Ontologie et Phénoménologie (1) : première esquisse

Je voudrais parler du travail de Frédéric Nef, qui a déjà publié en livre de poche Qu’est-ce que la métaphysique ? et qui aurait pu appeler son nouveau livre : « ontologie pour les nuls… » mais c’est une formulation qui a déjà fait fortune dans une autre collection. Il préfère ne fâcher personne en sous-titrant son Traité d’ontologie : pour les non-philosophes (et les philososophes)… Vaste propos, que je vais tenter d’éclairer peu à peu. Pour moi l’affaire est d’importance, et pour deux raisons : les philosophes, depuis toujours, sont les seuls à se donner accès à ‘la’ question (1), et quant à savoir les mots pour ‘le’ dire, définir même cette question, à partir d’une exigence personnelle si légitime, à prendre toutes les difficultés à bras le corps, plus précisément à mobiliser toute l’intelligence possible pour élucider cette question de l’être qui est au fond celle de l’humaine condition, du sens, de la réalité, de l’imagination. Il y a déjà tant d’entrées qu’on peut bien concevoir de quel labyrinthe il s’agit, et quels périls il y a à vouloir en pénétrer les arcanes. La question, oui, et la culture indispensable pour traiter la question, un enrichissement mutuel qui va porter le questionnement à sa réalisation – disons, peut-être, pleine réalisation de soi-même et de toutes ses possibilités d’expression en vue d’un bonheur, d’une plénitude ; déjà d’autres entrées encore de la définition…

Et la définition fait problème, ô combien ! Au point de renvoyer, tant l’enquête à ce sujet-là peut se révéler délicate et laborieuse à une enquête sur le langage, sur la logique, voire même une enquête de psychologie comme telle, puisqu’il existe désormais une ‘psychologie scientifique’ et, de réduction en réduction, s’échouer sur le rivage désert (je veux dire : inhumain) d’un naturalisme de type humien qui est le nec plus ultra des concepts athéistes chéris de la philosophie contemporaine. Ceux-ci sont à leur tour contestés, dépassés par des conceptualisations plus fines et plus neuves. Mais je me répète : définition, conceptualisation, ne s’agit-il que de cela, même si cette entrée est obligatoire, les mots indispensables, sinon pour ‘le’ dire, mais pour savoir au moins de quoi l’on parle.

J’ai donc pris la précaution de relire les articles essentiels publiés dans l’Encyclopédie Philosophique Universelle (2) sous la plume de Pierre Aubenque, Jean-Luc Marion et Michel Henry, et dont les titres sont déjà explicites : onto-logie et onto-théo-logie, pour en arriver finalement aux propositions critiques si bienvenues de Michel Henry dans son article sur la subjectivité. Mes citations paraîtront un peu longues cette fois mais c’est une mise en perspective indispensable compte tenu de la richesse du sujet et de ses développements.

Onto-logique (Pierre Aubenque) :  La pensée est pensée de l’être, parce qu’elle s’exprime dans l’être ou par le moyen de l’être. Ce n’est pas la pensée qui est expression d’un être qui lui préexisterait (comme l’entendrait une lecture hâtive et objectivante), mais c’est l’être qui est l’expression, le ‘logos’ de la pensée. Si l’être et le penser sont dits « le même », c’est bien parce que l’être est ce dans quoi se dit la pensée et en dehors de quoi on ne saurait la trouver. L’être ne préexiste pas à la pensée, ni la pensée à son expression linguistique. Ce que l’on a appelé la « thèse », c’est à dire la « décision » de Parménide, décision instauratrice de ce qui sera plus tard la métaphysique, c’est l’identification de l’être, de la pensée et du ‘logos’ dans une concomitance qui exclut tout devenir, toute approximation graduelle, donc aussi toute possibilité de dissociation…

Avec Hegel… l’immédiat du commencement se retrouve dans l’absolu du résultat. Entre les deux, il y a l’épaisseur de l’être, mais entièrement dominée, éclaircie, élevée au concept. L’être de l’étant résidait pour les Grecs dans la ‘présence’, laissant hors de soi comme modalités déclinantes l’avenir et le passé et le mouvement qui les fait sortir hors de l’être. Avec Hegel , l’être de l’étant réside dans la ‘représentabilité’, qui ne laisse ‘rien’ hors de soi, ayant désormais intégré le mouvement – la dialectique – à sa définition elle-même.  » La logique, dit Hegel… est la forme absolue de la vérité. » Mais cette logique envisagée dans son contenu, est ce que Heidegger appelle une « onto-théo-logique », l’auto-déploiement de l’étant dans sa totalité par le détour d’un fondement (‘logos’) qui est l’ Être se fondant lui-même.

Mais depuis sa fondation parménidienne, l’ontologie est aussi contestée par tous ceux que préoccupe un au-delà de l’être qui ne se laisserait enfermer par nul concept. Platon avait désigné le Bien comme cette valeur préexistant à toute étance offerte à expérience et définition ; ses successeurs, Plotin et toute son école, diront : l’Un. Poursuivant ces efforts, les penseurs chrétiens tenteront de sauvegarder le Dieu de la ‘Révélation’, soit par la définition a contrario d’une théologie négative (pseudo-Denys) soit par de subtiles discriminations portant sur l’essence et l’existence (St Thomas). Aujourd’hui, dans un prolongement de la réflexion husserlienne sur la parution des choses (ce qu’on appelle généralement ‘phénoménologie’), Jean-Luc Marion, constatant lui aussi cet épuisement de la métaphysique classique (clôture hegelienne ou dépassement heidegerrien) et actuellement, l’avènement du nihilisme, tente à son tour de reposer la question de l’être, avec la réponse suivante qui alimente toute son oeuvre en cours : Elle se pose comme le fait d’un don – il y a, ça donne -, qui advient aussi bien comme un don donnant (être) que comme un don donné (étants) ; désormais les étants se manifestent non plus comme causés, produits ou voulus par un ego lui-même ininterrogé, mais comme se laissant donner à un ego désapproprié… Penser l’être demande de penser que les étants ne sont qu’en tant que donnés, donc sont suivant un tremblement, un « flou », un « rendu » qui précédent toute contingence, puisqu’ils affectent aussi bien toute nécessité….

La donation … se déploie en trois temps : a/ La donation première du don : l’étant est en tant que donné… b/ Mais l’étant-donné peut toujours nier ou ou ne plus voir la donation en lui ; il s’approprie lui-même en abandonnant la donation et s’abandonnant enfin à la pure identité de soi… c/ Le don livré à l’abandon ne peut retrouver la donation et donc son être d’étant-donné que par un pardon… Dieu n’intervient ici ni comme une cause extérieure à la donation, ni comme étant suprême parmi les étants-donnés, mais comme le jeu qui dispense la triple dimension de la donation (don/abandon/s’adonner), parce qu’il l’exerce sans doute d’abord en soi ; « Dieu qui n’est pas mais qui sauve le don » (citation d’Yves Bonnefoy)…  Cette remarque très importante, je tiens à l’ajouter : Quelque précaution que prenne la philosophie pour rendre théo-logique sa rationalité, elle ne pourra sans doute et par principe jamais parler de Dieu à partir de lui… Belle et sincère réserve, oui, mais dont toutes les théologies, pas plus que les philosophies, n’ont jamais tenu compte finalement.

J’aurais abandonné depuis longtemps ce désert peuplé de concepts-fantômes s’il n’y avait eu Michel Henry qui met la ‘subjectivité’ à sa place, centrale, primordiale. Dans la même encyclopédie, voici ce qu’il dit dans son article sur Philosophie et subjectivité : Par « subjectivité  » j’entends ce qui s’éprouve soi-même. Non pas quelque chose qui aurait, de plus, cette propriété de s’éprouver soi-même mais le fait même de s’éprouver soi-même considéré en lui-même et comme tel… Ainsi se propose la tâche de la phénoménologie. Son objet n’est pas l’ensemble des phénomènes, dont s’occupent les sciences, mais ce qui leur permet chaque fois d’être tels, le mode de leur donation, la subjectivité … (la phénoménologie) est la philosophie de la subjectivité et se distingue notamment… de la psychologie, laquelle croit parler elle aussi de la subjectivité mais, la traitant comme quelque chose qui est (et qui a, par suite, des rapports avec le reste de l’être…) et non pas comme la condition de tout être possible, la manque dans le principe. C’est la proposition centrale de tout l’enseignement d’Henry : Toujours et constamment nous sommes jetés dans un monde donné d’avance et qui enferme en lui la totalité de ce qui est et peut être pour nous… mais ces ‘étants’ et le monde lui-même ne sont jamais là dans une sorte d’immédiation et par eux-mêmes… ils ne sont tels… que dans les modes changeants de leur apparition subjective, dans le « comment » de ces modes…

Tout le travail d’Henry consista à retrouver les intuitions pures d’une philosophie du sujet, déjà effective chez les grecs, dans leur conception même de la ‘présence’ d’un monde, chez Descartes surtout puis, beaucoup plus tard, chez le fondateur de la phénoménologie : Husserl. Étant entendu, comme il le rappelle avec tant de force, que la volonté de vaincre l’objectivisme est la tâche éternelle de la philosophie, autant d’efforts ayant sempiternellement abouti à la faillite que l’on sait. Cet article écrit dans les années 90, résume assez bien ce travail qui a au moins le mérite de mettre les points sur les i : Pour ne jamais se lever devant notre regard la subjectivité n’en accomplit pas moins son oeuvre en nous, elle est ce regard, ou plutôt son parvenir primitif en lui-même… Le parvenir de la subjectivité, c’est son auto-affection, laquelle n’est ni un concept ni une présupposition de quelque nature que ce soit, mais le Fait primitif en tant qu’un se sentir soi-même où la phénoménalité se répand en soi… L’affectivité n’est pas quelque chose ; comme forme primitive de l’Affection elle appartient à la donation de ce qui est et la constitue proprement.  On sait finalement qu’il aboutit à la découverte d’un christianisme essentiel, autant par une lecture très neuve de Jean que par une lecture (difficilement avouable) de l’évangile selon Thomas. 

Comment échapper à la tyrannie d’une conceptualisation, autrement dit d’un ‘objectivisme’ qui m’entraîne toujours à cette conception ex-statique de moi-même et du monde, étrangère à la dimension irréductiblement subjective de l’autoaffection originaire qui me donne à moi-même légitimement comme (un) moi ? Les discours de la philosophie contemporaine se rapportant au sujet sont très variables : s’opposent toujours ceux qui s’inspirent d’un humanisme qui prend son essor à la Renaissance (avec, ou non, des racines chrétiennes, c’est encore une autre question) et ceux qui se développent à partir de conceptions radicalement nominalistes dont le champion reste Hume, sans oublier l’athéisme développé à partir de Gassendi, une autre longue histoire. Ce que je voudrais préciser ici, c’est que les discours sur l’éveil, d’inspiration purement orientale, peuvent également se diviser en traditions contradictoires : celles qui éliminent le sujet, et celles qui font du sujet le lieu de la révélation, cette aventure animée du désir du Seul à se co-naître. C’est tout l’enseignement de Stephen Jourdain aujourd’hui, mais c’est peut-être aussi le sens à donner à la ‘résurrection’ qui est évoquée dans les évangiles gnostiques (Philippe par exemple).  Question largement ouverte.

J’en viens donc maintenant au tout récent travail de Neff (3) en rappelant d’abord ce qu’est fondamentalement une ontologie : L’ontologie est à la fois une attitude, qui consiste à expliciter des croyances ou des présupposés fondamentaux relatifs à un corps de connaissances, et une science (au sens le plus général), qui s’intéresse aux traits fondamentaux de la réalité (au moins physique), en termes d’objets et de possibilités. Tout projet ontologique sérieux suppose que les agents rationnels, interagissant, pour le comprendre et le transformer, avec un environnement complexe, développent, à côté de croyances particulières sur des parties de cet environnement, d’autres, beaucoup plus générales, relatives à sa structure ou à ses traits généraux. L’ontologie va cependant au-delà de cette explicitation de ces croyances : cette explicitation, pour dépasser un aspect incohérent et spontané, réclame une conception précise de l’ontologie elle-même, ce qui conduit l’explicitation à une étape réflexive… étape où est posée la question du type de normativité de la connaissance ontologique…

J’ai déjà été bien long et je m’aperçois que, pour simplement détailler, un peu, cette étude qui est un aperçu nullement sommaire des grandes orientations doctrinales de l’ontologie contemporaine, je devrai ajouter (et séparer) un article complémentaire. J’espère néanmoins avoir éveillé une soif (de précision) qui n’est pas encore étanchée. A moins que cette profusion conceptuelle ait déjà entraîné satiété… Mais le tournant de la phénoménologie henryenne appelait cet exament préalable ; de même mes hypothèses sur l’enseignement qui pourrait se dégager d’une étude sérieuse des attestations d’éveil dans un cadre de philosophie comparée.

(1) Il y a quelques jours, dans un débat télévisé qui réunissait philosophes, essayistes et scientifiques sur le thème de la ‘création’, c’est le philosophe de service ce soir-là, Marion, le nouvel académicien (!) qui a rappelé que tout débat sur la ‘création’ devait d’abord poser la question du temps, mieux, de l’antécédent même du temps (ce qu’implique obligatoirement la notion de ‘création’) qui n’est pas scientifique. Rappelant que la création, dans la langue de la Genèse, s’exprimait comme une séparation, Marion rendait évident que la question : pourquoi ‘deux’ et pourquoi quelqu’un pour la poser était l’initiale de toute recherche sur la parution des choses et par conséquent sur le sujet sans qui rien ne serait.

(2) Encyclopédie Philosophique Universelle, volume I – L’Univers philosophique – PUF 1989

(3) Frédéric Neff : Traité d’ontologie, folio essais, novembre 2009. Cet ouvrage vient en complément du livre intitulé « Qu’est-ce que la métaphysique ? » (même collection) où  l’auteur s’appliquait notamment à démontrer qu’il existait aujourd’hui des métaphysiques étrangères au courant heidegerrien, et néanmoins très vivaces.