L’invention de la peinture

Publié dans Connaissance du matin le 28.03.07

Il n’y a pas d’enfance de l’art : la gloire ou la chute s’opère en un instant. Au commencement, maintenant. Mais on peut s’essayer à relater un vrai commencement d’histoire. Le premier dess(e)in du monde, la conquête même de la peinture, pour reprendre le titre d’un ouvrage qui situe encore et encore cet évènement au trecento, trouve son illustration mythique dans l’art pariétal des hommes qui vécurent aux premières heures de l’Histoire. Pourquoi écrire Préhistoire ou Protohistoire quand il est si évident qu’il y a de l’humanité dès le premier dessin ! Il y a trente mille ans, et certaines datations de peintures remontent bien plus haut, des hommes ont remarquablement illustré leur spécificité humaine en créant des oeuvres d’art, c’est-à-dire en imageant des animaux, des hommes et des femmes occupés à leurs activités (chasse, agriculture, travaux domestiques ou scènes de caractère plus magique, rituels de naissance et de mort etc…). Leur façon ne fut pas la simple illustration par copie, re-production d’une observation réaliste de ces activités, mais un geste traduisant une autre préoccupation : celle de la compréhension, de l’interprétation, même dans un but apparemment pragmatique, de ces scènes.

Une scène de chasse dessinée prépare, peut-être, une sortie de chasse qu’on espère fructueuse, mais elle est aussi un ’sujet’ comme on dira plus tard. Il aura fallu préalablement choisir ces matières, ces pigments, les recettes pour les préparer aux fins de certains effets, ces outils indispensables à la réalisation de l’oeuvre. Il aura fallu choisir de dessiner tel homme, telles armes, tels animaux pour ces traits que je puis lire aujourd’hui, mais qui ont été composés pour occuper le lieu d’une réalité contemporaine, d’espace et de temps, qui n’appartienne pas exclusivement au besoin immédiat de la chasse ou de la protection de l’abri contre les animaux. Création, en art, parce que les auteurs de ces dessins se rendent capables de restituer une impression particulière de vie, et je le reconnais, peut-être avec l’intention de modifier magiquement le cours de la vie, mais création et art parce que c’est une vie complètement intériorisée dans la sphère de l’affectivité, de la pensée humaine. Il faut remonter au plus loin possible. Les mains soufflées ou en négatif, cernées de rouge ou de noir, avec leurs empreintes de doigts repliés ou peut-être mutilés, ne sont ni les premiers essais d’hommes primitifs ni les coloriages ludiques d’hommes contraints à l’oisiveté par les rigueurs du climat (photo). Ce sont paroles de poètes en création du monde, qui s’essaient au traçage d’une dimension de réalité qui leur appartienne, dont ils deviennent ainsi les acteurs centraux, les seuls maîtres. Ces hommes veulent trouver ce que dire signifie quand la seule soumission aux lois naturelles se déborde d’un balbutiement de culture. Cette intention n’est manifestée ni par une écriture, ni par l’ébauche d’une pensée systématique, pas encore, mais l’on est bien obligé de constater qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu d’hommes primitifs et pas davantage de culture balbutiante. Dès les premiers gestes, l’intention s’expose, les codes se créent, l’écriture se perfectionne et les thèmes qui se construisent le sont rapidement au travers de métaphores. De l’art, et un travail, et une intelligence active spécialisée pour cela, comme dans les ateliers connus des dizaines de milliers d’années plus tard ; voilà ce que font ces hommes à l’abri de leurs cavernes, et avant l’invention de l’agriculture, avant la construction des premiers villages, peut-être même avant l’élaboration d’outils ou d’armes perfectionnées. De l’art comme geste, non point primitif, qui reste un terme péjoratif, mais premier, créateur d’humanité.

numeriser0006.1260004501.jpg Photo Ministère de la Culture/Service Archéologie/Rhône-Alpes

De l’art, comme ce que l’on pourrait appeler une artialisation de la nature (je reviendrai sur ce concept forgé par Alain Roger), c’est-à-dire son humanisation, sortie du champ nu d’une nature aveugle et encore obéissante à la tectonique du chaos. Prolongement d’un fiat divin : historicisation enfin, oui. Je regarde cette photo (ci-dessous) du panneau des Lions, dans la grotte Chauvet où de rares spécialistes ont le privilège de pénétrer, et je vois une véritable grande ’scène de genre’ comme cela s’écrira plus tard. Je veux dire par là que, non seulement c’est une grande scène à la fois unitaire et complexe, où l’on voit des lions sur le point d’attaquer un troupeau d’aurochs paissant dans un champ, mais plusieurs sections de l’ensemble ont une autonomie expressive particulière, enrichissant à l’extrême le caractère dramatique de la situation. Le groupe des lions, sur la droite, avec ces gueules profilées par la tension de la chasse, serrées les unes contre les autres pour mieux souligner cette tension de guetteurs, et ce nous appelons, nous aujourd’hui, la cruauté, cette manière féline d’approcher les proies sans se faire entendre… Ce n’est pas précis ou fort par l’exactitude du détail : certes les traits sont justes, le juste est celui de quelqu’un qui a appris, qui s’est entraîné à faire, mais surtout, la charge émotionnelle est énorme, capable de se transmettre à l’instant du spectateur trente mille ans plus tard, à fleur de rocher, sous la lumière vacillante de la torche. Près de l’entrée, une silhouette de bison est évoquée par les empreintes de paumes de main, ponctuations rouges qui évoquent l’animal sans que l’ouvrage ne se soit appliqué à reproduire un réel sensible par un soin particulier à ‘rendre’ le volume, la forme, la couleur. Néanmoins l’animal se reconnaît parce que l’image révèle le sentiment, réveille notre propre souvenir. Nous éprouvons sa présence nous-mêmes et à notre tour, dans l’espace imaginaire, grâce à l’esquisse maladroite tracée par ce lointain ancêtre.

numeriser0005.1260004479.jpg Photo LMRF Vigears

Plus tard, la répétition de l’image dont la ressemblance effective à la réalité physique perçue sera constatée, va dériver vers une pratique de re-présentation plus volontairemnt objective. C’est à ce moment que naîtra la décision de lier plus systématiquement l’image à l’expérience sensible de la matérialité des choses. L’invention préhistorique de la peinture, l’avènement de sa vérité intemporelle, quoique visible encore de nos jours, en fait un geste qui fonde l’histoire, ouvre le temps historique et le temps de la connaissance elle-même. Si l’art préhistorique est un incontestable commencement, s’il n’y a pas de recommencement, parce que l’art est toujours un geste poétique inaugurant, il faudra identifier cet élan lors des grandes ruptures, des grandes failles de l’Histoire, ou des renouvellements qui ont rendu force à telle ou telle continuité de civilisation connue. Ce serait éventuellement la chance et la force de la modernité, à condition qu’elle soit capable, toujours, de se prêter à ces bouleversements.

Nota : Les photos sont extraites du livre Arts et Préhistoire, de Jean-Pierre Mohen, publié par les éditions Terrail, un excellent ouvrage très bien illustré, dont je recommande la consultation.