Au-delà du paradoxe

Publié dans Connaissance du matin le 15.01.08

Le paradoxe comme tel est d’ordre gnoséologique, comme son nom l’indique tout simplement. Les mises au point d’Henry Corbin sont d’autant plus convaincantes qu’elles sont corroborées par un ensemble de témoignages précis, très explicites, qu’on trouve dans tous les courants traditionnels, à condition qu’on daigne les relever et qu’on s’abstienne, d’abord de les censurer, puis de tenter de leur faire dire autre chose que ce qu’ils disent. J’en reviens à cette vérité de l’Un-en-deux que j’ai déjà exposée et que je veux conforter cette fois par de nouvelles citations au sens absolument clair et indéformable (1). Même lorsque nous sommes convoqués à une interprétation, au choix d’une signification, comme c’est le cas des paroles de Jésus citées dans l’Évangile selon Thomas : Celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles… (log. 1) Je rappelle que ce texte de rédactions successives rapportées par des disciples inconnus a été découvert en deux étapes : d’abord, la publication en 1898/1904, de fragments de papyrus écrits en grec, trouvés à Oxyrhynque, et, en 1945, les rouleaux de la bibliothèque gnostique de Nag-Hammadi (2). Mais encore une interprétation peut se conforter elle-même d’une comparaison, ce que recommandait tant Corbin, une voie hardie et périlleuse sans doute mais qui peut aboutir à une (toujours) plus grande vérité si l’on choisit de rester patiemment fidèle, à la fois à la doxa du texte lui-même, et à la famille de pensée où il prend racine et vie, qui se reconstitue ainsi et peut ne pas être précisément celle de l’orthodoxie autoritaire qui s’est arrogé l’exclusivité de la juste interprétation.

Les rapprochements et les comparaisons que je propose maintenant sont éloquents et l’on pourrait, par extension à d’autres références, parvenir à des conclusions tout à fait semblables à celles de Corbin, voire, beaucoup plus loin, à étayer toutes les intuitions d’un Stephen Jourdain, lui-même pourtant bien peu nourri de cette érudition, et parvenu sans conteste à cette connaissance. Je vois au moins trois logia de l’Évangile selon Thomas réunir l’unique vérité du monisme dyadique, comme ses trois poutres maîtresses : les log 50, 67 et 83. Cette légitimité sauvegardée du monde et de la personne par la connaissance de soi dans l’unition du Père est une annonce cruciale. Ce retour à soi-même est lui-même qualifié en quelques mots. Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus… (log. 3) et Celui qui boit à ma bouche sera comme moi : Moi aussi je serai lui… (log. 108) Ces propositions se retrouvent avec un sens tout à fait identique, qui nous éloigne beaucoup des canoniques, dans l’Évangile de Philippe également joint aux rouleaux de Nag-Hammadi (3) : Le Logos est le secret de tout. Quelques uns qui se connaissent eux-mêmes l’ont connu. Cette identité se réalise et se révèle à l’oeuvre de création et c’est tout le mérite des paroles qui suivent de nous le démontrer. D’abord ces trois logia rapportés par Thomas (4) :

Nous sommes venus de la lumière, là où la lumière est née d’elle-même… Elle s’est levée et manifestée dans leur image… Nous sommes ses fils … le signe du Père (qui est en nous) : c’est un mouvement et un repos… (Log 50)

Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout. (Log 67)

Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière. (Log 83)

Ces dernières paroles disent assez clairement ce qui arrive lorsque nous passons d’un régime d’occultation à un régime de révélation. La connaissance révèle, la connaissance de soi rétablit l’unité dans le Père : rien n’est aboli, au contraire, ni le monde, ni soi-même, l’Esprit délivre lumière et identité, comme au commencement, au premier instant de la création, avant l’occultation de la lumière par la visiblité des images et leur désignation objective : lorsque vous verrez vos modèles qui au commencement étaient en vous, qui ne meurent ni ne se manifestent, ô combien supporterez-vous ! (Log 84) Commencement dit bien création, apparition, mais commencement qui ne s’éloigne pas de la valeur d’éternité et d’incorruptibilité. Là où est le commencement, là sera la fin. Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin, et il ne goûtera pas de la mort. (Log 18) Philippe est même plus précis sur ce point : Il faut t’éveiller dès ce corps, car tout est en lui : ressusciter dès cette vie… Certains plongèrent dans l’eau ; quand ils en remontèrent ils reconnurent la Présence (de l’Esprit) en tout, c’est pourquoi il n’y a rien à mépriser. Ajoutant plus loin : Certains voulurent entrer dans le royaume des Cieux en se moquant du monde ; ils en furent chassés… J’ai dit : visibilité, et il s’agirait plutôt d’une sorte de lisibilité – ce que ‘voit’ par exemple Stephen Jourdain – pas même une interprétation puisqu’il semblerait que ce soit celle-ci qui nous égare. Il y a une lisibilité, au commencement, qui se perd par excès d’évidence sensible et corruption des valeurs d’identité et de réalité. Philippe précise encore une fois : Ce que nous appelons le monde n’est pas le monde réel, mais si on le voyait avec les yeux de l’Être qui l’informe, on le verrait incorruptible et immortel. Présence des modèles cités par Thomas, des idées platoniciennes (?) : les écrits de Stephen Jourdain nous apportent aujourd’hui l’information manquante, il suffit d’y aller.

Cette gnose correspond à ce que j’ai proposé d’appeler l’éveil occidental mais contrairement à certains modes de pensée contemporains, elle s’exprime aussi assez clairement dans les enseignements orientaux, ceux du bouddhisme radical qu’on appelle Ch’an en Chine, Zen au Japon, et même chez Nisargadatta, notre contemporain… Le principe absolu est indéfinissable et là devant vos yeux se trouve constamment… Dans un silence paisible libre de toute errance, rayonnent la lumière et cet immense silence où tous les phénomènes sont constamment réels… Le principe … ni présent ni absent ! et cependant partout devant vos yeux… (Sin ming de nombreuses fois traduit depuis sa publication dans Hermès 1970) Ces portes ouvertes une à une vous conduisent ici, à des propos souvent jugés incompréhensibles ou paradoxaux : Chez les gens du commun, il arrive fréquemment que les objets bloquent l’esprit, que le phénoménal entrave l’Absolu… Ils ne savent pas que c’est leur esprit qui bloque les objets, leurs idée d’absolu qui rend opaque le phénoménal… Les imbéciles chassent les situations et non leurs états d’esprit, tandis que les sages chassent leurs états d’esprit sans chasser les situations. C’est ainsi qu’on peut dire que tout a changé et que rien n’a changé… Finalement : L’homme du commun tient pour ultime la vérité conventionnelle, tandis que le sage tient pour conventionnelle la vérité ultime (Boddhidharma). Ne vous épargnez pas cette stupéfaction : oui, le sage répudie vérité ultime comme vérité conventionnelle car il lui reste une expérience indicible du Tout (et de soi-même), irréductible à tous les jugements (tous conventionnels) et qui échappe aux lois connues de l’espace, du temps et de la causalité.

J’en profiterai une fois de plus pour revenir à Maître Eckhart, parce que lui seul parvint à exposer cette vérité de manière totalement directe, synthétique, dans sa vision de la création : Nous célébrons ici dans cette vie temporelle, la naissance éternelle que Dieu le Père a réalisée et réalise encore sans interruption dans l’éternité (savoir) que cette naissance se produit aussi dans le temps, dans la nature humaine… Mais quand elle ne se produit pas en moi, que m’importe ? Eckhart va beaucoup plus loin encore, semblant ainsi abolir la distinction de nature que la théologie imposait entre le Fils Unique et nous ses fils dans le monde : Le Père engendre dans l’éternité son Fils comme son image… Il l’engendre sans interruption et je dis en outre : Il m’engendre comme son Fils. Oui, il ne m’engendre pas seulement comme son Fils, il m’engendre comme lui et lui comme moi, il m’engendre comme sa propre essence, sa propre nature : dans sa source la plus profonde, je jaillis … là où il n’y a qu’une vie, une essence, une oeuvre. Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son fils, sans qu’une séparation intervienne. Sans commentaire ni paraphrase, n’est-ce pas ? Dieu doit carrément devenir moi et moi Dieu : si complètement un que ce lui et ce moi deviennent une seule chose et le demeurent, et – comme l’être pur lui-même – soient dans l’éternité les ouvriers de la même oeuvre… Une dernière phrase scelle cette confession d’identité : Celui qui connaît cela… il est lui-même le même qui jouit de lui-même. Il n’y a pas une seule attestation semblable dans tout le christianisme : Eckhart sera donc censuré et condamné, échappant au pire par sa disparition sur le chemin d’Avignon où il allait entendre ses juges : est-il mort ? A-t-il rejoint l’éternité de son vivant, avec ce corps de gloire qu’il avait ressuscité dès cette vie ? De telles paroles ne s’entendent que dans le non-dualisme védantique : lisez Ramana Maharshi, Nisargadatta Maharaj, vous y trouverez une confession identique, mot pour mot. C’est indiscutable.

Il manquerait un éclairage important à ma démonstration si je ne précisais aussi ce que pensent des religions institutionnelles (5) de tels hommes, parvenus à un tel sommet de réalisation. Je crois que la Gnose que je décris ici n’appartient à aucune autorité historique et qu’elle n’est d’aucune religion révélée. Quand les conditions sont réunies, le réel saisit sa chance (Nisargadatta) et cela arrive, tantôt sous la forme d’une inexplicable éruption, tantôt comme une auto-révélation ; le fruit a mûri et il tombe. A chacun de nous de pénétrer ce mystère et d’en faire le sien propre, à ses risques et périls. Ceux qui se sont réalisés ont le plus souvent été censurés, persécutés, martyrisés, assassinés. Si bien qu’on trouve parmi eux des partisans d’un respect inconditionnel de l’orthodoxie (ainsi Ibn’Arabî et toute son école, Maître Eckhart qui se soumet semble-t-il, mais sans convaincre les inquisiteurs…), et des ‘fous de Dieu’ qui provoquent ouvertement le clergé avec les suites que l’on sait. Les ’scribes et les pharisiens’, associés au pouvoir militaire occupant leur pays font assassiner Jésus, c’est probable. Hallaj qui avait attesté l’effacement de sa personne en Dieu (Anna El Haq) est supplicié. Suivant sa destinée, chacun choisit de garder prudence ou de provoquer. Dans l’Évangile selon Thomas, Jésus n’a pas de mots assez durs pour condamner l’obéissance à la religion officielle, rites et coutumes. J’y renvoie et m’abstiens d’insister. Mais je crois être parvenu à montrer qu’il est une vérité ; de parole, puisqu’elle a été dite par plusieurs ; de vie, puisqu’on peut vérifier et éprouver par soi-même (sinon, que m’importe dit Eckhart), rencontrer chez quelques contemporains ; au-delà du par-delà, vérité qui accomplit tout et donne sens à tout, notre destin en réalité.

(1) Bien sûr il ya le problème des traductions, et certaines parviennent à gauchir, au point de défigurer entièrement le sens des mots initialement choisis. A chacun de se guider : j’avoue que les choix de traduction sont souvent, peut-être inévitablement, influencés par les convictions intimes du traducteur. J’y reviens souvent dans mes notes.

(2) Je renvoie une fois de plus aux études approfondies d’Emile Gillabert qui, en réunissant rigueur, sincérité et indépendance d’esprit, concourent à restaurer cette connaissance gnostique dont on avait perdu toute trace. Concernant l’Evangile de Thomas, mes références sont celles de son édition Metanoïa de 1979 (traduction de l’helléniste Pierre Bourgeois et du coptologue Yves Haas). On pourra aussi consulter avec profit les travaux d’Henry-Charles Puech (Nrf Gallimard) qui semble, lui, retenu par une regrettable prudence universitaire.

(3) Jean-Yves Leloup s’est risqué à une traduction d’une partie de ces textes, publiée par Albin Michel (Spiritualités Vivantes). Notamment l’Évangile de Philippe qui mélange les éléments chrétiens (points de doctrine retenus plus tard à l’élection des canoniques) et gnostiques.

(4) L’identité historique de Thomas est difficilement cernable : dans le texte, dès le début, il est appelé Didyme Judas Thomas. Didyme = Jumeau, c’est évident, il suffit de lire pour comprendre. Judas, s’agit-il du ‘traître’ nommé par les canoniques ? Et y a-t-il eu trahison comme le prétendent les canoniques ? Ou Judas a-t-il été désigné pour livrer le Maître, en fait son enseignement, ce qui aurait une tout autre signification. Mais on écrit toujours tant de bêtises à ce sujet, comme pour brouiller les pistes, que je laisse de côté cette question somme toute secondaire.

(5) Aujourd’hui, au point où nous en sommes de réaction et de régression, on appelle partout (littérature, journaux, textes savants) ces religions: spiritualité ! Tant de stupidité et de mauvaise foi écoeurent. Maintenant on peut toujours en penser ce que pensait Voltaire de leur utilité sociale : Qu’ils y croient, ils me voleront moins. Ils parlaient de ses domestiques… Marx lui parlera d’opium du peuple etc…