Juste un instant (8) : Tiré de soie

 D’une faille dans le roc, d’une enfance bridée, intacte, anfractueuse – en porte à faux…

 dissimulée, sauvée, sous la lenteur et le luisant des feuilles de mûrier…

 ou d’un ver lié à la terre, et soulevé de terre, un ver lié aux arbres menacés, à la lumière, à la pénombre…

 à la parole commençante, à l’impatience des yeux qui s’ouvrent, qui découvrent, et s’étonnent…

 le ver enfant secrète un embrouillamini de traces, une inquiète prolifération fragile, un nuage de filaments – que je m’époumone à suivre, à croiser, à rompre, à renouer – à tenir…

                                       Jacques DUPIN, in Ballast, Poésie/Gallimard 2009

    

Juste un instant (7) : des imbéciles et des savants

Nous arrivera-t-il qu’il ne se rencontre plus personne entre ces deux catégories exécrables d’individus ? A moins que ces deux-là n’en comptent plus qu’une seule en ces heures de modernité triomphante ? Les uns s’auto-proclamant ‘maîtres’ et publiant leurs délires sur la ‘toile’, les autres plus malins, avec une agrégation ou un doctorat en poche, étalant leur ignorance sur des registres plus subtils ? Et, je me le demande, combien de vrais lecteurs de Heidegger ou Henry, quelques centaines peut-être, cinq cents tout au plus grâce au rayonnement (devenu) médiatique de couronnes académiques ? Mais qui vraiment pour ‘penser’, il vaudrait mieux dire, s’éprouver lui-même au coeur d’une aventure unique et infinie, dramatique et magnifique ?

Le destruction programmée de l’institution scolaire, en quelque trente ans, aura finalement produit ce résultat. Une ruine effective de toute vraie culture. De la culture générale ; mais peut-on dire cela sans être moqué ? Cette culture générale qui conduit toute une génération à défier les autorités gardiennes du chaos immémorial de nos sociétés ? Avec quel empressement, quel acharnement les uns ont-ils concouru à ce désastre en espérant la restauration des vieilles lunes ; les autres, pour des temps nouveaux que ne manquerait pas d’instaurer une invasion des chars russes ou chinois ? Mais trêve d’héroisme ou de plaisanterie : c’est à une invasion massive de la parodie et de la dérision que nous assistons, le triomphe de la raison duchampienne et du nihilisme sucré. 

Le désastre est bien là, dans toutes les caricatures des disputes politiciennes – avec cette variante maintenant d’une visée prétendue ‘écologique’ – l’étalage de toutes les sensibleries bêtifiantes, de toutes, pour tous les goûts et surtout cet humanitarisme cafardeux qui s’est substitué au grand dessein humaniste. Cet humanisme qui aurait pu donner son identité profonde, créatrice à une civilisation des connaissances et des solidarités. Cet humanisme, par exemple, dont la fille aînée avait pour nom laïcité, ce que tous semblent avoir oublié ? Par exemple…

Je dis cela en ayant entendu le discours lénifiant du Grand Roi, même s’il est très petit, et si son grand mensonge n’abuse que lui-même. Mais le mensonge, la parodie, la subversion, que personne ne dénonce plus comme tels, sont lois désormais et même esprit de loi. Il faut cela au moins pour faire un scoop et obtenir quelque temps l’avantage d’une parution télévisuelle ou journalistique. C’est ainsi et c’est tant pis.

No future disent les uns, mais bon sang, que d’autres, s’ils existent, s’expriment aussi avant que ces temps de détresse et d’abrutissement nous engloutissent tous dans la confusion générale du meilleur des mondes inhumain.