Odile Kolb à Metz

L’art d’Odile Kolb est un très grand art, de puissance et d’authenticité. J’étais invité hier au vernissage de sa nouvelle exposition à Metz (affiche ci-dessous, ou appelez le 03 87 74 09 77) et je me suis senti une nouvelle fois assommé par tant de sincérité et tant d’éloquence réunies pour ‘le’ dire. A sa demande, j’ai écrit dans son Cahier Rouge : « Turbulence et équilibre ; sauvagerie et délicatesse : un art abouti, une perfection, un maître. » 

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Je proposerai une nouvelle fois le texte que j’avais écrit pour son exposition à Nancy en 2005 (Association 379) et déjà publié dans Connaissance du matin le 17.09.07

D’emblée, je veux dire ce paradoxe, que la peinture d’Odile Kolb manifeste sa vérité avec la force d’une évidence sensible : l’évidence se voit et s’éprouve, la vérité se prouve et se dit. L’art abstrait recherche une réalité qui n’est plus celle qui s’offre si facilement au sens commun dans les étants de l’expérience sensible ; et au travers d’une expérience singulière, subjective, exposée comme telle, il vise l’universalité, un dire substantiel de notre condition. Ce n’est donc pas le moindre paradoxe, pour qualifier l’art d’Odile Kolb, de lui accorder l’évidence d’une vérité qui s’éprouve mais c’est aussi tout ce que je peux dire d’un art abstrait accompli, parvenu à sa propre perfection en créant une ‘image’ totalement neuve, riche d’un sens inouï. En effet, le pouvoir de cette peinture qui expose vie et vérité de manière si directe est de nous entraîner immédiatement, en un instant unique de saisie mutuelle, vers une contemplation. Lui succède forcément une parole, la mienne, admettons, légitime pour prolonger le cri, stupéfaction ou joie sauvage, une pensée qui va se livrer en explication, en glose. Une parole déplacée… Louable intention de rapporter à du connu, d’identifier et de conserver en un certain registre de qualification cette pure surprise. Je persisterai néanmoins ; faute misérable, misérable excuse. A mon tour de prendre le risque de dire.

numeriser0006_1.1260615054.jpg sans-titre, photo RO

Pour présenter sa première exposition à Nancy, en 2005, j’avais emprunté les termes d’un article alors récent de Philippe Dagen paru dans Le Monde (26.02.05) et consacré à la peinture du Caravage, (qui) fait oublier qu’elle est de la peinture… opère par les yeux mais frappe plus bas, à la gorge et au ventre… Réussite rare, sans rapport avec les gesticulations calculées à fin d’outrager le bourgeois. Tel peintre a le génie de frapper son premier coup à un niveau de pure sensation : une secousse, un ébranlement précédant la perception. Sur fond de couleur d’apparence monochrome, très sombre, avec des variations en stries et superpositions – noir, gris, bleu de Prusse ou ’poudre de lune’, brun, rouge, rare jaune – des dessins, des formes, des nervures, des frissons mats ou brillants, fiévreux, géométriques parfois, linéaires, contournés… C’est au plus profond de la sensibilité, en-deçà de l’intelligence et du jugement perceptif, que se lance, avec la vibration d’un jet (comme on dit ‘arme de jet’) cette image mobile, violemment, et à présent immobilisée. Une blessure, celle du peintre sans doute, subitement devenue la nôtre.

2009_12122007_08032007_0803200003.1260614941.JPG sans-titre, photo RO (Expo Metz)

J’admets bien que c’est une peinture qui confie lisiblement sa détresse et son angoisse, sa peur de la mort, de l’anéantissement, en aveu d’incomplétude ou voeu de perfection, l’un et l’autre douloureux, souffrant ; mais je n’y déchiffre pas la dis-corde, le décharnement d’un corps intime investi d’une pulsion de mort, dominante, ravageante. Devant ces toiles j’ai entendu nommer Hartung, Soulages, des comparaisons… Je veux bien les citer, les nommer, mais en précisant que je ne vois pas dans cette peinture d’influence de ces maîtres, intellectuelle ou esthétique. Je crois plutôt qu’elle a comme eux puisé à la source très profonde, le fond obscur et fécond où il n’y a propriété d’aucun, aucune exclusivité : la ‘bouche d’ombre’. Je rappelle qu’il y a chez Hartung et Soulages des signes très abstraits, arabesques mathématiques ou musicales, l’éclair souvent théâtral d’un feu d’artifice, et aussi une application, une élégance de grand couturier qui n’appartiennent ni au vocabulaire ni à la manière d’odile Kolb. Je le dis tout net : le Grand-gris que j’ai chez moi vaut un Soulages, disons, un Soulages des années 50, d’avant la monochromie en lumière noire…

img_0974_1.1260617567.JPG Le Grand-Gris, coll. MR, photo RO

Il est moins effrayant de constater aussi une architecture, des artères solidement installées, favorable non point à la liberté du rêve, mais à un mouvement de vie imperceptible et secret. Je me souviens d’un tableau rouge de la dernière exposition luxembourgeoise, parcouru de ces chemins comme veines et veinules, dont j’ai associé la photo à celle de la grande nef de Conques, proximité révélatrice d’une égale élévation, d’une construction en élan, sans effondrement possible ou concevable ; la réalisation même de l’impossible ! Odile Kolb a réalisé différents exemplaires de ces rassemblements en formats différents. Ces formes ont une armature soit entièrement habitée, comblée par la couleur, elle-même porteuse du mouvement secret, sous-cutané ; soit parcourue de zones claires, interstices, ajourements, passages, bras fracturés, ligatures… Le tout est organisé, vitalement, cohérent, quoique sans logique. Il n’y a ni surface complètement fermée ou en train de se refermer, ni, au contraire, d’espace éclaté ou s’écartelant. Quel que soit l’enchevêtrement des déchirures, des failles qui creusent les épaisseurs de la surface, je n’éprouve pas l’effarement de la béance, de la dislocation. Toutes ces ramures, arbre ou ‘écorché’, se tiennent et cherchent l’unité précisément organique : pas l’harmonie, mais l’équilibre d’un chaos comme on en voit dans la nature, épargné encore par les érosions, inexplicablement sauvegardé par les lois mêmes de l’inertie qui le destine à l’effondrement.

numeriser0002_2.1260615021.jpg Mon musée imaginaire…  numeriser0001_3.1260615006.jpg

Art vivant, heureusement, présent à tous nos sens, et qui excède l’explication philosophique du monde, plus fort que la révolte même, si bien portée de nos jours. L’authenticité d’Odile Kolb se tient là. Vous l’éprouvez d’autant plus que vous vous sentez battu, le mot est faible, que vous prenez une raclée en y prêtant un vrai regard attentif. Mais l’artiste ne châtie pas, elle donne libre cours à sa colère, semble exécrer le monde entier et nous, voyeurs ; semble exiger vengeance de la duplicité de tous, et de la corruption des signes. Elle déclare sa souffrance comme on déclare la guerre, avec fougue et rage, projette à notre face la vérité qui s’est arrachée de l’intérieur d’elle-même, et qu’elle offre à notre partage. Barbarie selon Baudelaire, propre à la création humaine, à l’accueil des dons féroces de la Nuit… Comme les couleurs, elle étale ce noir étouffé de toutes les couleurs comme une offrande d’image par-faite, qui se finit pour conjurer la souffrance, l’assourdissant toutefois, l’exorcisant au moment où elle vient nous frapper, nous blesser à notre tour, si nous l’acceptons ainsi. Dirai-je plus en proposant cette correspondance musicale : Bartok, sa rugosité et sa douceur, et son esthétisme rageur, brutal, servi par son écriture chez lui (trop ?) savante…

2009_12122007_08032007_0803200009.1260614988.JPG Encre de chine sur papier  2009_12122007_08032007_0803200008.1260614973.JPG Expo Metz

Je n’ai jamais bien compris ce que Paulhan voulait dire, parlant de G. Braque, par vérification en peinture. Mais dans le cas d’Odile Kolb, lorsque je parle de vérité, d’évidence, du ton péremptoire qui les proclame en nous frappant, symboliquement, j’ai voulu dire qu’elle vérifie à sa manière, et au péril de nos vies, qu’il y a du sens, certes dans une histoire dramatique, péniblement déchiffrable : mais que rien n’est maudit à jamais… Dans ses architectures, le silence de ses noirs, me vient un autre souvenir ; celui du silence, de l’obscurité des Prisons tragiques de Véronèse pour dire cette fois que si les malheurs et la mort nous engloutissent, à la fin, nous sommes capables, nous seuls, de leur accorder raison et de nous honorer de cette parole.

numeriser0004_2.1260616056.jpg Duo, sans-titre, photo RO

PS : Qu’on ne s’étonne pas de retrouver dans cette note des phrases de l’article consacré à Odile Kolb dans l’Encyclopédie Wikipedia : j’en suis bien évidemment aussi l’auteur.