Le paradoxe du monothéisme

Publié dans Connaissance du matin le 14.01.08

C’est un sujet difficile et le titre que j’emprunte ici à un livre d’Henry Corbin, publié par l’Herne en 1991 puis en Collection de Poche (biblio essais) en 1992 – des conférences datant de 1976/77 – n’en facilite pas l’accès. J’y ai néanmoins recours parce que toutes les questions relatives au problème de l’être et de l’existence, un héritage grec encore, ô combien lourd et complexe, nourrissent la réflexion philosophique portant sur l’identité ‘je’, et la réalité du monde tel qu’il existe comme objet de ma perception et de mon expérience. C’est toute la philosophie de la connaissance qui y prend racine ; y trouvent même racine ses conceptions scientifiques modernes agnostiques. Cette pensée, ces concepts sont toujours actifs, soit explicitement dans la métaphysique contemporaine (1), soit de façon plus souterraine, comme une pensée archaïque nourrie de l’expérience initiale que chaque homme réalise de lui-même et du monde. Le travail qui consiste à identifier ces courants si profonds est rendu d’autant plus difficile par la multiplication des exposés qui en ont été faits, de leurs adaptations, pour ne pas dire des récupérations opérées par les théologies, païenne à la fin de l’Empire, chrétienne puis musulmane dans les siècles qui ont suivi, pour en arriver aujourd’hui aux grandes thèses de Heidegger sur l’être et l’étant, sans négliger précédemment Gilson et ses efforts de restauration d’une ontologie chrétienne.

La question fondamentale est posée en ces termes, sans aucune évidence je le sais, mais il s’agit du problème de fond, au coeur de l’historicité philosophique, au coeur des problématiques de la connaissance de soi. Je cite : Ce qu’il faut se représenter, c’est le rapport de l’être avec l’étant. Nous aurons deux hypothèses : l’Un absolument Un transcende-t-il l’être même ? Ou bien est-il concomitant de l’Être, de l’Acte-être qui transcende les étants ? La première interprétation est l’interprétation de Platon, telle que la défendait Proclus. Nous la retrouvons chez les théosophes de l’ismaélisme… La source de l’être est elle-même super-être, au delà de l’être… Ce que l’on appelle le Premier Être est alors en fait le Premier fait-être. La seconde interprétation est celle … de Sohravardî et de l’école d’Ibn’Arabî. L’Un transcendantal et l’Être transcendantal se réciproquent dans le concept même de Lumière des Lumières, origine des origines etc… Mais dans l’un et l’autre cas la procession de l’être est essentiellement théophanie. C’est l’idée que l’on retrouve en Occident chez Jean Scot Érigène. C’est exactement aussi celle d’Ibn’Arabî. Malheureusement on n’a encore jamais comparé. Je peux tenter de simplifier : quel type de relation peut-on découvrir et vérifier entre un Absolu inconnaissable et indicible, et des existants, dont moi, situés à l’horizontale de déterminismes rationnellement identifiables et mesurables ? Et s’il y a transcendance, quelle expérience, quelle connaissance puis-je en avoir, par quel moyen ?

En restant sur le plan de l’histoire de la philosophie comparée, Corbin nous propose l’interprétation du plus brillant des plus fidèles disciples d’Ibn’Arabî : Aydar Âmolî : Celui-là qui contemple le divin en même temps que le créaturel, c’est-à-dire l’Un en même temps que le Multiple, et réciproquement, sans qu’aucun des deux ne lui voile l’autre, celui-là, oui, est un unitarien, , un théomoniste authentique, au sens vrai. En revanche quiconque contemple le divin sans contempler le créaturel, l’Unique sans le Multiple, celui-là atteste peut-être l’unité de l’Essence sans plus, mais n’est pas quelqu’un qui intègre la totalité, quelqu’un en qui s’accomplit en acte cette intégration. Il s’en déduit ceci : 1/ IL y a celui qui possède l’intellect ; c’est celui qui voit le créaturel comme étant ce qui est manifesté, apparent, exotérique, et le Divin comme étant ce qui est occulté, caché, ésotérique. Pour celui-là le Divin est le miroir montrant la créature, mais il ne voit pas le miroir, il ne voit que la forme qui s’y manifeste. 2/ Il y a celui qui possède la vision. Celui-là, à l’inverse du premier, voit le Divin comme ce qui est manifesté, visible, et le créaturel comme étant ce qui est occulté, caché, non apparent. Alors, pour celui-là, c’est le créaturel qui est le miroir, il ne voit que la forme qui s’y manifeste. /3 Et puis il y a celui qui possède à la fois l’intellect et la vision. C’est le théosophe mystique… Celui-là voit simultanément la divinité dans la créature, l’Un dans le multiple, et le créaturel dans la divinité… Il voit l’identité de l’Acte-être unitif (le 1 X 1 X 1, etc…) dans tous les êtres actualisés comme autant de monades ou d’unités…. J’avertis ceux qui auraient la curiosité de procéder à une recherche ; le Texte des textes d’Aydar Âmolî, un intéressant ‘tirage à part’ sous la direction de Corbin est épuisé et introuvable. Il avait été publié par Adrien Maisonneuve, Coll de la Bibliothèque iranienne. Ce livre capital est un commentaire des Fosûs al Hikam d’Ibn’Arabî. C’est ainsi que se trouve parachevé ce grand chapitre de la Connaissance.

La démonstration de Corbin, celle qui n’est qu’à lui, visait à découvrir cette vérité d’exception : Ainsi disparaît le monothéisme abstrait opposant un Étant divin à un Étant créaturel. Celui-ci est intégré à l’avènement même de la seigneurialité de son seigneur. Il est en lui-même le secret. L’un et l’autre sont partenaires d’une même épopée théogonique. En vérité, ce secret s’origine à la détermination originale avec laquelle fait éclosion la totalité des Noms divins (2) postulant la multitude des théophanies, donc la multiplicité du rapport entre Rabb (le Seigneur) et mardûb (serviteur, orant), liés l’un et l’autre par le même secret qui est en définitive la fonction épiphanique du mardûb… Le péril de l’idolâtrie métaphysique, de la confusion entre unité de l’être et unité de l’étant, est désormais écarté. Le secret, ce secret-là, c’est pour moi la ‘grande affaire’ : j’y reviendrai encore, notamment dans une note sur Abd’el Kader et Silesius. Je l’ai abordé dernièrement dans ma note Mystique de Noël, je le ferai à nouveau dans celle qui paraîtra au printemps : Mystique de Pâques (déjà publiée sur ce blog le 11.04.09). Je renvoie également à mes deux articles publiés sous le même titre dans 3ème Millénaire en 2001 (N°s 61 et 62). Il est une autre perspective que la Métaphysique, celle de l’art qui joue des épiphanies, augmente toutes les valeurs d’existence en révélant leurs sources essentielles, exhausse tous les moments de la vie en suscitant des sentiments neufs, qui ne sont plus uniquement déterminés par la peur et la convoitise. Ce n’est pas peu, c’est même tout, à condition que l’art n’obéisse à aucune idéologie (sinon pour la subvertir), à aucun conformisme de mode, fût-ce celui du scandale ! N’est pas Caravage ou Duchamp qui veut : à chacun de nous de comprendre ‘au juste’ ce qu’ils signifient, l’un comme l’autre.

La troisième conférence publiée dans l’ouvrage signalé de Corbin rappelle une polémique qui l’a opposé à Georges Vallin (3), philosophe français connu pour sa défense des thèses guénoniennes sur l’ontologie védantiste et sa répudiation sans appel de la notion moderne d’ego, la personne exclusivement identifiée à ses déterminations. La critique principale porte effectivement sur la réduction du principe d’individuation au principe d’identité. D’après Vallin : Nous savons que l’ontologie et l’anthropologie dominantes de l’homme d’Occident sont précisément centrées sur l’invincible affirmation de la réalité de l’ego (sous toutes ses formes) et de la réalité des formes individuelles en général. Cette croyance nous semble corrélative d’une mutilation de l’être… parce qu’elle prend pour origine et pour essence la négativité ou le principe d’individuation identifié au principe de la réalité…. Corbin, en s’appuyant sur les platoniciens de Perse qu’il a si bien étudiés, lui rétorque : Cette position de thèse… nous semble marquée et entachée par la confusion entre l’unité transcendantale de l’Être et une impossible, contradictoire et illusoire unité de l’étant… Affirmer la réalité des formes individuelles n’est nullement une mutilation de l’Être, mais tout au contraire sa révélation et son plein épanouissement. Confondre l’ordre de l’être et l’ordre de l’étant est une confusion mortelle. Le principe d’individuation est position de l’étant. Si l’on ne voit en lui que négativité, on est mis sur la voie de la catastrophe métaphysique. Disputes de savants ? Je ne crois pas. Il y va, je le répète, de l’essentiel, et de l’essentiel des choix gnoséologiques que nous opérons aux fins de nous connaître. De plus, contrairement à ce que ces seuls mots pourraient nous laisser croire, nous sommes là entièrement plongés au coeur de nous-mêmes, où la décision est prise, trop souvent à notre insu, d’estimer ce qui est réel, ce qui est vrai pour l’orientation de nos vies. Il suffit de s’arrêter un instant, de suspendre (surprendre) nos attachements : et ce n’est pas impossible parce que c’est notre raison d’être, je l’ai assez dit. Je suis persuadé maintenant que nul n’en douterait, parvenu à cette étape de lecture et à condition d’avoir opéré à toutes les vérifications qui s’imposent, cela à l’intérieur même de votre espace mental (très) privé et suivant vos propres capacités intellectuelles.

L’embarras, avec Corbin, c’est qu’il se risque aussi à des comparaisons, et aussi forcément à des interprétations plus contestables à mes yeux, notamment lorsqu’il oppose Maître Eckhart à Jacob Boehme. D’après lui, Maître Eckhart fait du Dieu personnel une étape de la découverte apophatique du Dieu impersonnel (la Deitas) contrairement à Jacob Boehme qui aurait un parcours inverse, similaire à celui des néoplatoniciens de Perse, disciples d’Ibn’Arabî, qui situent le Dieu personnel au-delà de l’impersonnel, lieu et place de l’adoration où l’Absolu se découvre à l’autre (lui-même) et se co-naît. Ce n’est pas mon interprétation de Maître Eckhart et je l’ai déjà dit. De tels débats nous entraînent-ils trop loin conceptuellement, à figer le jeu de l’inconnu (j’ai souvent écrit : le je-u, à l’intention de respecter ses mystères) dans un espace de pensée, de raison pure qui obscurcit plutôt qu’il ne révèle cette vie de l’Esprit pur ? Je ne me dérobe pas, et je traite la question par toutes ses entrées, sans hésiter non plus à rappeler le mystère de la Vie, personnel, subjectif si l’on veut, et radicalement à l’opposé, à l’envers d’une objectivité. Mais je le répète aussi, on ne doit pas se priver de l’étude et de l’approfondissements de cette problématique et je renvoie pour cela à la lecture d’ouvrages plus récents (4) qui ont été écrits, il faut bien le dire, dans la continuation des travaux de Corbin. Ces livres offrent des développements plus démonstratifs et plus éclairants, poursuivant l’effort scientifique inauguré par Corbin, et je tiens à leur rendre hommage ici puisqu’ils sont tenus à la marge, un peu comme des travaux très spécialisés d’historiographie, alors qu’ils sont réellement au centre et instruisent les vraies questions posées par l’éveil, autant en sa version orientale qu’occidentale. Mais je vais poursuivre par de nouveaux exemples dans ma note suivante, au niveau des attestations mêmes.

(1) Concernant la vitalité d’une métaphysique contemporaine trop mal connue, parce que non heideggerienne, je renvoie au livre de Frédéric Nef : Qu’est-ce que la métaphysique ? (Flio essais 2004), utile à remettre certaines pendules à l’heure.

(2) L’équivalent des essences platoniciennes : de nos jours on retrouve ce concept chez Stephen Jourdain qui peut être reconnu aujourd’hui comme le pôle de l’éveil occidental.

(3) Georges Vallin : Lumière du Non-Dualisme, PU de Nancy, 1987 ; le dernier ouvrage, posthume, de Georges Vallin, bien oublié depuis. Mais sa référence : La perspective métaphysique, d’inspiration guénonienne et ‘orientale’ mérite toujours d’être lue et approfondie.

(4) Je rappelle à quel point les livres de Christian Jambet ou Michel Chodkiewicz, une véritable alternative en philosophie comparée, sont précieux. J’ai plusieurs fois donné mes références ; je conseillerai donc de consulter les sites internet où ces livres sont parfaitement répertoriés. Je signale aussi la parution toute récente chez Vrin d’un livre de Cécile Bonmariage sur Mullâ Sadra Shirazi et la structure de la réalité. Un chemin difficile, à suivre, si on peut.