De la liberté à outrance (2)

Publié dans Connaissance du matin le 20.04.07

Un peu plus près dans cette histoire, Bram van Velde et Eugène Leroy. Peintres de l’acharnement, quêteurs infatigables de l’inaccessible, qui vont humilier l’art au travers d’eux-mêmes, piétinant tout ce qu’ils ont pu croire et expérimenter de leur passion. Tous deux recourent à une sorte de torture pour avancer vers le dépassement indéfiniment exigé de la forme et du temps, sans s’éloigner du ton de modestie qu’ils s’imposent. L’oeuvre doit rester notre compagne, il faudra pouvoir la ‘toucher’ parce que le réel se touche et que l’imagination souveraine me conduit au fond du jardin vers cet arbre, ces feuilles mortes, ce ciel au-dessus de nos têtes, qui sont les signatures de l’Etre. Un art sacré. Deux peintres qui se ‘voient’, mais que peuvent en dire mes photos ?

C’est l’ambition de Cézanne de nous dire la vérité en peinture portée à son plus haut point d’incandescence, parce que les hommes, la civilisation, et l’appel de la vérité ne souffrent ni tiédeur ni atermoiement. Ambition inoubliée : jusqu’à ses derniers instants B. van Velde doute : c’est lamentable … et Leroy s’acharne sur ses toiles durant des années, accumulant sa peinture couche après couche au point de créer une matière à l’épaisseur telle que toute forme, toute couleur, tout dessin perceptible s’en trouvent totalement métamorphosés ; et d’autres fois encore recommençant, par des attaques nouvelles, réitérées. Ils sont deux peintres de l’échec, mais tous deux parviennent à délivrer l’incontestable, au bout, lorsqu’il n’y a plus rien à dire, à peindre.

numeriser0021.1260524345.jpg Eugène Leroy : L’été, Villeneuve d’Ascq, Photo RO

Je cite Marcadé (1) qui le dit au mieux : Cette conquête de la lumière est pour Leroy un objectif prioritaire et un processus interminable. Mais il n’en vient jamais à bout…

La peinture de Leroy est affaire de lumière… il la traque par l’exercice exigeant et passionné de la peinture à l’huile. Les sujets pris dans cette lumière subissent toutes les métamorphoses, toutes les déformations, toutes les défigurations, abolissant les frontières traditionnelles de l’identité et de la ressemblance… Le merveilleux, le mystère ne sont pas affaires littéraires ; elles sont induites par les relations à la fois monstrueuses et amoureuses qui se tissent entre la matière peinte, le sujet et la lumière… Leroy lui-même : J’ai été mené là par l’exigence corporelle des choses et des êtres qui voisinent et s’appellent…

Sa découverte de l’icône au Musée Trétiakov : lumière devant, lumière derrière, au confluent de ces deux lumières, dans cet écart qui fait contradictoirement venir la lumière et s’abîmer le sujet… dans ce battement de lumière qui fait revenir le sujet du fond de la peinture… (entretien radiophonique). Une tension, condamnée, étouffée par l’épaisseur de la peinture accumulée, et qui respire encore dans le tressaillement des marbrures du tableau. Le don de l’essence icônique à l’oeil voyant.

Dans le catalogue de l’exposition Bram van Velde de Genève (2), il y a ces mots d’Antonio Saura : Muée en action dramatique, la peinture se construit par l’accumulation successive et entrelacée d’échecs multiples… inséparables les uns des autres (si bien qu’) on ne perçoit plus aucune attitude affirmative mais le doute, l’interrogation et l’attente…

L’acceptation des accidents … compense les mouvements de l’excès … grâce à une mobilité de l’inachevé … maintenant l’équilibre précaire des éléments constitutifs à l’exact point central de plénitude…

img_1520.1260524328.JPG B. van Velde, Litographie, Coll. MR, Nancy, Photo RO

Bram van Velde cité par Juliet (3) : Je travaille jusqu’à ce que je n’ai plus à intervenir… jusqu’à ce que s’établisse un équilibre fragile entre l’inachevé et l’achevé, miracle abouti d’une passion de peindre… La fin de la peinture ? Duchamp, encore lui, l’a vécue à sa manière. Par contre, j’ai ‘vu’ dernièrement Rebeyrolle, ses choux-fleurs dans Emballages, ‘vu’ les figues de Barcelo à la Foire de Bâle, appris, grâce à eux, que la vie qui est nôtre et à laquelle nous sommes contient réellement cette valeur d’éternité. Bram van Velde, Eugène Leroy nous ont quittés, et il y a peu, Rebeyrolle : que pourrait provoquer et vers quel au-delà, aujourd’hui, une ‘post-modernité’ déclarée et revendiquée comme telle, déjà pourtant vouée aux archaïsmes ? Quelle nouvelle preuve proférer pour le montrer là dans une matière ; ce que je suis, vivant, qui n’est pas absurde ni délirant, ni atteignable au prix que je le quitte ou qu’il se dérobe à l’exhibition calculée de mon désespoir ? Tenter la liberté contre l’idéologie pure, mon ennemie intime. Cette seule tâche. Pourrai-je enfin aborder la querelle de l’art contemporain ?

(1) Bernard Marcadé : Eugène Leroy, Flammarion 1994

(2) Bram van Velde : Rétrospective de 1996, Musée Rath, Genève

(3) Charles Juliet : Rencontres avec Bram van Velde, Fata Morgana 1995

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s