Mystique de Noël

Publié dans Connaissance du matin le 21.12.07

Le texte qui suit a été censuré par ceux que j’estimais mes amis, du moins jusqu’à ce jour-là, c’est dire son importance à mes yeux. Écrit à contre-sens des pseudo-vérités de la langue de bois et des vapeurs new-âgeuses, il est pour moi l’énoncé, la parole qui peut désigner le procès mystérieux de la co-naissance. C’est ce mot que j’emploie souvent, et qui s’explique tout à fait ici : il n’exclut pas la connaissance pouvant s’appliquer à d’autres champs de recherche et pas seulement la prospection intellectuelle propre à une spiritualité vivante en quête de soi. Ce texte n’est pas un écrit philosophique, même si j’y ai laissé des références que j’estime capitales et qui ont été les jalons de ma propre découverte. J’en ai par contre gommé toutes les transitions : il doit être lu comme une attestation. Il suffit d’être prêt à cette lecture pour y parvenir, chacun à son pas bien entendu. Invité moi-même à cette démarche alors que je n’avais que dix-neuf ans, il m’aura fallu plus de trente ans pour rassembler les pièces du puzzle ! Tout le reste est littérature, il va de soi, comme l’ensemble des notes précédentes l’a clairement laissé voir petit à petit.

La mystique de Noël est une expression fabriquée par les historiens du Moyen-Âge pour qualifier un aspect particulier de la Mystique de Maître Eckhart. Comme chacun le sait, la fête de Noël célèbre la naissance ou l’incarnation de Dieu Lui-même ou précisément la venue au monde de son Fils Unique. Il est une autre lecture possible de cet événement, ou de la fable si l’on préfère, celle à laquelle s’est livré Maître Eckhart au grand risque d’être incompris et même condamné (Bulle In agro Dominico du Pape Jean XXII, 1329). 

De quoi s’agit-il ? Dans un de ses sermons (1) Maître Eckhart l’exprime lui-même en peu de mots, nous livrant ainsi la clef de son enseignement et la destination souhaitée de sa maïeutique : Pourquoi la création tout entière ? (…) Pour que Dieu naisse dans l’âme et l’âme à son tour en Dieu… S’adressant en langue vulgaire à un auditoire de religieuses dont il a en charge l’instruction, il tente de les amener à la légitime, quoique inhabituelle appréhension de soi-même : celle où se découvre l’identité, éprouvée comme telle, de la personne – il dit aussi la ‘créature’ – sujet de la conscience, et de la Déïté.

Le propos n’a aucune signification au plan des conceptualisations théologiques de cette époque, et Maître Eckhart le sait. Il sait aussi qu’il n’est de conscience qu’en dualité d’expérience, celle du sujet : moi, et d’un objet : l’autre, monde, ou personne supposée étrangère, ou Dieu même évidemment ! La recherche de Maître Eckhart, après tant d’autres si l’on remonte jusqu’au néoplatonisme, comme la recherche de ses contemporains rassemblés sous le nom de Mystiques Rhénans (2), va désigner la Création comme un scénario de sortie et de retour de l’Absolu (la Déïté), une ébullition.

Grâce aux lumières de l’intellect capable de se donner la représentation d’images, le Seigneur permet à un certain nombre d’acteurs d’éprouver, dans l’expérience même de la différence dramatique provoquée par l’existence individuée, la similitude, l’égalité puis l’identité du Même. Et c’est l’exposé de cet acte d’identification qui ne dissout pas le sujet (ou témoin), car il faut bien l’attestation d’une parole, qui se retrouve en maints sermons, ceci dit on ne peut plus explicitement :  Le Père engendre dans l’éternité le Fils, comme son image… Mais je vais plus loin et je dis : il l’a engendré dans mon âme… il l’engendre sans interruption. Je dis en outre : il m’engendre comme son Fils, comme le même Fils… Dans la source la plus profonde, je jaillis dans l’Esprit saint, là où il n’y a qu’une vie, une essence, une oeuvre. Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son Fils, sans qu’une séparation intervienne.

L’Un comme engendrement et vie…

J’ai dit qu’un homme, dans cette vie déjà, contemple Dieu dans la même perfection et est bienheureux tout à fait de la même façon qu’après cette vie… La raison créatrice jaillit de la vérité éternelle et saisit en elle, selon le mode de la raison, tout ce que Dieu saisit en soi… Cette raison créatrice ne se comprend elle-même qu’avec elle-même (…) À sa source, et selon son contenu en être, elle n’est purement que Dieu : par contre elle est ‘créature’ après qu’elle soit sortie vers la particularité…

Ainsi : … quand on connaît les créatures en elles-mêmes, cela s’appelle une ‘connaissance du soir’, on les voit en toutes sortes d’images distinctes… quand on connaît les créatures en Dieu, cela s’appelle une ‘connaissance du matin’ et ici on contemple sans aucune espèce de distinction, sans aucune image, sans similitude, dans l’Un que Dieu est lui-même… Ceci se rapporte à l’homme noble, ‘noble’ parce qu’il est quelque chose d’un, et connaît Dieu et la créature dans leur unité… En précisant plus loin : Tout ce qu’il y a de parfait dans les choses du monde, nous le trouvons dans le premier Royaume… le Royaume de Dieu où l’homme est Dieu, là (où) toutes choses lui répondent divinement…

S’il est vrai aussi, comme l’avait prétendu Jean Scot Érigène, le premier dans cette tradition médiévale si peu orthodoxe, que la vraie philosophie est la vraie religion et que la vraie religion est la vraie philosophie, la vérité de l’une doit nécessairement aboutir à la réalisation de l’autre, qui est la réalisation de l’Un-en-deux. Cela consiste exactement en la reconnaissance par réciprocité de l’Unique dans la réflexion du sujet s’éprouvant lui-même et par soi-même, néant, et lieu de cette révélation, en conjonction. C’est dire que les sermons De l’homme noble et Quasi stella matutina peuvent être considérés comme les sommets indépassables de la spiritualité occidentale. En quelques mots : la confession de l’Unique s’éprouvant en tant qu’il Est, le seul véritable mystère au monde et son unique circonstance. (3)

Il faut préciser que Maître Eckhart ne conçoit pas ce procès dans le temps mais dans l’éternité où s’imagine la Création par l’effet d’une puissance telle qu’elle peut s’arroger à elle-même toute la réalité. Il est légitime de noter cette forte similitude avec la métaphysique orientale, le védantisme par exemple, qui s’efforce avec tant de persévérance de proclamer que le temps et l’espace sont imaginaires – Nisargadatta le répétait il y a peu … La pensée moderne ne sait pas, ou pas encore, déchiffrer cette ‘raison’…

L’économie de l’Un chez Maître Eckhart est une économie de vie. Cette thématique n’appartient qu’à lui seul. À la suite d’Al Farabi qui s’intéressa parmi les premiers à l’examen des thèses aristotéliciennes de l’intellect-agent, la philosophie islamique, en particulier la théologie mystique du Soufisme, se tend vers cette vision de l’Un-en-deux qui professe l’unicité de l’Être et la réalité pour ainsi dire prêtée, exclusivement ‘opérationnelle’, de la créature existenciée. Autre similitude.

Changeant de registre, on constate que la Mystique de Noël se traduit par une métaphysique de la conjonction et non point de la fusion pure et simple de l’ego dans la Totalité. Poursuivant la comparaison entamée plus haut, nous entendons Abd’el Kader (l’Algérien) proclamer : L’Aimé m’est apparu où il ne Se peut voir… Merveille… Par Lui, je Le contemple là où je ne puis voir… Cette formule poétique, d’une logique si hardie, exprime le désir de traduire ce mystère sans le déflorer car ni la logique classique, ni la syntaxe, ni la langue, et pas même l’arabe si richement doté pour cela, ne se prêtent à cette déclaration d’identité qui veille à ne point abolir la dualité tout en déclinant l’unicité du Même, l’économie du Seul qui ne croît ni ne décroît par l’apparente division de Soi.

Abd’el Kader répétait ainsi la prodigieuse réalisation de son Maître mystique, Ibn’Arabi, qui avait enseigné dans la Sagesse des Prophètes : Étant donné que l’être éphémère manifeste la ‘forme’ de l’Éternel, c’est par la contemplation de l’éphémère que Dieu nous communique la connaissance de Lui-même… Dieu se décrit à nous au moyen de nous. En Le contemplant, nous nous contemplons, et en nous contemplant, Il se contemple bien que nous soyons nombreux quant aux individus et aux genres… Il ajoutait un peu plus loin, avec des mots tout aussi abrupts qu’explicites, cette vérité ultime, érigénienne si l’on remonte au célèbre moine irlandais, éckhartienne si l’on préfère les paroles du Rhénan : La Réalité est Créateur créé ; ou bien, la Réalité est créature créatrice. Tout cela n’est que l’expression d’une seule essence ; non, c’est à la fois l’essence unique et les essences multiples. Et plus loin encore : Sois à la fois Dieu (par ton essence) et créature (par ta forme), et tu seras par Dieu le dispensateur de Sa miséricorde. Le Maître concédant finalement qu’il n’y a que perplexité du fait des perspectives contradictoires… (4)

L’obstacle est effectivement insurmontable, et les Grecs appelaient aporie cette confrontation de deux thèses également vraies en elle-mêmes mais également capables de se détruire mutuellement par leur contradiction. La philosophie, qui reste toujours un exercice logique, dont les prémisses doivent toujours rester déclinables, ne peut confesser « je suis » = « Le Seul ». Le pur mystique, consumé par la réalisation de ce qu’il est substantiellement, ne peut rien dire. Ou on lui reprochera de le dire ouvertement, sans voile. Et Hallaj, condamné à mort et supllicié pour l’avoir dit, encourut les mêmes reproches des Soufis eux-mêmes qui préféraient se taire. Pour ma part, je dirais que la translation des modèles qui ne périssent ni ne se manifestent (Évangile selon Thomas), prisonniers de l’Un en quelque sorte, s’opère par l’existenciation de figures séparées. C’est miracle qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, inexplicable, sinon par un pur acte d’amour (ou mouvement selon Ibn’Arabi qui nous enseignait que la Création est un mouvement d’amour) manifestant le désir seigneurial d’être connu. Mais cette sorte d’explication peut paraître à nouveau anthropocentrique.

Je ne vais pas ici répéter les arguments irréfutables des critiques de la raison pure et de sa perversion objectiviste. La raison éckhartienne se sert de la visibilité des existants, non comme preuve de l’existence séparée du monde, dont je serais moi-même un produit comme d’autres, mais comme démonstration de cette stratégie seigneuriale de la co-naissance, ou de la conjonction qui situe au regard de l’un l’autre, le Seigneur et son Fils (dixit Eckhart), régent (khalife, suivant Ibn’Arabi). Quasi stella matutina.

C’est pourquoi la découverte de ce que je suis s’évoque aussi souvent par la métaphore du voyage infiniment périlleux qui me fait passer (5), de demeure en demeure, de l’exil au Royaume, de l’absence à la présence, seul vers le Seul, vers un accomplissement de Vie.

C’est cet avènement qui se dit également par la métaphore d’une naissance miraculeuse.

Ces notes pour quelques précisions supplémentaires :

(1) Maître Eckhart : Traités et Sermons, traduction d’Alain de Libera chez Garnier-Flammarion (Poche). Très savante et très passionnante présentation ; très nombreuses notes également toutes éclairantes, à lire toutes…

(2) Alain de Libera : La Mystique Rhénane, Points-Sagesse. On peut également consulter dans la même collection : Penser au Moyen-Âge, qui fut pour moi une révélation. En six ans d’études de philo je n’ai pas eu un seul cours sur la philosophie du Moyen-Âge, sinon les âneries habituelles débitées sur Saint-Thomas. Si cela vous paraît invraisemblable, consulter L’Histoire de la Philosophie de J-F Revel qui ne lui consacre qu’une seule page ! Les temps ont changé !

(3) Je me permets de rappeler la brillante analyse de Michel Henry dans son maître-livre : L’essence de la manifestation, citée dans un autre livre-somme publié sous la direction de Mme Emilie Zum Brunn : Voici Maître Eckhart (à qui Dieu jamais rien ne céla

(4) Je me souviens qu’Ibn’Arabi a été maintes fois ‘condamné’ : je renvoie pour précision aux ouvrages de Michel Chodkiewicz. Je crois savoir même que l’édition de ses oeuvres intégrales, en Egypte, également censurée, n’a pas encore abouti.

(5) Passer… Le mot est dit : j’ai publié dans ce présent blog Jeudemeure, le texte complémentaire qui s’intitule Mystique de Pâques.