Création, perversions

Publié dans Connaissance du matin le 24.03.07

Je crois qu’il faudra de nombreuses et nouvelles réflexions pour approfondir la question de l’imagination, lui apporter un éclairage inédit. J’y reviendrai plus tard, en ayant consolidé au préalable mes propres perspectives. Je prendrai aujourd’hui un exemple surprenant : le paradoxe de l’image, création et perversion. L’image qui se déploie comme ma création peut figurer l’illustration d’un jeu, même grave, complexe, excédant toute humanité, mais sans me pousser jusqu’à l’exil de moi-même, de ce que je suis. Elle peut aussi contribuer à l’édification pesamment bétonnée d’un système de concepts dont l’organisation n’obéit plus qu’à une monstrueuse planification de raison pure. Une croyance religieuse, cette production si exemplairement humaine, pourra être l’occasion de ce jeu, fût-il une ivresse conceptuelle comme on le voit dans les mythologies et les théologies, sans perte de légitimité du sujet, de la première personne aux prises de son jeu. J’ajouterai même que cette personne peut s’imaginer une culpabilité originelle, la perte de son identité édenique, sans s’anéantir elle-même dans cette représentation pourtant si réductrice et mutilante. Il y aura une sorte d’aveu, mais non dit, qui augmente cette identité tout en la noircissant. Le même aveu par contre peut se confesser avec une telle prétention de réalité qu’il parvienne réellement à gâter la personne qui le confesse, alors même qu’il parvenait à l’illustrer dans le cas précédent. Autrement dit, et de façon contradictoire, une imagination proliférante ne constitue pas en elle-même l’aliénation ou la perte de soi, mais c’est le caractère purement affirmatif du discours, catégoriquement idéologique, qui pervertit ce flux imaginaire. Je peux simplifier en disant que, passant du conte au dogme, je m’entrave moi-même, je m’emprisonne à l’intérieur d’une définition qui clôture à jamais ma puissance imaginative.

Pendant plus de dix siècles, l’art médiéval lie son destin à celui de concepts théologiques constamment dominants, une théodicée de la création divine, où l’incarnation se complique des épisodes fameux de la chute, de la résurrection et du salut. Tout le monde y croit et l’unité ne se brise que lorsque la modernité va placer l’homme historique au centre de ses préoccupations. Il est simpliste de l’exposer ainsi en deux phrases, mais mon propos est tout autre. Cette histoire à dormir debout pour les uns, l’histoire de Dieu Lui-Même pour tant d’autres, est le réservoir inépuisable d’inspiration de tous les artistes de ce millénaire. L’obligation d’imager cette histoire offre en exemple les deux types d’illustration que j’ai voulu mentionner. La vie du Christ, sa mort, son retour promis sont des récits presque toujours terribles, toujours pathétiques. Malgré des évolutions stylistiques importantes, ils seront illustrés en peinture, en sculpture, tantôt comme une légende fabuleuse, tantôt comme une sanglante tragédie, et dans le but d’exposer l’horreur de notre condition. Cela ressemble même parfois à l’application d’un programme terroriste de conditionnement de l’humanité réduite à la plus noire conception d’elle-même. C’est pourquoi l’histoire de l’art en ce temps égrène la répétition de multiples tentatives de manipulations, remises en ordre, au pas réglé de l’oeuvre d’art, laissant voir par contrecoup autant de tentatives de libération, d’inventions, de ruptures ou de continuités souvent trompeuses afin d’éviter censure ou condamnation.

numeriser0004.1259939634.jpg Tympan : Conques (Aveyron) Photo RO

C’est de ce point de vue d’ailleurs que cette histoire paraît si riche car la dictature du dogme ne l’étouffe jamais entièrement. L’artiste médiéval investit d’une part de lui-même sa création, même commandée ; il y apporte sa part d’ingénuité, peut-être sa propre foi vivante, ce qui sourd d’une pensée d’infini, d’absolu, même réduite à cette croyance qui reste en tant que telle appauvrissante. Il accorde sa richesse à cette pauvreté et finalement pour parvenir à magnifier la première au détriment de la seconde. C’est en tout cas évident de l’art caroligien, du préroman et de tous les rajeunissements qui se succèderont avant le cataclysme de la Réforme. Mon exemple va se préciser par la seule citation de l’évolution du style des tympans romans représentant le Christ du Jugement Dernier. C’est une scène qui a impressionné des générations d’hommes et de femmes. Ceux-ci, ne sachant ni lire, ni écrire, confinés par des conditions de vie effroyables, étaient ainsi appelés à méditer leur condition de pêcheur à la vue de cette scène qui représente un Souverain Juge entouré d’anges et de saints, séparant bons et méchants, conduisant les uns en Paradis, les autres en Enfer. Je me rappelle très bien avoir été épouvanté moi-même par ces scènes telles qu’elles s’exposent crûment à l’abbatiale de Conques (photo ci-dessus) ou à Autun. Mais après plusieurs visites, inexplicablement, je me suis aperçu que mon sentiment s’apparentait plutôt à une sorte d’indignation éprouvée à cause du choix de cette illustration. Je préférais, comme beaucoup, les images de Vézelay ou de Chartres. Mais je m’aperçus aussi, plus tard, que je m’offusquais moins de la cruauté affichée, ostentatoire, des actes du Jugement Dernier que de leur édulcoration au fil des années, de l’application des artistes eux-mêmes à proposer des images moins effrayantes ou moins choquantes. Je me suis aperçu qu’il fallait que cette ‘représentation’ du Jugement Dernier s’expose effectivement comme un théâtre de la croyance et, bien entendu, pas comme la représentation d’une réalité authentiquement historique qu’il suffirait d’adoucir un peu pour se la rendre supportable. Comme dans un conte destiné à des enfants qui y ‘croient’ pour se donner le frisson et se persuader que la leçon morale est plus recevable au travers d’un récit teinté de cruauté, les hommes et les femmes de ce temps allaient intérioriser sans dommage les violences atroces du règlement de comptes final. Un ton ou un style de cette imagerie pouvaient en neutraliser la violence spirituelle. Au contraire, l’adoucissement du message le rendait carrément inepte, dépourvu d’authenticité, moralement insignifiant. Je crois que le rôle de l’image peut facilement s’inverser. J’admets que l’intensité de l’image, terrifiante au tympan de Conques ou d’Autun, sur un plan purement esthétique, soit surpassée par l’intensité de la figure consolatrice de Vézelay ou l’image de la royauté sereine de Chartres. Par contre les premiers essais ‘avant-coureurs’ du style renaissant, ces anges aux robes élégamment plissées, ces ailes qui les portent magiquement au ciel – je citerai le tympan de l’église de Mauriac (photo), lieu si riche en art roman plus ancien – me semblaient finalement l’illustration d’un conte sans vie et sans portée. Cette illustration deviendrait bientôt simple décoration. La Réforme, à cette heure, pourrait faire entendre sa voix.

numeriser0003.1259939607.jpg Tympan : Mauriac (Allier) Photo RO

Je retrouverai souvent cette contradiction : le parti-pris de dénoncer les modes de l’aliénation, tels qu’on a cru les identifier et qu’on s’est persuadé devoir les combattre, peut fermer l’horizon de la liberté du jeu. Et enclore par de nouveaux concepts, plus opaques parce que plus riches d’expérience et de savoir, plus ‘vrais’, l’espace de l’imagination où j’ai autorité pour inscrire les signes manifestes de ma vie. Voilà le paradoxe : imaginant, autrement dit exerçant le pouvoir le plus central, le plus intime et le plus noble de ma vie, je peux me perdre par mégarde, par excès, déséquilibre de ce geste initial qui proclame ma liberté et ma destination d’homme vivant conscient. Je peux donc pousser très ‘loin’ cette illustration de moi-même, à l’intérieur d’une scénographie de plus en plus riche où je me représente acteur d’une histoire formidable, sans m’aliéner totalement dans les figements d’une représentation prétendue seule réelle, ou la plus fidèle copie du réel. Il faut subordonner tout rationalisme, de raison pure ou pragmatique, à une foi plus profonde, éprouvée et non formulée, en la fécondité de l’inconnu, à une grâce ou une providence heureuse. Sa manisfestation serait comparable à l’amour du jeu qui anime l’enfant, l’homme rêvant l’esprit grand ouvert, l’un et l’autre jouant !