Désigner ou prouver

Publié dans Connaissance du matin le 11.04.07

Le romanesque, parlons-en : il est démonstratif, nous y croyons. Mais en écrivant le sentiment, je n’ai pas voulu me rendre au sentimental. Et l’imagination que j’évoque est imagination créatrice. Le romanesque n’est pas non plus pour moi ce jardin d’herbes folles où gambadent autant les fols que les savants. Puisqu’il m’arrive de passer en revue des époques qui se suivent et qui sembleraient se destiner à une plus haute vérité, j’avouerai volontiers que je m’attends, à la mort de Chardin, aux premières lueurs du premier Romantisme, l’aurore d’un jour qui n’est pas encore couché et qui attend indéfiniment son zénith. Ce serait, à l’origine d’un maintenant de vie, l’histoire même qui s’efforce perpétuellement à le découvrir, sans y parvenir jamais. C’est aussi ma grande affaire. Comte-Sponville (comme c’est amusant qu’il soit si détesté des suppôts de l’establishment !) m’encourage en abordant le cas Watteau dans son Chardin (1). Poursuivant sa réflexion, de concert avec Michel Ribon (2), sur l’expérience spinoziste du temps chez Chardin, le réel ouvert à l’instant comme par une porte d’éternité, il nous confie que le Watteau des Fêtes Galantes s’applique plutôt à saisir un temps qui passe, qui s’éteint ou s’enfuit. Il peint ce qu’il imagine, ce qu’il rêve, ce qu’il voudrait vivre… S’agit-il de cette opposition-là entre rêve et réalité ? Chardin s’appliquait-il à copier le réel ? Bien sûr que non, ni à s’en détourner non plus, il suffit de nous rappeler le mot de Cochin. Mais ce réel plus vrai que le donné, si facilement, au sens commun, à la connaissance du premier genre, n’est pas le réel, le présent de Chardin. Il est le réel et la vérité, l’idée retrouvée par grâce, par amour (le sentiment !) la veritas rei accordée au prix du consentement doucement, pieusement voué à la simple reconnaissance de la richesse (cachée ?) des choses. Alors pourquoi ne pas admettre que c’est, non les Fêtes Galantes mais le Gilles (ou Pierrot) du Louvre qui me le confie, avec cette timidité, cette pudeur et presqu’un douloureux embarras ?

numeriser0009.1260217345.jpg Watteau : Gilles, Le louvre, Photo RO

Chardin exalte la vie et l’esprit pur avec un gibier mort et des instruments de cuisine. Mais le Gilles est un bouffon, un humilié ; il se présente à nous les bras baissés, dans un geste de résignation comme pour dire : ‘je ne suis que ça, un pitre moqué de tous, dédaigné… néanmoins je suis…’ Le modèle du peintre lui-même pauvre et incompris, et encore incompris quand on l’admire. L’Académie avait ses genres : Chardin y triompha comme peintre d’animaux, Watteau comme peintre … d’histoire (et non de Festes comme on l’a cru, car les Fêtes galantes sont réjouissances d’honnêtes gens dit Furetière et le Pélerinage à Cythère est un bien étrange, inclassable voyage…) A nous de lire un peu mieux aujourd’hui. Même si je prends Le faux-pas, je me garde de comparer avec le célèbre Verrou de Fragonard ( un autre 18ème siècle, quelques mètres plus loin au Louvre…) terriblement plus explicite et ouvertement anecdotique. Avant Goethe, avant Chateaubriand, Jean-Antoine Watteau réinvente un style romanesque en déposant sur sa toile les éléments qui désignent un lointain jusqu’alors inaccessible, perdu en tout cas depuis les grandeurs vaniteuses du baroque louis-quatorzien (en fait, cartésien), la légende médiévale, à tout jamais, croyait-on, disparue aux oubliettes. Watteau à mon avis désigne le Secret, si grave, immense, qu’il prend soin d’abriter dans un décor de rêve, le vrai sens de cet onirisme constant, et de désigner si loin, en les montrant de dos, lui le premier avec cette insistance particulière, ses plus importants personnages. Pour moi, Les deux cousines, image sans légende, musique sans parole, rendent encore plus mystérieuse l’invitation au voyage. Bien entendu, cette préparation au voyage, à un pélerinage, mais lequel ? est l’embarquement attendu vers un futur pressenti si proche mais encore totalement, cruellement fictif. J’y reconnais cet avènement de poésie que l’espérance des purs appelle sous le masque de la Fête Galante, une tragédie parée selon Watteau.

numeriser0008.1260217326.jpg Watteau : Le faux-pas, Le Louvre, Photo RO

Ce voyage se poursuivra longtemps : mêmes procédés, mêmes voix timides pour d’intimes confidences, même vulnérabilité des hommes partant pour l’inconnu terrestre qui ne peut plus être un Nouveau Monde. Lorsque la nature heureuse entourant les pèlerins de Watteau se fera inquiétante, menaçante dans les tableux de Caspar-David Friedrich, le départ espéré aura pris un autre goût. L’onirisme ne se traduit pas de la même façon, mais le sentiment de la nature qui s’expose avec une insistante ostentation traduit également terreur et vénération : et dans quelques années, il ne restera plus que la terreur, un destin tragique égal pour tous, et définitif. Alors le voyage voudra se poursuivre au-delà de l’image. L’avenir radieux qui s’espère, quand le poète est lucide, passe par une silencieuse oraison : la forme, la couleur, la composition ne célèbrent que la lumière par la lumière. Cette vérité n’habite pas visiblement la vastitude qui s’étend devant un ciel immense. Le moine devant l’océan est la peinture strictement figurative de cette attitude sacrée. Sa lecture en est donc aisée, apparemment, mais faute de véritable clef transmise par une tradition, son secret se préserve par son évidence même. Une mer de nuages, un glacier, des falaises ou une grève monotone déclinent le même thème que ses variations ne déflorent pas. La jeune femme à la fenêtre se penche vers cet au-delà qui serait si proche si nous acceptions l’inondation du quotidien par une nouvelle lumière. Lorsqu’elle se répand enfin partout, chaque détail de l’intérieur qu’elle éclaire acquiert une visibilité franche, d’une géométrie tracée sincèrement quoique sans naïveté affectée. Alors, tout ce spectacle domestique s’épanche avec l’accent d’une foi religieuse. Les thèmes religieux sont réapparus chez Friedrich, avec moins de bigoterie romantique que chez Runge : étranges toutefois. Car il y a plus loin que l’allégorie, comme un ésotérisme qui s’annonce, qui viendra plus tard chez Hugo ou Moreau, nous conduisant vers de plus étranges contrées, mais pas à la connaissance.

numeriser0011.1260217363.jpg  Friedrich (3) et           (4)        numeriser0012.1260217379.jpg

Dans ce contexte, je ne puis m’empêcher de citer Hammershøi qu’on a vu, il y a peu, au Musée d’Orsay, nous confirmant la pérennité de cette inspiration. La même jeune femme est debout et de dos, dans un intérieur fermé. Le mobilier rappelle étrangement celui de Friedrich, une froide géométrie bourgeoise, austère quoique sans tristesse, des flaques de lumière répandues contre le mur, sur les meubles, coulant le long des chambranles de porte… La scène est encore plus méditative, avec plus de concentration. La jeune femme ne regarde rien, elle n’est pas devant sa fenêtre grande ouverte, elle se dresse devant son buffet, l’espace clos devant elle, se détourne un peu vers la droite, pour se détacher et garder célé son rêve interdit. La mélancolie, cette fois, s’est introduite pour occuper tout notre ciel.

(1) J’ai oublié dans ma note précédente de citer le merveilleux petit livre d’André Comte-Sponville : La matière heureuse ; réflexions sur la peinture de Chardin, réed Hermann 2006

(2) Michel Ribon : L’art et l’or du temps, Kimé 1998

(3) (4) J’emprunte ces deux photos des tableaux cités de Friedrich au livre de Charles Sala : Friedrich et la peinture romantique, Terrail 1993

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