d’y aller : à moins d’une voyance, comme j’y ai eu recours, vous n’y arriverez jamais, je veux dire à cette adresse précise ! Rendez-vous donc sur le site : http://patrickcharpentier.blogspot.com/