Renaissances

Publié dans Connaissance du matin le 02.04.07

Il devrait être aisé de reconnaître le geste novateur qui rompt le cours répété de l’Histoire et instaure une autre connaissance et une autre exploration de soi par l’invention d’une nouvelle image. Je m’interroge, et je ne suis pas le seul, à propos du choix de ce concept de Renaissance. Je ne sais pas non plus s’il est utile d’en différencier l’esprit ou les époques en le majusculant ou pas. Le mouvement aurait reçu sa première appellation de Vasari et l’on peut sans doute, on l’a fait longtemps, se limiter aux propositions de cet auteur, qui sont assez sommairement la redéfinition d’un platonisme oublié aux siècles précédents. Pour Marcile Ficin, les oeuvres humaines sont des images façonnées sur le modèle des Idées (divines) et l’art se trouve ainsi placé sous le signe de la reproduction sensible d’un ordre figé dans sa perfection essentielle. C’est d’un mouvement ascendant, de nature cathartique, que l’artiste rejoint le modèle idéal dont il va parvenir à fixer les traits sur sa toile. On sait aujourd’hui que cette évolution ne s’est pas historiquement produite ainsi, que les avant-coureurs (le mot est de Panofsky) se trouvent d’abord dans les Flandres et en Italie même, avant Giotto. Quant au platonisme, comment négliger les travaux de l’Ecole de Chartres, et surtout la Mystique Rhénane qui lui avaient accordé un statut référentiel incontesté. Mais de nouveaux textes avaient été découverts, lus, commentés, et des attributions précisées… Beaucoup plus tard, d’autres analyses proposées par les historiens sociologisants – une longue patience à se faire entendre – des Encyclopédistes à Michelet et Duby, ont fortement contribué à déchiffrer le cours de l’histoire par d’autres concepts. Les transformations de l’économie et de la société : le rôle des villes, du commerce, de l’argent, l’abaissement de la noblesse, avaient produit des mutations capables de modifier les bases d’une civilisation. En réalité, c’est un autre cours de l’Histoire, également déchiffrable dans l’Empire ou le Bas-Empire, avec des variétés d’intensité considérables d’un pays ou d’une province à l’autre, néanmoins culturellement déterminantes. L’économique n’était plus loin de prendre la toute première place mais les bouleversements de l’Histoire elle-même, des cataclysmes comme on n’en avait plus connus après le 16ème siècle (famines endémiques, épidémies, déchirements, guerres tout au long du tragique effritement de la Lotharingie…) allaient transformer la vie de tous.

numeriser0003_1.1260091324.jpg Enguerrant Carton : Pietà, Louvre, Photo RO

Par là même, c’est une transformation de l’image, de l’allégorie ou du récit d’inspiration chrétienne qui nous intéresse. Ce n’est pas telle ou telle technique ou tel procédé qui peut modifier en profondeur le regard de celui qui se tient devant l’image, qu’il soit commanditaire, pratiquant du culte dans tel édifice religieux, pèlerin de passage. C’est l’humanisation, dans le sens d’un réalisme réinventé, des expressions peintes sur les visages qui va déterminer l’invention des techniques et se les approprier en vue d’un nouveau discours. Des images de la farce populaire se voyaient dans les édifices romans, haut perchées quand même… Le récit biblique ou testamentaire, en s’actualisant, va devenir un évènement contemporain qui affecte la conscience d’un homme contemporain qui éprouve ses sentiments et les montre comme ceux d’une humanité transhistorique mais parvenue à l’âge adulte, maintenant. On a peut-être raison de croire que le sculpteur et le peintre médiéval illustre le récit biblique ou testamentaire au présent, par ignorance. Mais il donne ainsi plus de force à son illustration. L’artiste ‘renaissant’ fera le même choix parce qu’il est animé d’un désir plus affirmé de montrer ses ‘personnages’ en parfaite ressemblance avec ses contemporains. La soldatesque qui garde le tombeau du Christ ressemble à celle qui pille les campagnes : recette universelle puisqu’en Afrique, aujourd’hui, ces mêmes soldats auront l’aspect de parachutistes coloniaux. C’est un choix esthétique plutôt que purement philosophique, et c’est un engagement spirituel.

numeriser0002_1.1260091309.jpg Enguerrand Carton : Pietà, détail : le donateur

Le parti-pris sera de renforcer l’image d’une émotion que l’on peut éprouver chez soi ou dans la rue, par le retentissement ou l’écho d’évènements plus récents dont on a été témoin ou dont le récit a été rapporté. Je crois donc ce pari antérieur à la date officielle d’une ‘renaissance’ idéologiquement interprétée. En fait c’est bien dans le dernier gothique que cela se produit, en Italie sans doute, mais en France aussi. Je retourne toujours devant la Pietà d’Enguerrand Quarton (photos) lorsque je suis au Louvre. Elle a été nettoyée il y a une dizaine d’années déjà : elle resplendit d’une intensité, d’une vigueur de ton qu’aucune photo ne saura jamais saisir. Et toujours j’éprouve la même fascination pour la maîtrise, la rigueur et la discipline, l’austérité de la composition – commande d’un ecclésiastique qui apparaît là agenouillé, comme le veut la tradition – et un égal sentiment d’admiration, de vénération, parce que toute l’émotion que l’artiste a voulu transmettre est là, totalement vibrante, donnée… L’authenticité d’un chef d’oeuvre absolu se mesure à la force d’émotion qu’il suscite au présent : j’ai dit cela des peintures de la grotte Chauvet. Ce n’est donc plus d’histoire qu’il s’agit, mais d’une épiphanie, au présent, de ce qui m’appartient naturellement, au fond. Les visages que peint Enguerrand Quarton ne se retrouvent nulle part, et leur parenté, chagrin et piété mêlés, n’existe nulle part : exemplaire unique de vérité confiée par eux seuls. Cette vérité, cette noblesse naturelle des visages qui sont ceux d’hommes et de femmes que l’auteur a rencontrés, que son génie a métamorphosés, je la trouve aussi chez chez Andrea del Sarto, Antonello de Messine. Mais je n’avoue ces admirations dispersées que pour malmener l’histoire et les séries fabriquées des historiens d’art. La photo ne dérobe pas cela et la visite s’impose. La véracité du poète (nous ne savons quasiment rien d’Enguerrand Quarton) éclate devant nous, en nous : elle prouve.

numeriser0001_1.1260091290.jpg Engerrand Carton : Pietà, détail : Marie-Madeleine

Le déroulement de l’histoire ne prouvant rien, j’en effeuille facilement les pages parce que, ma vraie difficulté, je la rencontre à la traversée de l’image vers sa source iconique. Comment dire en effet que j’éprouve une émotion analogue (ça ne veut pas dire la même) devant un tableau du Caravage qui nous lègue ses chefs d’oeuvre cent ans après Maître Quarton. On sait que le Chevalier de Merisi était un voyou, assassin, homosexuel – ça se dit comme ça dans les livres, d’un ton un peu gêné – mais qu’importe ? La transgression, chez lui, se voit dans ses tableaux. Quelques pas supplémentaires (vers quoi ?) lui accordent autorité de traduire une émotion à ce point forte, authentique, qu’elle paraîtra sacrilège. Et il se trouvera cependant des Princes de l’Eglise pour le défendre. Dans des tableaux célèbres, Paul, Pierre, Jésus, la Vierge ne sont plus que des êtres humains exposés à des tourments humains. Et l’inhumain, notamment manifesté par ces violents contrastes de couleurs, des plans rapprochés saugrenus, des poses presque vulgaires (Jésus mis au tombeau, la Mort de la Vierge ; une femme couchée, cadavérique) devient une dimension d’humanité, un signalement d’humanité. Vous êtes révulsé : il a gagné. Il serait injuste de ne pas mentionner ses Vierges, la Madone de Lorette (photo), la Madone aux serpents, où la manière s’expose avec moins d’outrance, ou pour mieux illustrer la beauté de la femme (mais ce choix de Léna, son modèle, une prostituée ?). De nos jours, Eugène Leroy le reconnaissait peintre de la lumière, qualifiant Latour de maître de l’éclairage, cela dit en passant…

numeriser0005_1.1260091362.jpg Caravage, Madeleine de Lorette, Rome

Bacon par exemple fera-t-il mieux, plus fort ? Je prends ma mesure en estimant que seul Courbet, un autre bien mauvais garçon, va accentuer ce réalisme sans déguisement de la grandeur humaine, dans l’Enterrement d’Ornans, par exemple, dérangeant pour les mêmes raisons. La rusticité paysanne comme récit de compassion et de piété. Mais sur le plan de la vérité intérieure révélée, dévoilée, je ne fais pas de différence non plus avec une composition aussi hiératique que celle de l’Enterrement du Comte d’Orgaz. Je suis si engagé dans mon propos que j’avouerai que c’est à cause de ce sentiment-là de l’authenticité que Delacroix ne me dit rien, ni Géricault, trop littéraires. Et puisque c’est une affaire de sentiment, un parti pris, j’en viendrai tout de suite à l’aveu de ma passion pour Chardin, et d’autres qui ont porté le genre presque trivial de la ‘nature morte’ à une indépassable hauteur de vérité. Mais n’était-ce pas la Corbeille de fruits (photo) de Caravage qui ouvrait ce nouvel espace de grandeur ?

numeriser0004_1.1260091346.jpg Caravage : Corbeille de fruits, Milan

Nota : les photos des deux tableaux du Caravage sont empruntées au livre Caravage d’Alfred Moir, coll Points Cardinaux, Cercle d’Art 1994

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