Ontologie et Phénoménologie (2) : résumé(s)

Frédéric Neff, c’est le grand intérérêt de son livre, présente un panorama très large des ontologies contemporaines et de leurs problématicités réciproques, notamment dans la perspective des critiques qu’elles opèrent les unes vis à vis des autres, et donc à la fois la mise en évidence de leurs insuffisances et toutes leurs tentatives de dépassement. On peut distinguer au XXème siècle trois courants d’ontologie : celui inspiré par la phénoménologie réaliste (celle qui ne va pas favoriser l’intentionalité à la suite des travaux de Husserl), celui inspiré par la révolution de la logique et l’idéal de l’analyse (ça, c’est pour Russel et Carnap qui ont privilégié une sémantique), et enfin le courant métaphysique au sens traditionnel… avec ces nuances : certains phénoménologues s’opposent à l’idée même d’ontologie ; certains analytiques doutent même de la faisabilité de l’ontologie… et le dernier courant est assez peu représenté à cause des critiques kantiennes et carnapiennes… L’exception, dans ce dernier courant, c’est Whitehead (1861-1947), qui parvint à développer une ontologie de type classique tout en tenant compte des reproches des analystes (il avait notamment collaboré avec Russell) : Les raisons des choses doivent toujours se trouver dans la nature des entités actuelles définies – dans la nature de Dieu en ce qui concerne la plus haute absoluité et dans les entités temporelles définies en ce qui concerne les raisons qui réfèrent à l’environnement particulier.(Procès and reality : cité par Neff) Ce qui revenait à dire que le PO (principe ontologique depuis Locke) est un principe qui concerne la vérité… il efface la différence entre universel et particulier. Il est en fait la formulation de l’existence du nexus, ou de la connexion universelle. D’où le titre même de l’ouvrage qui tendait à mettre en lumière une notion de puissance dynamisant l’ensemble du réel.    

Si je veux simplifier davantage et résumer à mon tour, il y a dans ce livre un exposé très éclairant concernant la tentative de réduction physicaliste et de naturalisation de l’ontologie, suivi de celui de toutes les critiques qui lui ont été apportées, et encore de la limite de ces critiques… D’abord la réduction physicaliste qui est la démarche naturelle d’un matérialisme triomphant. Démarche sémantique propre au positivisme ou réalisme intrumentaliste de physicien, c’est l’affirmation que les énoncés physiques n’ont pas besoin de passer devant un tribunal épistémologique extérieur à la physique, qui est autonome et indépendante au moins depuis Galilée… il y a une extra-territorialité, une immunité diplomatique de la physique à l’égard de la métaphysique. Quels que soient les résultats et les interprétations de la recherche en science physique, physicalisme et naturalisme sont deux faces du matérialisme, doctrine selon laquelle la réalité est exclusivement de la matière dans l’espace-temps… (même si) la matière au sens classique est devenue matière-espace-énergie et l’ontologie qui lui conviendrait… une ontologie de champs et de vecteurs. On s’aperçoit du coup que le matérialisme lui-même s’appuie sur des principes ontologiques qui, même s’ils ne font pas l’objet d’une métaphysique dogmatique liée à une politique et à la définition autoritaire d’un type de société, n’en sont pas moins des a priori à leur tour facilement contestables. La naturalisation repose sur des présupposés métaphysiques qu’elle ne manque pas d’introduire dans les connaissances naturalisées, quand elle privilégie telle classe d’entités aux dépens de telle autre… La naturalisation change les présupposés métaphysique mais ne les élimine pas…

Partant de là, s’ensuit un exposé également très précis du réalisme structural et finalement de la métaphysique humienne dont la spécificité a paru s’accorder si justement aux postulats du matérialisme contemporain. S’il y a des ‘niveaux’ de réalité on peut se demander si on va les appréhender comme des ‘grains’ ou comme des ‘degrés’ et reposer à l’occasion la définition propre d’une réalité donnée comme identité. C’est important parce que, en fonction de ce choix, on pourra décider du caractère purement fictionnel du niveau (de complexité) envisagé : le grain sera une donnée purement mathématique, sans réalité, ou bien ce sera le niveau supérieur, même plus complexe, qui sera devenu une ‘fiction’. Mais alors quelle sera leur connexion, et comment qualifier la qualité d’émergence qui situe l’un par rapport à l’autre, soit en lui confirmant réalité, soit en la lui retirant tout à fait. Dans un sens comme dans l’autre, les mêmes contradictions apparaissent, sacrifiant un niveau au ‘profit’ d’un autre, jusqu’à l’élagage, on le devine, du projet ontologique comme tel. Dans ce cas, il n’y a qu’un niveau, car on ne peut ajouter d’autres niveaux sur ce niveau : il n’y a que des atomes et des fictions ; il y a une rupture radicale entre les simples non connectés et les composés connectés qui ne sont que des fictions et donc pas des niveaux supérieurs… C’est dans ces conditions que s’est opéré un retour à la métaphysique humienne qui est la traduction philosophique de la physique moderne, galiléenne et surtout newtonienne, qui a éliminé les formes et les qualités et n’a retenu qu’un espace et un temps atomiques… Nulle connexion, entre la cause et l’effet, ou entre les universaux dans les lois scientifiques, ne vient contrarier l’idéal de pure agrégation au fondement de la formation des complexes…

J’ai l’air de toujours souligner les mêmes caractéristiques des mêmes problèmes ; et c’est pourtant bien de cela qu’il s’agit. Car la reprise de cette métaphysique humienne a également entraîné la reprise de la thèse émergentiste : « de l’ordre émerge du chaos », – ce qui avait déjà été la critique adressée par Leibniz à Hume – et même la reprise d’une métaphysique des pouvoirs (un ‘dispositionnalisme’). A mon avis, l’émergentisme présente l’intérêt de présupposer une totalité, sans céder toutefois aux inflations ‘métaphysiques’ du mécanisme classique ou du vitalisme, mais aussi le défaut de rétablir la réalité ontologique des qualités secondes, voire même des ‘pouvoirs’ si chers à la scholastique, qu’on retrouvait même chez Descartes… L’arbitre, on s’en doute, c’est la physique mathématique contemporaine qui valide (ou invalide) telle ou telle position ontologique, ce qui signifie toujours qu’en dernier recours, c’est un argument scientifique qui conforte ou ruine telle position ontologique. Et on s’aperçoit bien en dernière analyse que l’ontologie se trouve dans la simple alternative, soit de redonner vie à des chimères sans cesse disparaissantes et sans cesse renaissantes, soit à un nihilisme dont la définition des différents degrés ne modifie en rien la position ontologique éminemment réductrice : Je crois qu’il y a des corps, des objets, mais ces corps et ces objets se réduisent eux-mêmes à des évènements ponctuels qui eux-mêmes se réduisent à des arrangements de points d’espace-temps. Frédéric Neff n’omet pas, en passant, de signaler qu’on est alors bien près de certaines métaphysiques orientales… Mais chacun sait que le Bouddhisme, dans ce cas, accorde un traitement très spécial, et spécifique, à la question du désir : et nous revoilà en région de pure ontologie !

Nous en arrivons à une bien curieuse conclusion, après tous ces examens contradictoires, qui fait plutôt état de la position du problème dans son ensemble, des perspectives qu’il ouvre sans doute, sans aboutissement prévisible toutefois. Laissant finalement tout le champ libre à la science ! L’ontologie est une science générale des structures, tout comme les mathématiques, mais son ambition est différente : elle vise à connaître les structures profondes de la réalité, les structures ontologiques de ce qui est. Les structures physiques des objets sont composées de particules, de molécules et éventuellement de gènes ; les structures ontologiques des particuliers sont composées de propriétés particulières (ou tropes), éventuellement de substrats et d’universaux. Il n’existe pas de manuel de traduction a priori des structures physiques dans les structures ontologiques. Il est possible que les objets physiques n’existent pas. À l’inverse, il est possible que certains objets, ceux que l’on qualifie d’abstraits, n’aient pas de structure physique. Les deux cartes ne se recouvrent peut-être que partiellement ou même pas du tout. Peut-être même pouvons-nous dire ici aussi que la carte et le territoire ne doivent pas être confondus, plus exactement que ‘les’ cartes ne doivent pas être confondues avec ‘le’ territoire : il y a plus sur la terre et au ciel que n’en rêvent la physique et l’ontologie. Il n’y a pas d’autre méthode que la méthode des sciences de la nature, pas d’autre langage que les mathématiques, pas d’autre instrument que la logique, mais le but recherché étant différent, il n’est pas étonnant qu’avec cette forte communauté de nature, la physique et l’ontologie qui marchent main dans la main aboutissent à des résultats fort différents… Mais l’homologation, forcément indirecte, des tropes par le jeu des particules élémentaires et la géométrie fascinante de leurs interactions est un vaste champ de recherche pour tout ce siècle, encore largement vierge. L’être double des tropes à l’égard de l’esprit – à la fois abstrait et concret, dépendant et indépendant, propriété détachée par l’esprit et morceau de réalité – qui nous apparaît comme un défaut, ou au moins une énigme irritante, apparaîtra peut-être comme un avantage décisif, quand on essaiera d’y verser, pour lui donner un peu de corps, ce que la mécanique quantique et la théorie des cordes nous disent de la réalité dans ses rapports avec l’esprit. (c’est moi qui souligne)

Est-ce bien là que nous en sommes ? L’auteur avoue lui même qu’il a négligé d’aborder une ontologie de la personne. Double aveu puisqu’il ajoute qu’il partage tout à fait le point de vue athée… J’adhère à la thèse de la nature matérielle de l’esprit et à celle de la nature matérielle des personnes… Sommes-nous sortis de l’objectivisme déjà dénoncé ? Bien évidemment non ! Et vous avez noté : « … nous disent de la réalité dans ses rapports avec l’esprit… » C’est dit et affiché clairement. L’impasse ne se situe donc pas comme on l’a dit souvent dans une prétention de la pensée à se comprendre par ses propres moyens – une ‘philosophie en chambre’ comme on l’a tant dénoncée – mais dans le principe objectif qui renvoie sempiternellement à un ‘objectif’ réel a-tomique (stricto sensu), matière ou énergie peu importe, même au niveau le plus fin. C’est donc d’une faute épistémologique radicale qu’il s’agit, celle d’un choix de pensée initiale incapable d’adapter son outil conceptuel à une réflexivité qui peut seule révéler la véritable dimension de la réalité et de la vérité qu’on peut en dire. Il n’y aura d’ontologie que de l’esprit pur, à condition qu’on sache de quoi l’on parle, et réellement, in situ, ne pourra être valablement envisageable, possiblement féconde, qu’une ontologie de la personne et précisément, du sujet.