Mélancolie, cri, subversion

Publié dans Connaissance du matin le 17.04.07

Avec un accent de tragédie véritable, un pathétique (un pathos ?), une violence jaillie de dedans, le cri ne tardera plus d’être poussé sous nos yeux. Le peintre choisit de nous faire entendre, étrange correspondance, une image presque insoutenable, sans crainte de nous blesser, de nous infliger une vraie souffrance. Au contraire. Goya l’ayant déjà fait, ses suppliciés serviront de modèles et ses cauchemars de la raison assoupie prendront ouvertement visage. Avant la Grande Guerre, l’Histoire s’est engagée à contredire l’espérance du poète. Le poète, avant tous, s’en est aperçu, produisant les plus belles percées de l’art moderne qui précèdent la tuerie préméditée des meilleurs (1). Cette fois encore, je ne parle pas d’Impressionnisme, mais du Fauvisme, du Cubisme, des premières manifestations duchampiennes, de l’invention de la peinture abstraite, qui montrent avec force les pouvoirs prophétiques de l’oeuvre d’art, la puissance libératrice de la création… Malheureusement, ce que Comte n’avait pas prévu, ni même Marx : que l’ambition sans frein des voyous, l’avidité insatiable des hommes du profit opéreraient désormais sous la bannière du progrès et de la civilisation. Ils s’en justifieront pour leurs carnages et la mise en coupe réglée du monde. Nous sommes habitués, semble-t-il, à cette fatalité tragique.

numeriser0013.1260350769.jpg Luc Albert Moreau : Verdun (1925) extrait de J. Gagliardi : Le roman de l’art moderne, un livre dont je reparlerai dans quelque temps…

Michel Ribon (cf note précéd.) nous informe que la mélancolie qui accapare notre destin est déjà citée par Marcile Ficin comme ce tourment qui nous pousse vers l’idéal et ce tourbillon qui nous rabat finalement au creux du temps horizontal où règne la mort. Emportés par le désir de créer, nous apercevant que nous ne sommes pas Dieu, nous coulons bientôt au fond de cette désespérance qui semble peu à peu commander tout l’art occidental. C’est un point de vue, lesté d’un esthétisme un peu complaisant, devenu majoritaire en bonne littérature marchande. Si je reprends l’exemple du Gilles de Watteau, Michel Ribon y voit un portrait du désespoir, la Fête autour semant l’ivresse forcée d’un impossible rassérènement. Je sais. Ce sera plus tard l’inquiétude, l’anxiété, et le souci, comme les stigmates d’un âge maudit chez le premier Heidegger. J’ai proposé de lire différemment Watteau. J’en viendrai bientôt à interroger d’autres peintres de l’excès. Les folies meurtrières qui inaugurent le siècle suivant la Révolution ne cesseront plus ; je crois aussi que l’espoir ne tarira pas, pas plus que la joie habitante de la vie et l’aspiration, l’inspiration de cette vérité qui nous précède et nous fonde. Mais c’est uniquement l’individu, une singularité à peine remarquable, qui garderont vivante cette lumière de la première personne. Il faut se dire que le pire arrivant, demain peut-être, c’est encore une fois de pure et simple bonté que renaîtra la vérité. Le Gilles est aussi un portrait de la bonté.

numeriser0016.1260350797.jpg Eduard Munch : Le cri, catalogue peternad.club

Le cri d’Eduard Munch ne cesse de retentir… Le plein de désespoir alimente dorénavant toutes les révoltes d’artistes et toutes les subversions, toutes les dérisions. La réalisation hégélienne de l’Idée ayant finalement pourri dans les camps de Pol Pot, l’art pourrait tout aussi bien disparaître comme le prévoyait le Maîre d’Iéna. L’identité perdue, et cette perte même exploitée comme la source d’ouvrages à prétention humaniste, voilà ce qui augmentera indéfiniment nos misères, comme l’ignorance accroissant indéfiniment la déréliction des hommes, la démence des sociétés. Pouvoir établi ou subversion, magie ou religion, philosophie ou barbarie, on ne les reconnaîtra plus, tant les puissants et les savants auront appris le déguisement par simulacre de raison et par démagogie. René Guénon l’avait prévu, parlant des temps modernes, de l’âge de fer, de la quantité instituée en mesure de tout, avec cette véhémence : le règne de l’imposture, de la parodie et de la subversion. De nos jours, dans ce qu’il est convenu d’appeler familièrement la société du spectacle, les productions spectaculaires de cette dérision sont devenues si navrantes que la blessure infligée ne l’est plus au flanc de la corruption capitaliste mais au coeur de l’homme vivant, outragé.

numeriser0017.1260350814.jpg Marcel Duchamp : L’urinoir, Centre Pompidou

Contre l’idéalisme dévoyé, le mensonge institué, il est une autre oeuvre inaugurale, un autre cri, une autre protestation, un autre recours à la trivialité, une autre falsification subversive : l’urinoir de Duchamp, c’était en 1906 ! Un tel cri aurait dû rester inimité : faute d’avoir été entendu, il a été imité, copié, dupliqué (et par son auteur même : aujourd’hui, sa dégradation volontaire par de prétendus artistes relève purement du scoop publicitaire). L’art devenu exploration obscène des poubelles, épandage d’ordures, pourrissement provoqué de ‘matières’, c’est la caution inespérée apportée à l’ignominie du règne de l’argent, de la dictature du spectaculaire. Cet inoubliable Premier Ministre qui fut capable de couler la dernière vraie révolution culturelle française par l’incantation de Guizot (Enrichissez-vous !) pouvait sans honte coller son nom au fronton du Musée français de l’art contemporain. Guizot est toujours de mode d’ailleurs, puisque l’enrichissement est encore proposé par certain candidat à la présidence de notre avenir, sous le saint patronage du ‘travail’. A l’heure d’un tel déclin, crépuscule où toutes les vaches sacrées sont grises, la subversion déclarée en guerre contre la subversion, je ne déplore pas l’oubli de la question de l’être, mais de la question de l’identité. J’y reviendrai, ainsi que sur la querelle de l’art contemporain. Si l’abstraction s’invente dès le début du 20ème siècle (Kandinsky, Malevitch, Mondrian), ma préférence penche en faveur d’expériences qui se montrent moins soucieuses de systématiser et plus inflexibles envers les dogmatismes. J’ai déjà cité cubisme, fauvisme – le futurisme est encore un programme – qui théorisent moins et s’efforcent à l’extrême de leurs possibilités d’incarner la présence existentielle. Matériaux nouveaux, surprise des collages, couleurs en bataille à plein tube ; en peu d’années, ces jeunes maîtres modifient l’évolution de leur art, déjà bouleversée par les audaces cézanniennes. Ils ne renient pas, ils dépassent, ils métamorphosent, accèdent à d’inimaginables territoires grâce au maniement inépuisablement inspiré de leur virtuosité, et les dépassent à nouveau !

numeriser0015.1260350785.jpg G. Braque : La charrue (cat. expo Maeght 93) 

Braque et Picasso ! On a pu dire : le siècle de Picasso. Avec raison… j’en doute un peu. Je citerai donc le dernier Braque : cette charrue abandonnée dans un champ qui rappelle la détresse de Van Gogh, un travail inachevé, cette mélancolie redite (mais d’un ton moins sinistre que celui du dernier autoportrait de Picasso)… J’ai observé cette souffrance un jour d’été, à St Paul de Vence, dans une grande salle nue, et l’inaboutissement imagé par cette forme dramatique m’est apparu signal de passage, seuil au-delà duquel la mort prenait figure de délivrance et de triomphe.

(1) Je me souviens du livre et des conférences d’Henri Guillemin (Nationalistes et nationaux) qui n’hésitait pas à soutenir que le carnage de la Grande Guerre avait été prémédité pour briser l’élan de la modernité et du progrès, effacer la génération des jeunes Européens qui leur étaient acquis.

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