Juste un instant (9) : des archétypes de femme

Je voudrais juste attirer l’attention sur le livre magnifique de Catherine Firmin-Didot (1) qui dévoile à la fois les oeuvres qu’elle a si longtemps observées et admirées – et son propre regard, une intelligence du regard qui se révèle lui-même comme intelligence poétique. Car si le poète est l’artiste même, celui qui reçoit son oeuvre et se nourrit de l’image proposée, augmentant ainsi sa propre lumière, son propre éclairage du monde et de soi, celui-ci est artiste et poète à son tour, et c’est une richeese qui s’augmente par le partage, qui nous augmente tous dans l’universelle compréhension de nous-mêmes.

Catherine Firmin-Didot propose une page d’analyse pour chaque oeuvre présentée, souvent même un détail (2) et par la magie de cette écriture savante et libre, inspirée, nous révèle un secret qu’il fallait savoir dire une fois et communiquer, même quand il s’agit d’une oeuvre célèbre, connue de la plupart, mais à côté desquelles on passe souvent sans les regarder. Je raconte toujours que lorsque je m’arrête au Louvre pour contempler la mort de la Vierge du Caravage, je dois patienter tout le temps que ces gens innombrables passent en bavardant, flânant, mais sans s’arrêter, défilé ininterrompu de touristes. Dans ce livre il y a une centaine de tableaux, célèbres pour la plupart mais dont la description minutieuse révèle non seulement la puissance d’expression inédite, incomparable en chacun, mais la leçon de morale, je dirais même la philosophie pourtant si habilement dissimulée par l’évidence esthétique. Il y a eu Diderot, il y a eu Baudelaire, Malraux, génies disparus, mais aussi une lignée ininterrompue d’essayistes, et pourquoi pas une journaliste qui parvient à nous dire dans une langue impeccable le non-vu par précipitation ou désinvolture. Autant de pages à savourer longtemps, d’un enseignement recommandable à tous.

Je choisis des images de femme parce qu’une des premières œuvres choisies est un ‘marbre’ égéen datant de 2800-3000 av. JC, représentant une forme-violon, en fait une femme de toute évidence, mais aux contours si purs, évocations à la limite de l’abstraction, si bien que la preuve en est ainsi faite que l’invention de l’art est une des premières de l’humanité. Mieux, quand paraît l’homme capable de culture, même encore à l’âge du bronze, l’art apparaît aussi, qui distingue cette humanité et la définit comme telle. Renan avait parlé du ‘miracle grec’ comme d’un miracle ‘vrai’ : c’est encore plus manifeste ici, et dans les intentions de ce livre, « dévoiler l’oeuvre », dont ce premier choix est une splendide illustration. Il y a bien d’autres ‘femmes’ dans ce livre, des Sabines enlevées par la premiers Romains (Poussin) aux courtisanes de Manet, sans oublier bien entendu toutes les Vierges à l’enfant, les Vierges de la Visitation et celles des Piétas. Mais je me permettrai de choisir, moi , trois modèles inhabituels, pour quelle leçon, vous en déciderez vous-même. Après l’idole-violon, la Sainte Thérèse du Bernin, puis Woman I de W. de Kooning…

numeriser0001.1263976664.jpg ‘idole-violon’ – photo empruntée au livre cité

« Une idée de femme » titre accompagné d’une petite note situant l’ouvrage dans l’histoire, et ce texte sur une page que je cite par bribes… il ne s’agit pas du portrait d’une femme en particulier, mais d’une idée de femme. Et pourtant cette statuette comporte aussi des détails : un collier par exemple. Cet élément ne semble pas essentiel pour définir une silhouette de femme, mais il a son rôle : lorsqu’il descend entre les seins, il fait ressortir leur rondeur… Cette représentation est abstraite… Ses caractères éternels inspirent le respect, en même temps que ses aspects humains la rendent proches de nous… Ce petit morceau incisé puis poli concentre toutes les formes imaginables : le cylindre (le cou), la sphère (les seins), le triangle (le collier), le rectangle (le buste), l’ovale (tout le corps sauf le cou)… Toutes ces figures sont contenues dans un fragment minuscule. D’où peut-être ce sentiment de plénitude qui s’en dégage.

Cette idole païenne, image de la femme idéale pourtant, je l’opposerai à l’image de la sainte – une des plus grandes de l’Occident chrétien- ici figurée en extase, mais une extase amoureuse qui va bien au-delà d’une extase mystique, une extase qui bouleverse tout le corps et qui se voit, dont on devine la force et l’inspiration dans la présentation d’un corps littéralement soulevé de terre, emporté vers un au-delà qui n’est plus seulement spirituel mais bien métamorphosé par une sorte d’érotisme intentionnellement évoqué par le sculpteur…

numeriser0002.1263976702.jpg Le Bernin : Sainte Thérèse (empruntée au livre cité)

… Thérèse est dans une position d’abandon, la tête en arrière, les yeux mi-clos, la bouche entrouverte. Tout dans son corps exprime cette sensation double de douleur mêlée de plaisir : son bras gauche pend, abandonné, tandis que la main droite arbore une crispation de douleur. Toute à sa pâmoison, la sainte flotte sur un nuage… Un ange païen (ah ! cette culture irremplaçable !) la frappe d’une flèche en plein coeur… le manteau de sainte Thérèse, il est d’une pierre polie et brillante qui le fait ressortir sur les nuages rugueux. Ici, les plis sont plus brisés qu’ondulés (le vêtement de l’ange). Chaque soubressaut du tissu fait écho à la contraction du thorax de la sainte, comme si elle recevait quantité de coups dans le ventre… Et voilà la philosophie : Le Bernin sculpte cet ensemble en pleine Contre-Réforme. Il y affirme son opposition au protestantisme, qui refuse les images religieuses et pour qui l’homme est seul face à Dieu. Comme je l’avais dit pour le Jugement dernier de Conques – cf Renaissances du 26.12.09 – le réalisme de l’image, d’une scandaleuse invraisemblance, est une métaphore particulièrement efficace de l’enseignement qui doit nous toucher, mieux que les mots capables de nous convaincre !

numeriser0003.1263976755.jpg W. de Kooning : Woman I (empruntée au livre cité)

La Woman I de W. de Kooning m’a paru une nouvelle illustration contemporaine, puis-je dire un archétype, inattendu sans doute, mais assez éloquent lorsqu’on le compare à l’idole-violon et à la sainte Thérèse du Bernin. La femme parfaite, comme une idée ; la femme sainte mais comme une amoureuse passionnée, et maintenant la femme monstrueuse, dévoratrice, image de la mère et de la mort. Avec ses orbites géantes, ses dents apparentes, ses narines épatées, la face ressemble à une tête de mort. La pâleur de la peau accentue ce caractère morbide. Pourtant cette créature est bien vivante : ses grands yeux nous enveloppent d’un regard dévorant… cette terrienne distibue-t-elle la mort ? Sa dentition, bien cannibale, le laisse penser…Cette créature est à la fois mortifère et bien vivante, dévoreuse et offrante, mère et putain, clownesque et souveraine… Elle trône telle une déesse. Avec ses mains sur les cuisses, elle s’impose, un brin exhibitionniste, inaltérable, indéboulonnable, effroyablement éternelle… De Kooning n’exécute pas un simple portrait, mais réalise avec son pinceau une sorte de danse rituelle autour d’une idole, histoire d’attirer ses bienfaits et surtout de neutraliser ses méfaits.

Ce que Catherine Firmin-Didot nous montre, et c’est tout l’intérêt de ce livre, c’est que les œuvres ici énumérées ne sont pas de ‘simples portraits’, ni d’ailleurs de simples paysages ou de simples évocations – en aucun cas ‘simples’ ! Le peintre, le grand peintre, ajoute quelque chose à sa science picturale, à son savoir-faire. Il dit plus. Il est historien et conteur, moraliste et philosophe, et son imagination, le mot à prendre ici dans son étymologie la plus riche, est une leçon qui outrepasse toutes les barrières, qui n’est pas conventionnelle en dépit des apparences exigées par la volonté d’un commanditaire. C’est ce que prouve la ‘lecture’ de notre auteur, déchiffrement des œuvres qui prolonge la création artistique et nous instruit une nouvelle fois de la mission de l’art.   

(1) Catherine Firmin-Didot, (« descendante de la célèbre famille de typographes, disparue en février 2008, était ‘grand reporter culture’ à Télérama » d’après Béatrice Fontanel, préfacière) : L’œuvre dévoilée, Palette 2009

(2) Cela me rappelle aussi le livre de Daniel Arasse :  Le détail, pour une histoire approchée de la peinture (édit de poche disponible chez Flammarion) mais dans le style bavard, ‘bon chic bon genre’ d’une certaine esthétique contemporaine… De même Cent énigmes de la peinture de Gérard-Julien Salvy (Hazan 2009) et Détails vus au Louvre de Nadeije Laneyrie-Dagen et alii (Martinière+Louvre éditions 2009)