De la liberté à outrance

Publié dans Connaissance du matin le 20.04.07

Je me suis déjà défendu d’avoir cédé à la facilité de dérouler les pages d’un livre d’histoire de l’art, je me rappelle avoir prétendu ‘thématiser’ autour d’une question perdue, oubliée, oserais-je dire : inatteignable, celle de l’image, de la lumière ? Les peintres de l’excès que je vais citer me semblent au plus près de cette ‘fin’ qui s’origine en perpétuel commencement, et c’est l’Histoire qui les autorise un jour, quand il n’y a plus de tradition pour les empêcher ou quand elle a été tuée à force d’académisme, de révolutionnarisme criminel. Néanmoins, le désert porte mieux l’écho du plus lointain poétique, et l’exigence de la source. Heidegger annonçait un temps de détresse sur ce ton d’apocalypse qu’on lui a reproché. C’est devenu pour beaucoup un fond de commerce. Mais il en est que j’appelle poètes, et puisque ma réflexion sur l’image m’a plus attaché à eux : poètes-peintres et peintres-poètes. Ils habitent ce cri du monde qu’ils traversent à la course, météores flamboyants. En le traversant avec cet héroïsme obstiné et violent, ils ouvent un chemin de lumière où se dévoile, par la réconciliation avec nous-mêmes et l’accomplissement de notre destinée, l’Ouvert authentique de l’Histoire. C’est l’épreuve d’une initiation plus haute à laquelle nous convoquait Gilles, quand la mascarade ne serait plus même un rêve, et que l’âge de l’humanité, peut-être la mémoire de ses expériences passées, augmenterait la douleur des enfantements futurs.

numeriser0018.1260436530.jpg Arshile Gorky : L’eau du Flower Mill, 1956

Emprunt au livre de Barbara Hess : Expressionnisme abstrait, Taschen edit.

L’éruption d’un signe jailli d’une force inconnue, la toute-puissance de la liberté armée par l’excès même du désir, c’est quelques peintres américains qui s’y rendront maîtres au péril d’une victoire et d’une gloire mortelle pour eux. On les associe alors qu’ils se connurent à peine, échangeant si peu, tant la foudre de leurs génies était incomparable, et la constellation de leurs chefs d’oeuvre, un feu étincelant jailli de nulle part. Je ne citerai, à cause de leurs caractéristiques mêmes, que des ouvrages rencontrés de mes yeux, ressentis en présence partagée, mesurés. Et je ne citerai que trois noms de ces Américains qui m’ont offert ce privilège : Pollock, Rothko, Gorky, qui m’ont bouleversé d’une seule preuve donnée d’un coup, celle de la délivrance de l’horreur instaurée en écho du Cri de Munch, de cette délivrance rendue possible par la vie osée d’un cri plus aigu, pour une célébration. Après de longs détours, admettons, imposés par l’Histoire, je dirai en peu de mots ce qu’ils ont prouvé ensemble, mais chacun séparément, et avec une égale puissance de persuasion. D’abord je m’écarte de la descrption d’une seule oeuvre choisie : je crois que les drippings chez Pollock, qui ont tous la sauvagerie d’éclaboussements d’infinis épars, jusqu’à l’évanouissement de The Deep (prêté au Centre Pompidou) constituent la plus incontestable démonstration de créativité jamais exposée, sans frein, sans scrupule, ni geste loupé ni peur. Et avec ce geste, ce pas, cette incursion dansante ‘dans’ le tableau, dans la peinture, le poète exorcisait la vie mauvaise qui le hantait, qui le tuerait. Faut-il dévoiler le secret de cette souffrance, et le peut-on ? Ne sommes-nous pas séparés de l’autre, mutilés par cette question, refoulée ou explicite ? Le geste de Pollock ne sauve pas sa vie, il offre néanmoins à tous un salut parce qu’il crée. Ces incroyables drippings, il faudrait les découvrir tous, chercher à les voir tous, ce qui est impossible bien sûr, mais pour le même étonnement, ressassé, et en poursuivant cette quête, vibrer à cette intensité de satisfaction plénifiante, bénissante. La religion vous convoque à croire, et ce n’est pas facile : l’art vous convoque à déchiffrer la preuve que ‘cela’ n’est pas absurde, en dépit du tourment traversé.

numeriser0019.1260436273.jpg Jackson Pollock : Number 6, 1948

Emprunt au livre de K. Varnedoe et P. Kamel, ed. du MOMA, New-York

Interrogez, avec cette rage qui le possédait aussi, les agencements saugrenus de Gorky (Le foie et la crête-de-coq ou Le jardin de Sötchi). Il est au Centre Pompidou en avril 2007, il faut y courir, et le catalogue est superbe. Traversez, elles vous happent irrésistiblement, les grandes nappes de couleur luminescente de Rothko ; l’imagination créatrice y a tant modifié l’objet, le ‘là-devant’ qu’il en devient parution de l’invu, et je dirai icône, contre la protestation de J-L Marion (1) ! On ne résiste pas à ce qui est asséné avec la brutalité d’un viol (même chez Rothko) et la douceur magique d’un enchantement, comme d’enfance, délivrant une énergie prométhéenne. C’est parce que je me suis aperçu qu’ils avaient, chacun, accordé la pureté et l’opacité du monde, et à travers leur violence de mort, qui entraîne bientôt leur propre mort, qu’ils avaient proclamé la souveraineté de la paix, du repos, qui continuent d’habiter tout ce qui arrive, et de mouvoir le monde que j’habite. C’est un expressionnisme abstrait dit-on, et je veux bien qu’on ‘isme’ cette fureur de s’exprimer au service de la puissance élémentaire. Mais, abstrait… j’en suis moins sûr, et la clarté manque cruellement ici quand on parle d’abstraction. Le peintre abstrait surprend une réalité non cachée, imperçue, empêchée, admettons, par l’hallucination sensible, et ma passion d’y tracer la limite de ce qui est. Ces trois-là font de l’image mobile : un tournoiement chez Pollock, une fantasmagorie électrique chez Gorky, une irradiation chez Rothko. On les a dits enfantés de Duchamp l’Américain, des surréalistes français exilés sous la houlette de Breton, je ne le crois pas : à mon sens, mon sentiment, ils touchent l’ultime, l’autre vie, et inexplicablement en meurent, de trop d’audace peut-être… Une liberté à outrance ? Mission accomplie de l’art, promesse tenue : quels autres coureurs de fond au royaume de la matière et de l’esprit, de la vie en vie ?

numeriser0020.1260436293.jpg Mark Rothko : Sans titre, 1960

Emprunt au catalogue de l’expo. du MAM de la Ville de Paris, 1999

(1) Jean-Luc Marion – De surcroît, Etudes sur les phénomènes saturés, PUF 2001 – semble reprocher à Rothko le trop de visibilité manifestée par le dessein même de son abstraction, trop d’évidence, comme une image forcée. Mais je devrais m’y arrêter plus longuement.

Nota : Je n’ai pas cité de Kooning, que j’ai peu vu. Mais son oeuvre, depuis les célèbres Women, jusqu’aux productions issues d’une déliquescence mentale manifeste, me pose problème. Par contre son amitié, ses échanges avec Gorky, par exemple, révèlent beaucoup de sensibilité et de sincérité.

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