Comparer ou éclairer ?

Publié dans Connaissance du matin le 18.01.08

Qu’on m’excuse si je reviens encore une fois à Maître Eckhart, et précisément dans cette perspective de philosophie comparée proposée par Henry Corbin. J’ai prétendu que celui-ci s’était trompé en opposant les voies de Maître Eckhart et Jacob Boehme. C’est plus délicat. Nous avons aujourd’hui la possibilité de mieux connaître Maître Eckhart, notamment grâce aux travaux d’Alain de Libera (1). On peut à ce jour comparer ces deux sermons que j’ai souvent cités : Quasi stella matutina (n°9 chez Libera) et Beati pauperes (n°52 chez Libera). J’ajouterai aujourd’hui, concernant la Mystique de Noël que j’ai évoquée, et pour précision, le sermon Iusti autem (n°6 chez Libera). Mais à mon avis, si on peut comparer les différentes propositions du même maître, on peut difficilement les comparer à d’autres car elles-mêmes désignent des étapes de réalisation qu’on peut évaluer peut-être comme se succédant les unes aux autres ; ou équivalentes, mais en perspectives différentes, ni contradictoires ni opposées. Quasi stella matutina expose la conjonction (comme l’étoile du matin nous devons nous garder en conjonction, en situation d’adverbe du Père) tandis que Beati pauperes retrouve l’identité unique que je suis avant de me prendre par inadvertance pour un autre (en m’appauvrissant, me vidant de tout ce qui n’est pas moi-même). Ces deux sermons en réalité tentent de traduire l’ineffabilité de la réalisation qui accomplit le mouvement de Vie en co-naissance processuelle de Soi. Secret de l’Un-en-deux, c’est l’économie du Seul qui se déroule, que je le sache ou bien l’ignore. Alors, dans ce cas, comparer à qui et à quoi ? Pour moi, je me contente de rapprocher des sources de lumière capables, les unes et les autres, d’éclairer plus vigoureusement une unique vérité que l’histoire et les individus déclinent en autant de formulations singulières mais nullement étrangères. Je vais encore en fournir des exemples, et pour souligner un peu plus exactement ce que j’ai voulu signifier dans toutes mes notes précédentes.

Chez Silesius d’abord, lecteur de Maître Eckhart à n’en pas douter, dans le beau texte poétique intitulé Le Pélerin chérubinique, dans la traduction que j’ai choisie, de Roger Munier (2) : L’errant chérubinique (Arfuyen 1993). Silesius semble aller plus loin en proposant des illustrations encore plus explicites et plus audacieuses que celles du Rhénan. Il garde d’un côté la métaphore de la conjonction : Qui veut jouir de Dieu et se fondre avec Lui, doit, comme un astre au matin, rester près du soleil, qui semble appartenir à l’expérience mystique d’une dualité ; et la métaphore même de l’image, la plus frappante qu’on ait jamais trouvée : Je suis de Dieu l’image… qui se complique par ces mots : je suis son lustre, sa lumière, Il est ma gloire… Dieu ne peut rien désirer dans l’éternité qu’Il ne le contemple en moi comme en son image. Nous ne sommes plus en dualité d’adoration mais bien en conjonction d’illumination, c’est tout différent et très proche des plus hardies propositions eckhartiennes. C’est aussi l’équivalent du Verbe d’Adam dans les Fosus al Hikam d’Ibn’Arabi, la création d’une image destinée à magnifier celui qui se destine à être connu ! Les énoncés les plus étonnants sont ceux d’une réciprocité, d’une sorte de concours où nous avons la surprise de découvrir que c’est la créature qui exhausse le créateur, révélation rare et de la plus haute intuition, qui l’imaginerait ? Mais c’est à la fois une égalité et une substitution – l’image en fait est celle d’un effet miroir qui ne peut se dire en d’autres mots : mais l’unition se réalise tantôt au détriment de l’un, tantôt de l’autre, tous deux non-être(s) et sans définition possible. Je ne sais qui je suis, je ne suis qui je sais : une chose et non une chose… Je suis l’autre Lui de Dieu… Je ne suis moi ni Toi ; Tu es moi-même en moi… Rien n’est que moi et Toi ; et s’il n’y a pas deux, alors Dieu n’est plus Dieu et s’écroule le Ciel… Dieu est en moi le feu et moi en Lui l’éclat… La dualité intervient comme la condition indispensable de l’opération, qu’on l’estime artifice ou contrainte naturelle : Tout est un jeu que la Déité se donne… entre moi et Dieu, quelle est la différence ? Ce n’est d’un mot, rien d’autre que l’altéritéMais pas seulement, le Fils a une vraie mission : Je dois être soleil ; peindre de mes rayons la pâle mer de la totale DéitéDieu est mon sauveur et je le suis, moi, des choses qui s’érigent en moi, comme moi-même en Lui… La religion révélée, le dogme, le sacerdoce, rayés d’un seul mot : L’Écriture est l’Écriture et rien de plus. Ma consolation est l’essence, et que Dieu dise en moi la Parole éternelle… Je peux m’apercevoir qu’il s’agit bien de la même opération : existenciation par l’intermédiaire d’une régence, celle de l’intellect-agent qui conçoit et profère, se mondanise en sujet de l’expérience, la mienne seule puisqu’il n’en est aucune autre d’effective maintenant. Ami… va, toi-même deviens l’écriture et l’essence… Je rapproche ces paroles : un feu identique s’allume dans la proximité de l’une et l’autre, éclairage d’une unique réalité, surréalité plutôt de tout ce qui reste pourtant mon quotidien si familier, mais rendu à son essence originelle, parvenu à sa destination de sens.

Nous sommes, je ne puis m’empêcher de la dire aussi vite, à proximité de l’expérience soufie, du moins celle consignée dans l’école d’Ibn’Arabî. Les derniers mots cités de Silesius auraient pu être prononcés par un fidèle de l’école akbarienne, pour qui la plus noble prière a pour finalité de transformer l’orant (le mardub) en Celui auquel il destine sa prière (le Rab, le Seigneur), trans-formation qu’il faut entendre littéralement comme une mutation de la forme, dans ce cas l’effacement au profit d’une pure auto-célébration seigneuriale. Mais c’est aussi plus délicat chez Abd el-Kader qui ne se contente pas d’une confession d’expression purement monistique (n’oublions pas le : Autre que Lui n’est pas de Balyani, déjà cité…). Dans ses Poèmes Métaphysiques (3) on trouve à la fois des attestations unitistes comme celle-ci : Je suis Dieu, je suis créature… Je suis ce qui était, Je suis ce qui sera… et d’autres, d’une expression à la fois beaucoup plus belle et souverainement dialectique : L’aimé m’est apparu où il ne se peut voir. Merveille ! Par Lui je Le contemple là où je ne puis voir. C’est une des plus belle formules que je connaisse, difficile à interpréter, d’une vérité quasiment impénétrable. J’ai dit réciprocité, complémentarité : ici c’est la langue poétique qui dévoile la nature du lien d’adoration où l’un voit l’autre à travers le voile et/ou dans l’éblouissement de la majesté divine. Ce que disait Ibn’Arabî : Dieu se connaît au moyen de nous-mêmes… Et je crois, je me permets de le dire au moins cette fois, c’est une vérité qui s’éprouve, ne se démontre pas, d’où sa formulation poétique en rupture avec toute logique. Mais on trouve aussi, comme chez Silesius, la même interrogation redoublée : Suis-je un être ? Suis-je néant ? Je suis perplexe en vérité à mon sujet, perplexe jusqu’en ma perplexité… Ceux qui prétendent savoir n’aiment pas se déclarer perplexes ! Et cela peut se dire avec plus de précision et autant de mystère : Je suis l’être de toute chose en mode sensible et selon l’entendement… Rien n’est mon être : prends garde au lien réciproque et au rejet ! Allah n’est pas un objet… La logique physicaliste d’exclusion est subvertie et brisée: je suis et… et… vs… ni… ni… Celui qui m’a éteint et va prendre ma place, je Le vois soumis à la limite : Il occupe notre apparence… Il est mon pied, Il est ma main… Je suis par Lui : depuis toujours “c’est comme si j’étais moi”… Je me suis permis de le dire une fois, de ce mot si savant, trop secret : amphibolie, ou identité bivalente mais vérité surtout non euclidienne, non aristotélicienne, à l’opposé de l’expérience commune et de toutes ses leçons, à l’envers des réalités du monde et de cette ‘matière’ dont je m’imagine être entièrement fabriqué. Quand la religion veut exclure les contraires, la gnose les marie : Le Créateur universel est connu seulement par la jonction en Lui des contraires sous tous les angles incompatibles. C’est dit ainsi, c’est à dire qu’aucune science ne le dit, et l’ultime recommandation sera celle-ci : Opère la réalisation… et tu seras délivré… et ton péché sera couvert.

Je m’abstiens de tout commentaire intempestif ; mon exégèse est là et peut se lire facilement, loin de l’austérité et de la froideur des concepts théologiques. Les rapprochements pourraient même se multiplier, tout aussi éclairants. On pourra me le(s) reprocher et on retrouvera dans la même incompréhension essentielle linguistes, philosophes, croyants. Je prétends néanmoins qu’il suffit de lire sans préjugé et d’opérer ces simples rapprochements qu’autorise une intelligence sans passion, avisée, autonome, attentive, éveillée. Abd el-Kader, je le reconnais, confesse une élection : Seul peut savoir ce que je dis ici l’initié dont l’être et le rang sont passés au-delà du monde et de l’existence. Soit, il faut le retenir aussi . Le Maître dit dans l’Évangile selon Thomas : si vous n’avez pas cela en vous… en deux propositions insistantes : Quand vous engendrerez cela en vous, ceci qui est vôtre vous sauvera ; si vous n’avez pas cela en vous, ceci qui n’est pas vôtre vous tuera (log 70). C’est bien simple : tous les archétypes de l’éveil occidental sont dans Thomas. Et Abd el-Kader de l’exprimer à sa façon : fais retour à toi-même… Ces espaces marins où hardiment nous pénétrâmes furent laissés ouverts après nous… tels deux murs d’eau prêts à se refermer sur toi ! C’est peut-être avec cet avertissement, car c’en est bien un, que je me dois de conclure. Heureusement les curieux et les frivoles ne viennent guère à telle lecture. L’indifférentisme est bien nommé et l’arrogance scientiste, un béton inattaquable.

(1) Alain de Libera : ses ouvrages sur la philosophie du Moyen-Âge sont un apport inestimable à la connaissance. Comment les recommander tous ? On peut toutefois cibler sur Maître Eckhart : Traités et Sermons en poche GF-Flammarion, ou l’inestimable Maître Eckhart et la mystique rhénane (Cerf 1999), un livre d’initiation !

PS : On aura relevé dernièrement les remarques que m’a adressées Jean Devriendt qui est traducteur, dans un groupe d’études universitaire, me promettant une édition toute nouvelle et exhaustive de ses Sermons : un Maître Eckhart cité comme parfait représentant du christianisme trinitaire. Je n’en démords pas : Maître Eckhart, par prudence, et il n’était pas le seul, avait un double langage. Je tiens ses affirmations fondamentales sur l’Un en Deux (une notion inconnue des théologiens ‘officiels’) pour les plus crédibles et les plus proches de son illumination. Stephen Jourdain était de mon avis : l’Un en Deux, la vérité pure. Point. D’évidence intérieure, ce qui n’est pas la référence savante. 

(2) Silesius (1624/1677) est malheureusement plus connu pour sa controverse avec les luthériens. Lecteur d’Eckhart et de Suso, on lui doit ce livre inclassable que je cite ici : la traduction de Roger Munier est celle que je préfère parce qu’elle me paraît la plus fidèle à sa ‘pensée’ profonde. Il explique notamment que le terme pélerin habituellement choisi se dit en allemend, pilger, et que le choix d’errant est plus fidèle pour traduire Wandersmann. Nous sommes sur un autre plan.

(3) Abd el-Kader : le personnage tient sa place dans l’histoire et tout le monde la connaît ; on ignore par contre l’Homme Parfait. Notons, à propos de cette traduction, que Gilis avoue lui-même avoir eu parfois quelque difficulté à traduire moi (quand faut-il une majucule ?) ne sachant si l’Émir se nommait lui-même en personne ou s’il désignait l’inhabitation de son Seigneur. On trouve les Poèmes Métaphysiques, dans la traduction de Charles-André Gilis, aux Editions de l’Oeuvre, 1983, (et toujours en librairie, par exemple à la Procure, Paris).