La querelle de l’art contemporain (2)

Publié dans Connaissance du matin le 11.05.07 : La mort de l’art ?

Dans ma note précédente, je n’ai pu m’empêcher de retracer une perspective historique de cette ‘querelle’. Je tenterai cette fois de me rapprocher des questions de fond qui m’intéressent, en rappelant que j’avais pris prétexte, pour inaugurer ce blog, d’une citation de Castoriadis (1) : La culture contemporaine est, en première approximation, nulle. Page 8, je précise ! En ajoutant ceci maintenant, plus développé, fondamental : Mais comment pourrait-il y avoir vraiment du nouveau s’il n’y a pas de vraie tradition, de tradition vivante ? Et comment l’art pourrait-il avoir comme seule référence l’art lui-même, sans devenir aussitôt simple ornement, ou bien jeu au sens le plus banal du terme ? En tant que création de sens, d’un sens non-discursif, non pas seulement : intraduisible par essence et non par accident dans le langage courant, mais faisant être un mode d’être inaccessible et inconcevable pour celui-ci, l’art nous confronte aussi avec un paradoxe extrême. Totalement autarcique, se suffisant à lui-même, ne servant à rien, il n’est aussi que comme renvoi au monde et aux mondes, révélation de celui-ci comme un à-être perpétuel et inexhaustible moyennant l’émergence de ce qui, jusqu’alors, n’était ni possible ni impossible : de l’autre. Non pas : présentation dans la représentation des Idées de la Raison irreprésentables discursivement, comme le voulait Kant ; mais création d’un sens qui n’est ni Idée ni Raison, qui est organisé sans être “logique” et qui crée son propre référent comme plus “réel” que tout “réel” qui pourrait être”représenté”.

numeriser0013_1.1261042725.jpg Picasso : ‘moderne’ ou ‘contemporain’ ? Les Demoiselles d’Avignon, MOMA de New-York, emprunté à Jon Thompson ; Le sens caché de la peinture moderne, Thames, Ludion 2006

L’oeuvre d’art fait effectivement exister un monde qui est le sien propre, et en même temps… en se présentant elle-même, elle présente l’être, elle présente le Chaos, l’Abîme, le Sans-Fond. Elle le présente sans symbolisation et sans allégorisme… Nous avons dit que l’être est à la fois Chaos et Cosmos… Un premier abord de la question du grand art serait alors de dire qu’il est le dévoilement du chaos moyennant un “donner forme”, et en même temps la création d’un cosmos pour ce donner-forme…

Castoriadis reproche à ses contemporains, en 1970, d’avoir perdu un rapport de société à l’Absolu, et donc des valeurs que la création artistique peut et doit, c’est sa raison d’être, dépasser pour de nouvelles émergences. Cet Absolu, qu’il appelle le Chaos, est un a-sensé, stricto sensu, auquel l’oeuvre d’art donne sa forme, qui rompt les représentations connues, habitudes ou institutions. Et le sens de l’a-sensé, c’est que, finalement, il y a un sens dans notre existence … capable de concilier intelligence et désir en un affect positif. En citant des chefs-d’oeuvre universellement reconnus, parvient-il à donner plus de force à son propos ? J’ai souligné volontairement : sans symbolisation et sans allégorisme… Par exemple, la démonstration opère-t-elle en citant la sonate op. 111 de Beethoven, musique pure qui abolit la forme-sonate traditionnelle ? Je cois que oui, chacun ayant pu faire l’expérience qu’à l’audition d’une telle musique naît un autre monde, une autre émotion, la Valeur surgissant comme une première fois.

numeriser0011_1.1261042613.jpg Hartung : P.1960-277, emprunté à Pierre Daix, Hartung, Editions de Grenelle/ Daniel Gervis 1991

Michel Onfray (2), en exposant les principes d’une esthétique cynique, dévoile une autre ratio de cette Valeur, en référence à l’autre versant, matérialiste, de la philosophie grecque : Que retenir de Diogène et des siens ? Son nominalisme de combat, spécialement dirigé contre les Idées pures et les Universaux platoniciens : pas de Beau, pas de Vrai, de Juste ou de Bien en soi, mais un relativisme des valeurs, un perspectivisme des jugements ; son matérialisme militant : pas d’arrière-monde, des concepts indépendants du réel qu’ils désignent, pas de ciel opposé à la terre, rien que de l’immanence… son individualisme forcené, un genre de machine de guerre lancée contre la Cité et toute autre forme sociale… d’où son athéisme tranquille doué d’une passion libertaire : rien au-dessus de son caprice tant qu’il ne vise pas la destruction du vouloir d’autrui. Voilà pour le fond.

L’esthétique cynique : La mort du Beau laissant place à l’avènement du Sens, une oeuvre qui ne vise pas à la communication, l’échange, le dialogue avec le regardeur ne mérite aucun intérêt… Toute oeuvre d’art relève d’un codage et a besoin d’un décodeur… Le plus possible l’oeuvre doit signifier seule. Si elle ne parle pas, c’est bien souvent qu’elle n’a rien à dire… D’où une restauration de … l’agir communicationnel, en rematérialisant les contenus, en proposant du sens susceptible de transmission … Au sens noble du terme, repolitisons les contenus… M. Onfray n’hésite pas, et c’est à mon avis le plus grand mérite de ce livre, à dénoncer certaines outrances qu’il désigne ainsi : Psychopathologie de l’art contemporain : indigence intellectuelle, thanatophilie, régression, kitsch, hystérisation, autisme, solipsisme, égotisme, narcissisme – il suffit de lire ses titres de chapitres ! Le tout abondamment illustré de reproductions des artistes cités ! Je citerai moi Gilbert et George qui sont exposés actuellement dans un grand musée de Londres ! Narcissisme creux, indigence ? Mais Wim Delvoye et ses cloaca nous révèle-t-ils mieux ce qu’est le ‘rien’ d’une socité capitaliste, l’immonde avéré d’une culture qui se pourlèche d’une certaine image du Beau ?

numeriser0009_1.1261042582.jpg       numeriser0007_1.1261042565.jpg Gilbert et George : Spit Law, emprunté à Onfray (op. Cité)

En quoi certains artistes seraient-ils exemplaires d’un agir communicationnel à valeur politique ? D’autres, au contraire, de cette nullité déplorée déjà par Castoriadis ? Les objections se dévinent aisément, celles de Marc Jimenez (3) sont assez simples pour s’imposer d’elles-mêmes : Je peux accorder mon goût personnel avec le sien en ce qui concerne Maurizio Cattelan, Panamarenko et Eduardo Kac, mais être en total désaccord avec lui à propos de Teresa Margolles, Alain Séchas et Jeff Koons. Nous sommes dès lors partagés entre deux jugements de goût subjectifs diamétralement opposés. M. Jimenez n’hésite pas à écrire que, faute de critères sûrs, puisque c’est le dépassement de tous les excès mêmes de l’art moderne qui est constamment recherché, tous (ces jugements d’appréciation) peuvent être inversés et tous peuvent cependant prétendre à la même légitimité. Ce disant, il semble partager l’avis de Rainer Rochlitz (L’art au banc d’essai) sur l’ambivalence du jugement esthétique : ce sont des efforts critiques, les plus nombreux possibles, partagés ou confrontés, qui pourraient seuls conforter une appréciation qui devra toujours attendre les mûrissements, confirmations du temps pour s’imposer tout à fait. Mais si l’on admet que le goût reste irréductiblement affaire de subjectivité pure, toute imagination du monde échappe à jamais au moindre critère objectif de jugement esthétique.

numeriser0012_1.1261042627.jpg Wim Delvoye : Cloaca d’Anvers, emprunté à Onfray (op. cité) 

Cette note est encore fort longue et je n’en rédigerai pas une troisième. Car il me faudra bien dire quelques mots plus tard au sujet essentiel de la poésie, de la musique, en audition ou lecture ‘contemporaines’ elles aussi ! J’ai dû finalement éviter de dénombrer tous les termes de la querelle évoquée (je renvoie donc à la lecture des livres de Christian Delacampagne et Marc Jimenez) pour toucher au coeur de cette philosophie générale que j’ai souvent évoquée, et particulièrement ce que j’ai nommé une ‘mission de l’art’.

Si j’ai paru m’affilier à une conception platonicienne de l’expérience esthétique, j’ai voulu aussi approuver les thèses au contenu plus aristotélicien de Castoriadis. La vis formandi, cette énergie infinie, cette puissance de fécondation, le sens non-discursif qui sourd du Chaos (qui n’est pas le Néant !) – tout le contraire de l’invraisemblable épiphanie de la matière dans la matière rêvée par Onfray – c’est cela ! Ex nihilo dit même Castoriadis, semblant reprendre l’argument des théologiens chrétiens, puis précisant encore une fois, a-sensé, c’est-à dire sans signification liée à une forme d’expérience humaine déjà connue. Dicible quoiqu’insensé ? C’est que l’oeuvre d’art désigne sans prouver : nous verrons bien Char appliqué à l’éloquence de traces et non de preuves… Que l’Absolu s’éprouve en poésie, cette trace accordée (par le tableau, le poème) pour un dit transmissible, et finalement cet affect qui n’est qu’à moi, révélant au coeur du mystère que je suis et demeure à moi-même, que ce n’est pas absurde… Que l’art contemporain, d’une époque de violence, de profusion et de confusion, a vocation de délivrer, à moi et pour moi, faut-il le répéter, ce qui fait sens ultimement, constituant de joie et de liberté. (4)

numeriser0010.1261042598.jpg Zao Wou Ki : Mai-Septembre 92, emprunté à Y. Bonnefoy et G de Cortanze ; Zao Wou-ki, édit. La Différence Enrico Navarra 1998  

(1) Cornelius Castoriadis : Fenêtre sur le Chaos, La couleur des idées, Seuil 2006

(2) Michel Onfray : Archéologie du présent, Manifeste pour une esthétique cynique, Grasset (Adam Biro) 2003 Le talent de pamphlétaire de Michel Onfray, qui effraie tant de gens, est pour moi un régal.

(3) Marc Jimenez : La querelle de l’art contemporain, en première édition, Folio essais 2005

(4) Dans cette même collection, et précédemment inédits, je me dois de citer aussi deux livres passionnants et d’une richesse quasi-encyclopédique : Qu’est-ce que l’art moderne ? de Denys Riout (Folio 2000) et Qu’est-ce que l’art abstrait ? de Georges Roques (Folio 2003).