A tale told by an idiot

Publié dans Connaissance du matin le 08.01.08

De même que la nouvelle publication de Mystique de Noël a été datée d’un 21 décembre – en 2009 comme en 2007 – je choisis la date d’aujourd’hui pour publier à nouveau mon article A tale told by an idiot précédemment paru le 08.01 2008. Je souhaite créer le même contraste entre ces deux propos : d’une part la Connaissance, comme elle se donne depuis toujours, et d’autre part le désordre, comme il s’ordonne également depuis toujours, et dont nous sommes entièrement responsables par parti-pris d’ignorance, coupables vraiment de ces pseudo-choix induits d’une liberté d’indifférence. Mon message Des imbéciles et des savants a été beaucoup lu, peu compris. La ‘raison duchampienne’ a posé question : c’est pourtant la seule reconnue de nos jours. Va-t-on finalement tout écraser en objectivité, comme la techno-science sait si bien faire, ou exhausser en poésie pure notre humanité de chair et d’âme ? Le mot de la fin : une pelle, des chiottes ? C’est bien là que nous sommes, dans la ruine d’une culture et la perte de son orient.

La formule est célèbre et je l’adopte dans le contexte de mes réflexions, au point où j’en suis, et tout en poursuivant ces publications…. Car j’avais écrit à la fin de Mystique de Noël – un passage que je viens de supprimer – que je me trouvais dans la quasi-obligation de ‘fermer’, faute de lecteurs, ou plutôt faute de commentaires, faute surtout d’avoir reçu un écho suffisant, assentiment et partage, de la part des personnes auxquelles ces notes étaient destinées. Faute de dialogue, j’étais réduit au silence : cette déclaration même n’ayant pas eu plus d’effet que les autres. D’où la formule shakespearienne. Mais comme je reste persuadé que le fou, ce n’est pas moi, je vais poursuivre en commençant, recommençant, par quelques mises au point. Plus tard j’en viendrai aux sujets à mes yeux les plus graves, les seuls justifiant ce qui mérite de s’appeler une ‘culture’, les seuls méritant des approfondissements faute desquels nous sommes condamnés à un aveuglement qui conduirait au naufrage pur et simple de cette civilisation. J’ai gardé et je garderai mes références parce que d’autres que moi se sont appliqués et s’appliquent à cette méditation ; de même, je garderai mes cibles, maîtres de mensonge, d’imposture et de subversion, de toujours et d’aujourd’hui. Identité et création, je me permets une nouvelle fois de le répéter, c’est le fil conducteur de ces notes et je m’en suis même expliqué au cours des développements successifs de sujets qui ne sont pas habituellement liés à cette thématique. Il y a aussi ce procédé ou, pour éviter cette expression péjorative, cette pédagogie volontairement appliquée, d’introduire chaque fois ma thématique propre par un petit rappel de son enracinement philosophique, de recourir même à l’introduction ouvertement philosophique du sujet, mais dans ce cas, par le recours à la philosophie ‘institutionnelle’, si possible contemporaine, voire d’actualité. Instruire une thématique hors du commun, c’est évident, en maintenant autant que possible le propos dans une actualité culturelle de questionnement et de réflexion. Ceci en évitant le plus possible les mots et les tournures savantes qui découragent si facilement les paresseux. C’est une recommandation que m’avait faite Stephen Jourdain, en 1993, lorsque j’avais écrit la postface de son maître-ouvrage, le plus approfondi, sur L’illumination sauvage. La précaution s’est révélée inutile : mon travail, d’abord largement amputé par l’éditeur, n’a pas non plus suscité beaucoup de questions. J’en suis malheureusement au même point. Le ‘lectorat’, comme on dit aujourd’hui, présumé de tel ouvrage se moque de la philosophie comme d’une guigne, croit profitable, même recommandable, de s’en passer totalement et vit très bien cette inculture qui le prive de tout accès véritable à la ‘question’. Comme dirait l’un d’entre eux, ISTENQS = ici se termine notre quête spirituelle, dans la profération cotonneuse de demi-vérités à prétention spiritualisante, dans le but plus ou moins conscient de favoriser une autosatisfaction capable de justifier nos passions et de conforter notre duplicité. Je dois reconnaître aussi que le discours indianisant importé par certains maîtres, et même parmi les plus authentiques, en fonction de sa radicalité – je pense à UG à qui j’avais adressé des observations sur ce point – ne favorise guère une pensée digne de ce nom, capable d’ouvrir à une authentique méditation de l’inconnu… Me voilà à nouveau dans le charabia… Il faut ‘cela’ en soi, comme il est dit dans l’évangile selon Thomas, qui se traduit par un scrupule exigeant, une curiosité philosophique inlassable et une énergie spirituelle inépuisable. Avec obstination et … modestie : je le répète. Nisargadatta, qui savait bien de quoi est capable notre duplicité, disait : “Les mots d’abord, ensuite le silence…” ou mieux : “Ce que le mental a fait, le mental doit le défaire…” Ce qui est précisément le boulot de la philosophie !

Il y a un autre problème, plus grave, plus central. Il est totalement avéré que la pensée occidentale, et particulièrement moderne, ignore et veut ignorer, semble-t-il, les leçons de l’éveil (je renvoie à mes notes sur ce sujet). Cet avènement invasif de connaissance et de sagesse est ignoré en Occident : oubli, censure, choix de dialectiques exclusivement conceptuelles ? Choix de ne pas s’écarter du contrôle de la raison, dût-on la réformer et lui donner assez d’extension pour favoriser la dicibilité du secret ? La poésie s’en charge pourtant, et c’est même la mission de l’art : les langues symboliques aussi, elles surtout peut-être, fruits de l’imagination créatrice, sortes de ‘magies blanches’ si cela est concevable, car où le jugement personnel, affermi, le scrupule, sont évacués, le pire reste désespérément possible comme le montre l’histoire de toutes les religions. Je rappelle, question de méthode n’est-ce pas, que les philosophes idéalistes d’avant-guerre, en vrais disciples de Spinoza, réfutaient toute orientation spiritualiste débouchant sur une ‘mystique’, ou plus vulgairement une ‘croyance’, avec cette objection morale : que c’est en répudiant l’intelligence critique que j’en arrive à faire le pire en souhaitant le meilleur.. Philosophes de l’Esprit (je pense à mon maître de Toulouse, Georges Bastide, élève lui-même de Léon Brunschvicg) : ils croyaient à cette maïeutique platonicienne capable d’accoucher la vérité glorieuse de notre condition que tout destine au Bien mais que les habitudes prises à habiter le monde sensible, la matérialité massive des étants, ont endormie puis aliénée. Longue histoire à connaître, à apprendre donc (des sciences humaines, pourquoi pas ?) ne serait-ce que pour s’éviter d’enfoncer des portes ouvertes, ou de tomber dans des pièges grossiers mais si bien connus … parce qu’aussi vieux que l’humanité !

Il reste ces pierres d’achoppement, préjugés idéologiques à tel point bétonnés qu’ils semblent vérités désormais acquises pour tous, à tel point enracinés qu’ils semblent les aboutissements les plus incontestables du progrès et de la connaissance. Je ne parlerai pas de la vulgate marxiste, à mon avis toujours aussi vivace et qui sous-tend toute l’idéologie progressiste occidentale, y compris américaine, mais du concept généralement athéiste qui imprègne tous les esprits, sans exception, et à tel point, que personne ne songe plus à le combattre. Les croyances religieuses seraient ces postulats somme toutes tolérables de la raison pratique : on remplacerait volontiers Saint Thomas par Kant ! Corrélativement, on constate la domination d’un scientisme totalitaire, d’autant plus dangereux qu’il se situe à la confluence d’un sens commun grossier et d’un rationalisme dogmatique, si bien qu’on en appelle aux ’scientifiques’ quelle que soit la question abordée, modifications climatiques ou miracles de Lourdes ! Corrélativement encore, et presque totalement imperçu, je note l’effacement de la morale au profit de la politique, point de vue de métaphysique générale aux conséquences innombrables. Nul responsable et nul coupable : l’Histoire, ce monstre aveugle, mène le jeu, de toute la force de ses déterminismes. Conséquences innombrables ai-je dit : la vulgarité et la futilité érigées en normes, l’inculture et la mauvaise foi – indifférentisme et démagogie… Faut-il insister ? Pour paraître moins ringard, je le dis autrement : la faillite intégrale de la philosophie ‘officielle’, contrairement à ce qu’une certaine information tenterait de nous faire croire, car la vulgarisation d’un certaine philosophie, produit de consommation comme un autre, n’est pas même curiosité philosophique ! Je vois aussi trois raisons à cet échec :  l’élitisme, le refus de l’intuition d’éveil et d’une véritable philosophie comparée, la soumission aux dogmes exotériques des grandes religions ou plus prosaïquement, sa bienséance, son souci de respectabilité. En toute justice, je dois relever le fait que toute philosophie digne de ce nom ne ‘choisit’ pas une vérité unique et définitive : elle consent à la vérité plurielle qui correspond elle-même au caractère indéfiniment ‘ouvert’ des grandes questions posées, elle se soumet à l’écartèlement des apories, à la précaution de ‘réserver’ certains choix qui restent toujours personnels, des issues de vie (ou ‘confessions’) – ce que j’ai dit par exemple concernant le problème de Dieu… Autant de scandales pour le sens commun, mais aussi pour tous ceux qui veulent l’efficacité comme l’idéologie scientiste leur a laissé croire…

Je regrette mais ce n’est ni facilité ni paresse intellectuelle que de constater aujourd’hui que nous avons tout pouvoir, politique, philosophique, scientifique et technique, de sauver le monde, de le retenir de courir à sa perte, mais que personne ne le veut. Trop de cécité naturelle (je pense à la conclusion de Ma Jian dans son livre Chemins de poussière rouge : “l’homme est irrécupérable”, il voulait dire ; incorrigible !), trop d’obscurantisme, trop d’égoïsmes concurrents et associés pour le pire, le maintien du chaos qui favorise leur domination. C’est pourquoi je crois que hormis les vraies questions et leur approfondissement passionné, résolu, hormis une véritable éthique de tolérance et de partage communautaire (je renvoie au livre de Saint-Sernin sur le Rationalisme qui vient) rien de ce que nous faisons n’a la moindre valeur et c’est, indéfiniment ressassé : a tale told by an idiot. Triste conclusion de l’écologiste Lester Brown que je lisais dernièrement dans le Monde 2 : “Je propose tous moyens de sauver le monde, la seule faille de mon plan, c’est que le monde ne veut pas être sauvé !” (1) N’oubliez pas : la futilité ! Sauver le monde, cela semble manquer d’humour, c’est tellement présomptueux, pas rigolo pour un sou. Moi je pousse à fond sur la pédale. Si vous n’accédez pas à cette interrogation : “Comment suis-je moi, une personne, et Moi, l’Absolu”, vous manquez tout, ou plutôt vous laissez subsister cette part infinitésimale d’ignorance et de mensonge en vous, originaire de toutes les idées fausses, de toutes les croyances erronées. En ignorant cette luxation mentale qui vous fait prendre pour un autre, limite votre identité à la résultante de faisceaux de déterminations, vous manquez l’aperception juste de vous-même et la perception du monde, vous instaurez un régime de pensée incapable de discerner entre apparences et réalité, incapable à jamais de scléroser l’égoïsme mortifère qui vous a ravi il y a si longtemps et à votre insu, l’intelligence de vous-même. Et c’est vrai, je l’avoue, je ne nous vois pas à la veille d’un commencement de la moindre réforme, d’une connaissance de soi libératrice, d’une régénération. Je prendrai un exemple supplémentaire bientôt : comment l’assassinat de la non-violence, en la personne de Gandhi, la quasi-sacralisation de la violence par tous les mouvements prétendus révolutionnaires au siècle passé, semblent nous avoir condamné à un cycle sans fin d’errances et de malheurs.

(1) L’échec de la Conférence de Copenhague en est une nouvelle preuve, accablante.