La querelle de l’art contemporain

Publié dans Connaissance du matin le 02.05.07 – Revue de points de vue…

Le sujet est immense : même en se restreignant à cette seule querelle, en évitant un récit d’histoire, surtout à propos de ce qu’il convient d’entendre par ‘art contemporain’ (1), la dissertation serait fastidieuse, longue… Cette fois encore, je proposerai une suite d’observations, et deux notes séparées, soulignant ce qui mérite le plus attention, selon moi, et restant fidèle à ma problématique de départ.

numeriser0001_2.1260995306.jpg Barnet Newmann (cité par Midal pour illustrer son rapport à l’image in situ) illustration empruntée à L’expressionnisme abstrait (ouvr. cité)

Les peintres ‘contemporains’ qui me sont les plus chers, appartiennent presque tous à ces deux mouvements déjà nommés : l’expressionnisme abstrait (américain), l’abstraction lyrique (français). Ce sont les choix du coeur, mais avec les précisions suivantes : non point un ‘art contemporain’ mais des artistes, parce que c’est l’individualisme que notre époque favorise avant tout, des élans créateurs révélateurs d’exceptionnelles singularités. Les associations, groupes, prétendues écoles, n’ont été que des occasions de rencontre visant à renforcer, révéler telle ou telle visée d’un artiste toujours incomparable. Même Braque et Picasso verront leur amitié se déliter : le cubisme de l’un n’est pas celui de l’autre, différence de tempérament, de génie comme on dit… Par ailleurs, si je m’exprime souvent de manière très critique à l’égard de l’idéologie duchampienne ou surréaliste, je n’en reconnais pas moins que Duchamp, Breton, inaugurent des styles radicalement nouveaux. Beaucoup d’artistes, et ceux-là même qui ont ma préférence, les Américains particulièrement, leur doivent leur prise de liberté. J’ai bien dit : liberté, outrance, peintres de l’excès, de l’échec, peintres ‘politiques’, non-peintres, cela suffirait-il à caractériser l’art contemporain ? Autant de défis qui sont le plus souvent revendiqués comme des affirmations propres à une modernité en voie de continuel dépassement d’elle-même, superlatif, incandescent, explosif, voire monstrueux… Liberté revendiquée pour la création, sans mesure, sans limite.

numeriser0002_2.1260995324.jpg Marcel Duchamp, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même (1915) ou, Le Grand Verre, illustr. J. Gagliardi (ouvr. cité)

Duchamp pour commencer. Sa décision d’éliminer l’oeuvre d’art comme telle, et l’artiste avec elle, va faire long feu. Il ne s’agit pas tant d’inventer un art conceptuel (comme dans la Mariée…) que d’exposer l’objet le plus quelconque et, sans aucune intervention – la signature de l’artiste apparaît toutefois – de l’élire comme une ‘oeuvre d’art’ à part entière. On a appelé ça, ready made, déjà-fait, prêt-à-l’emploi, la conception traditionnelle de l’oeuvre d’art réduite à néant. C’était radical, unique, hélas non sans lendemain… Breton, lui, à ne pas confondre avec Dada (T. Tzara) qui voulait violer toutes les conventions d’une société coupable d’avoir engendré la Grande Guerre, souhaite libérer des automatismes qui découvriront les richesses cachées de l’inconscient. L’art n’est pas nié, mais son sens et son contenu entièrement renouvelés. Cela ira jusqu’au maniérisme, disons, de Dali ? Je passe car je vois bien d’autres apocalypses : la déconstruction, essentiellement l’oeuvre des cubistes (mais compare-t-on Braque et Ozenfant ?), l’érection de l’idole ‘matière’, tarte à la crème des plasticiens d’aujourd’hui, le corps (organisme) ; ses matières organiques, même les plus viles ; déchets, ordures, répugnants ; excréments, pourritures, taboues ; sang, sperme ; l’invasion du plus ordinaire, du populaire ; bande dessinée, publicité, tags ; l’abstraction, en elle-même peut-être un faux problème (toute oeuvre d’art n’est-elle pas ab-straite ?)… et pour finir la mort du tableau ! Art prolixe et prolifique !

numeriser0003_2.1260995340.jpg Pierre Soulages, 1957, Coll. Art Moderne, Pompidou (cité)

C’est du même coup les raisons pour lesquelles l’art contemporain reste incompris, mal aimé, souvent même méprisé. Une enquête d’opinion récente le confirme : non seulement une grande majorité de Français se déclare hosile à cet art, mais, quand on le leur demande, ils vont jusqu’à évaluer les oeuvres d’un Soulages comme “n’importe quoi” ! Dans les années 90, une querelle a éclaté à partir d’une attaque de Baudrillard dans Libération, dont l’issue reste toujours confuse et les conséquences encore très sensibles, mais qui offre l’intérêt de poser des questions de fond. Etaient dénoncés tout ensemble les effets de mode cultivés par certains, la spéculation des ‘collectionneurs’, l’élitisme forcené (et le snobisme, autre conformisme) visant à écarter de toute admiration possible ceux qui n’ont pas eu le cerveau suffisamment lavé par les déluges de scandales à finalité médiatique. La presse quotidienne s’en est fait l’écho, jusqu’au fameux article de Philippe Dagen en 1997 dans le Monde, dénonçant la ‘haine de l’art’. J’y reviendrai dans une seconde note en recadrant ces questions dans leur environnement philosophique.

numeriser0004_2.1260995386.jpgMiquel Barcelò, Poivron vert, emprunté à la monographie publiée par le Musée Reine Sophie (Obras sobre papel 1979/1999, Aldeasa)

Ces agitations et ces polémiques pourraient aussi expliquer l’engouement du grand nombre pour les ‘classiques’ modernes, à moins qu’il ne faille dire l’inverse. Cela nous mène loin, en admettant que l’Olympia de Manet est franchement plus regardable qu’un porte-bouteilles ou la ‘fontaine’ de Duchamp !!! Sur ce point il faut aussi trancher. Il est exclu de tracer une nette frontière chronologique : une date ? 1920, comme dans les ’panoramas’ du Centre Pompidou (2), d’autres dates : 1960, 1980, dans les dictionnaires de Larousse (3) ? Un évènement capital : l’irruption de l’art américain, New-York supplantant Paris ? De nouvelles techniques, des modes totalement inédits de manifestation : happenings, installations, video, land art (4) ? C’est une frénésie de recherche et d’expérimentation, de bouleversements, de révolutions, dont j’ai résumé quelques traits qui font de cet art du 20ème siècle le plus riche, le plus audacieux, le plus créatif de tous les temps ? Mais à ce titre, le sulfureux Caravage ne serait-il pas, au moins lui ! notre ‘contemporain’, tout aussi capable, aujourd’hui, de nous étonner, de nous ‘frapper’ qu’un Mario Merz, un Barceló ?

numeriser0005_2.1260995414.jpg Jeff Koons, New Hoover Deluxe Shampoo Polishers, 1980, Illustr. empruntée à J. Gagliardi (ouvr. cité)

Jacques Gagliardi (5) en écrivant un véritable Roman de la peinture moderne, raconte cette histoire qui semble commencer avec Goya en Espagne, David, en France, choix éclairants pour signaler une ère de constantes inventions artistiques … et qu’on pourrait redouter voir s’éteindre dans les magouilles commerciales des grandes foires commerciales. Les détails qui abondent dans cette histoire ‘romanesque’ révèlent plus l’importance des personnalités, ou des évènements historiques, que des écoles dont on fait trop grand cas dans les manuels. Certains des derniers chapitres (Les Bâtards de Marcel, Evacuer la peinture) alimentent la polémique mais sans virulence : c’est très convaincant ! Christian Delacampagne (6) se pose les mêmes question et argumente son sujet à partir d’un bouleversement dont on n’a jamais assez dit à quel point il avait transformé l’horizon de la création artistique : l’invention de la photographie. Ainsi, d’après lui, Manet, tout à fait conscient des conséquences de l’innovation photographique, tente de créer une peinture renvoyant à ses propres valeurs (sans souci de réalisme ou de représentation), qui sont celles de l’intériorité imaginative. Gerhardt Richter, Philippe Cognée, par exemple, sont même parvenus aujourd’hui à associer magiquement photographie et peinture. Art ‘contemporain’ en réponse à des mutations techniques, sociologiques ?

numeriser0006_2.1260995430.jpg Gerhard Richter, Emma, Nu dans un escalier (huile sur toile, d’après photo) illustr. empruntée à J. Gagliardi (ouvr. cité)

L’art contemporain, c’est un très grand nombre d’artistes, qui travaillent partout, avec des talents et des inspirations très contrastés, qui partagent ces biens communs indispensables à tous ; don, apprentissage, goût, adresse, et si je répète travail, c’est pour dire application, opiniâtreté, discipline, patience, endurance même… J’ai pu en voir dans ma région, en peu de jours, une bonne dizaine qui répondent à ces critères d’authenticité et d’excellence, mais qu’on connaît à peine, et dont la notoriété est locale. Voilà l’art contemporain : je relève la même conclusion chez Delacampagne. J’ajoute que tous ces artistes prennent le parti de l’image, fût-ce dans le choix de l’abstraction, voire de la dé-figuration (ai-je cité Bacon ?) et que c’est finalement le choix qui s’impose le plus nécessairement, comme en poésie, en musique, sinon en philosophie ou théosophie où la nostalgie de la lumière peut sauvegarder l’apparence de monismes du Seul sans second. La source n’appartient à personne et chacun est autorisé à y boire librement. Chez certains, de si nombreux artistes, on décèle les réminiscences des grands explorateurs exposés au Musée. Bien sûr, il faut faire la différence entre copiage et communauté d’inspiration. Je me rappelle m’être disputé à Collioure avec un peintre que je souhaitais pourtant complimenter à propos de deux poissons qu’il avait reproduits si semblables à ceux de Braque. Croyant que je l’accusais de fraude, il était prêt à se battre et je n’ai pas pu m’expliquer. Art contemporain, art vivant, éternelle confrontation de l’être et du faire, douloureuse, dangereuse vocation de la poésie comme telle. Ce que Fabrice Midal (cité) a le courage de rappeler, à contre-courant des modes de pensée dominants.

(1) Le petit livre de Fabrice Midal, paru tout récemment, renouvelle entièrement la réflexion à ce sujet en se concentrant sur la nature profonde de l’art moderne, exigence intellectuelle et spirituelle indépassable : Petit traité de la modernité dans l’art, Agora, avril 2007

(2) Collection Art Moderne édité par le Centre Pompidou (mars 07). Deux autres ouvrages consacrés à l’Art Contemporain et aux Installations sont à recommander (avril 07).

(3) Deux dictionnaires également très complets consacrés aux Artistes modernes et aux Artistes contemporains de Pascale Le Thorel-Daviot (Larousse-Bordas, 1996/1999)

(4) Très instructifs, sous la forme de questions-réponses, les petits ouvrages des éditions Klincksieck, dont une éloquente (et récente, 2004, après celle de 1994, revue et enrichie) Histoire de l’art contemporain de Jean-Luc Chalumeau.(5) Jacques Gagliardi : Le roman de la peinture moderne, Hazan 2006

(6) Christian Delacampagne : Où est passé l’art ? Panama 2007