Ontologie et Phénoménologie (3) : intentionnalité, subjectivité

Vient à point nommé le livre tout récent de Pierre Rodrigo (1), aussi loin que possible de toute spéculation sur la validité ou la fécondité d’une ontologie. Du concept à prétention objective, nous passons ouvertement en phénoménologie de la personne, pour la reconnaissance des dimensions réellement vivantes d’une intentionnalité visée comme telle, et précisément en mise à l’épreuve de l’esthétique, mise à l’épreuve de la création. Le dessein de toute la phénoménologie, celui de son fondateur, est rappelé dès les premières pages : la description de l’expérience perceptive en tant que source ultime de l’attitude naturelle doit en fait nous extraire de cette attitude qui demeure naïvement appuyée sur l’évidence du « il y a » préalable au monde empirique dans sa réalité immédiate. C’est à une critique radicale de ce que j’ai déjà appelé ‘objectivisme’ (ici désigné par les concepts d’empirisme ou phénoménisme) que s’attaque la phénoménologie, dénonciation systématique de l’obnubilation provoquée par l’expérience sensible qui impose la croyance en un monde tout entier et exclusivement inclus (moi compris) dans cette dimension spatio-temporelle révélée par la sensation. L’epokhè husserlienne, c’est cela, la révocation de l’attitude naturelle, dont l’autorité n’a pas même été ébranlée par la théorie scientifique qui s’est développée à son tour sous l’empire de cette hallucination. La sortie du phénoménisme, c’est l’examen méthodique du ‘comment’ de la phénoménalité comme telle, jusqu’à découvrir cette intentionnalité de conscience littéralement constituante qui précède et autorise les différentes esquisses d’un monde.

Une telle démarche s’est heurtée à d’innombrables difficultés, et toutes n’ont pas été résolues, ni par Husserl lui-même ni par ses prédécesseurs, le péril étant toujours, indéfiniment, de retomber sous le joug du concept de la res ut res, de la chose en soi indépendante de la conscience du sujet. Somme toute, les variations déjà exposées dans la note précédente consacrée au livre de Frédéric Neff… Et il y a plus grand péril encore : la tentation de l’asubjectivité qui peut dériver d’une critique trop systématique du concept naturaliste d’être et qui conduit précisément à vider le sujet de sa substance même, de sa pleine autorité de sujet, de ‘première personne’. Les recherches phénoménologiques ont donné naissance à des travaux importants, des oeuvres qui ont porté leurs auteurs au rang de véritables maîtres à penser du 20ème siècle (2). Ils sont tous passés en revue dans ce livre et précisément suivant cette optique d’un réexamen approfondi de la question de la sensation et de la perception, et finalement de l’appréhension du domaine esthétique et de la création d’art qui devaient naturellement être bouleversés par ces recherches. Husserl lui-même, Heidegger et Patocka : surtout M. Merleau-Ponty et M. Henry doivent être cités dans ce débat complexe et difficile que P. Rodrigo à son tour vient enrichir de toutes ses observations pour conclure que la phénoménologie reste un chantier toujours largement ouvert.

… la croyance en l’immédiateté de la chose ordinaire a été philosophiquement dénoncée et réfutée dès l’année 1900-1901… Husserl a magistralement établi que l’être de l’objet n’est pas davantage une donnée naturelle que l’être du sujet, et que ce sont d’ailleurs les deux versants de la même naïveté de le croire. Du point de vue phénoménologique, l’être de l’objet est constitué par une conscience qui, en retour, est corrélée à lui : c’est ce que Husserl appelle la « structure intentionnelle » sujet-objet, ou plus généralement la structure intentionnelle conscience-monde. Le point capital est que cette structure est plus originaire que l’objet, et aussi plus originaire que le sujet, car elle représente le lieu de la constitution du sens de tout ce qui est (sujet, objet, image, représentation)… Il faut ici citer Husserl lui-même, pour bien situer la nouveauté de cette problématique philosophique : Nature et esprit n’existent pas d’avance à titre de thèmes scientifiques… Partant des concepts de nature et d’esprit qui sont pour nous problèmatiques en tant que concepts régionaux des sciences, nous revenons au monde situé avant toutes les sciences et avant leurs intentions théoriques, à titre de monde de l’intuition pré-théorique, c’est-à-dire de monde de la vie actuelle, qui inclut en elle la vie faisant l’expérience du monde et théorisant le monde. (Psychologie phénoménologique)

La conséquence de cette découverte qui allait révolutionner toute la philosophie, c’est que ce monde qui m’environne s’avère constamment être en réalité et irréductiblement mon monde. Husserl dira : Il y a là un genre de l’être, un univers avec son « sujet » et son « objet » sans pareils… De ce fait, Husserl opère une nouvelle filiation avec l’idéalisme cartésien, puis kantien, tout en leur reprochant la faiblesse de leurs représentations synthétiques qui tiennent trop peu compte de la présence initiale d’un corps, mon corps, au commencement de ma pensée, plus précisément présence en ce corps-ci en corrélation avec la manifestation d’une pensée. C’est de là que partiront aussi les critiques et les approfondissements qui font toute la richesse du travail de Merleau-Ponty, et en même temps, une succession de polémiques de plus en plus aiguisées pour la découverte d’une authentique structure de corrélation a priori entre entre la ‘visée à vide’ de l’intentionnalité et son ‘remplissement’ par l’objet offert au moyen de la sensation. C’est sur ce point que l’hypothèse d’une asubjectivité fondamentale, mise entre parenthèses de la subjectivité conçue cette fois comme une incomplétude radicale, a été formulée par le Tchèque Patocka (1907-1977) tandis que Heidegger de son côté, tentait de formuler un ‘mouvement de vie’ capable de sauver de l’évanouissement la subjectivité qui devait rester le point central de toute la phénoménologie. On sait comme la thèse de Heidegger a fait long feu : elle donnait une toute nouvelle ampleur au concept traditionnel de liberté, comme perpétuelle, impérissable remise en cause du sens, cela même dans la dimension destinale d’une finitude dramatique. Mais c’est un véritable champ de bataille conceptuelle, qui n’est pas sans rappeler celui de l’ancienne scholastique, reproche souvent adressé à la phénoménologie. Il m’est impossible de passer en revue toutes les observations de Pierre Rodrigo : il me suffit de reconnaître que nous restons prisonniers, dans tous les cas, du dilemne classique qui consiste à opposer sujet et objet et à tenter de réduire la rivalité ontologique de l’un et de l’autre, de la même façon qu’on aura tenté de sortir du concept d’un être plein objectif.

C’est ici que trouve toute sa place la question du rapport ‘intentionnel’ avec cet ‘objet’ qu’on appelle une ‘image’, l’esthétique devenant même sujet de prédilection pour les phénoménologues. Pierre Rodrigo le rappelle à travers la thèse husserlienne : La réduction phénoménologique de l’objectivisme naïf conduit Husserl à soutenir que l’image n’est ni plus ni moins qu’un phénomène, ce qui signifie qu’elle n’est ni plus ni moins qu’un vécu intentionnel puisque « les phénomènes n’apparaissent pas, ils sont vécus« … Thèse reprise par Sartre (L’imaginaire) qui fait de la conscience imageante une visée tout autre que la perceptive ou même la symbolique, sans toutefois donner définition d’un irréel pur pour ne pas retomber dans la dichotomie classique tant dénoncée. Il y aura même consensus pour illustrer le thème fondateur de la phénoménalité : dans l’attitude esthétique, nous laissons apparaître les choses dans leur apparaître. Elles deviennent le médium et l’occasion de l’apparition de l’apparaître comme tel. Malheureusement le consensus n’est qu’apparent : les difficultés qui naîtront d’une définition ontologique de l’image ranimeront celles qui avaient toujours rejailli de l’alternance des définitions ontologiques du sujet et de l’objet. Pierre Rodrigo illustre ce problème majeur en prenant exemple de l’art contemporain. On le sait bien depuis la grande proclamation duchampienne : « C’est de l’art parce que je dis que c’est de l’art », que l’art contemporain a fortement contribué à dévaluer à la fois le concept d’objet soumis à re-présentation, et celui de sujet qui verrait prétexte dans la forme proposée à lecture d’un eidos, quel qu’il soit. Un ‘art décapité’ somme toute, qui n’a plus d’essence : l’exposition d’une pelle ou mieux encore, la fermeture de la galerie pendant la durée de l’exposition (exposition Barry de 1969 à Amsterdam) ! Dans ce cas, nous nous situons au registre d’un nihilisme propre aux philosophies analytiques (Peirce, Margolis, Goodmann et consorts…) qui ne manqueront pas de prendre leurs exemples historiques dans ce véritable drame de civilisation : toute expérience esthétique est neutralisante et soustractive vis-à-vis de l’évidence des couples sujet/objet, ou signification/chose. C’est à M. Merleau-Ponty et à M. Henry que nous devrons de désigner d’autres perspectives signifiantes de l’oeuvre d’art, à partir de l’étude même des oeuvres (Cézanne, Kandinsky).

L’une des thèses majeures de la Phénoménologie de la perception est que la perception constitue, pour le dire en reprenant avec Merleau-Ponty une formule de Paul Claudel, une « co-naissance » du sujet percevant et du monde perçu. Ni le sujet comme tel ni le monde comme tel ne préexistent donc à l’expérience de la perception… Celle-ci présente l’advenue d’une « puissance qui co-naît à un certain milieu d’existence ou se synchronise avec lui. C’est bien ce thème de la corrélation qui anime l’oeuvre de Merleau-Ponty jusqu’aux dernières lignes de son livre Le visible et l’invisible. Mais dès son étude de 1942, « le doute de Cézanne », Merleau-Ponty scrute ce ‘doute’ propre de Cézanne qui a été aussi celui de Zola ou d’Emile Bernard à son sujet, et qui s’exprime ainsi : « La mission de l’art n’est pas de copier la nature mais de l’exprimer ! Tu n’es pas un vil copiste mais un poète !  » Cette vie ‘effrayante’ pour Cézanne, c’est donc sa tentative, contre toute tradition établie, de parvenir à l’inouï, comme dit P. Rodrigo, d’avoir à faire entrer en présence un pan de nature brute… le monde en son entièreté… d’avoir à peindre cela dans sa frontalité et non de représenter seulement quelque chose sur la toile. Merleau-Ponty écrit : « Nous ne voyons jamais l’idée ni la liberté face à face ». Ce qui signifie : ni liberté d’un pur vouloir, ni soumission à l’évidence d’un réalisme objectif : l’expression de ce qui existe est une tâche infinie, d’après lui. Et P. Rodrigo de préciser : chaque touche de couleur entre en synchronie avec le rythme d’ensemble du Tout de l’univers. Mais c’est Michel henry, sur la base d’une étude approfondie des écrits de Kandinsky, qui nous propose une toute neuve définition de l’impression pure, authentiquement reliante de la force et du sens à la fois, parce qu’elle-même, constituée-constituante de cette trame infinie de l’auto-affection qu’il appelle la Vie. Sur cet aspect précis de sa pensée, je me permets de renvoyer à toutes mes notes précédentes sur Michel Henry

Rodrigo : Par conséquent, en peinture, la force de l’élément-couleur produit par elle-même du sens. Il en va même aussi pour les formes, puisque chacune a sa tonalité et sa résonance intérieure… (si bien qu’un tableau) est toujours composé, en partant de l’intériorité picturale, en partant donc des éléments, le point, la ligne, le plan et les couleurs… On peut accorder à Michel Henry et Kandinsky l’ensemble des thèses sur l’essence de l’art… l’affranchissement de l’art à l’égard de la représentation et sa vocation à exprimer d’abord et avant tout ce qui n’est pas du monde, autrement dit l’invisible… Malheureusement on voit bien là pointer une autre formulation du dualisme : d’une part chez Merleau-Ponty, comme chez Patocka qui avait été encore plus radical, une ontologie non positive, et d’autre part chez Henry, un dualisme de l’immanence-transcendance qu’il surmonte grâce à sa définition de la Vie comme auto-affection, celle d’un pouvoir infini de l’être à l’égard de lui-même engagé à sa propre co-naissance. Mais l’opposition reste marquée aux yeux du lecteur: l’enjeu porte sur le statut de l’invisible : est-il, comme c’est le cas chez Merleau-Ponty, l’invisible du visible, ce qui ne veut rien dire d’autre que la mondanéité de tout visible, ou bien est-il l’invisible tout court… la vie elle-même dans son archi-affectivité retirée du monde ? C’est que, grâce à Kandinsky, M. Henry avait touché une vérité que les philosophes n’aiment guère fréquenter : Le cosmos tout entier est vivant, une immense composition subjective. Ainsi n’y a-t-il pas de monde sans une affection, sans l’ensemble des sensations qui sont le Tout de notre sensibilité et qui ne cessent de la faire vibrer comme la chair de l’univers. Cette derrnière formule (soulignée) pousse Pierre Rodrigo à exprimer un dernier doute : s’agit-il d’un mode analogique ‘faible’ qui désignerait notre sensiblité ‘comme si’ elle était la chair de l’univers, ou bien notre sensibilité vibre-t-elle ‘en tant que’ chair de l’univers ? 

Nous sommes ici parvenus, une nouvelle fois, à un seuil irrespirable de la philosophie, où l’aporie ne peut plus être cassée. C’est indécidable dit Rodrigo.  Restent donc deux issues, comme je l’ai souvent rappelé, ici tout à fait frappantes : la réalisation de type gnostique, cet éveil que les philosophes persistent à ignorer, et qui assume la conjonction  du mouvement et du repos comme condition ontologique ; et le nihilisme, peut-être celui d’un Camus dont on parle tant aujourd’hui, nihilisme solaire, ou ce nihilisme que j’ai dit ‘sucré’ parce que fort lucratif, d’inspiration analytique, qui alimente la conversation des salons, et même la carrrière de tant d’universitaires, justifiant entre autres le dé(s)astre programmé de l’art contemporain.

(1) Pierre Rodrigo : L’intentionnalité créatrice, problèmes de phénoménologie et d’esthétique, Vrin 2009 (« à la mémoire de Gérard Granel » ; nous sommes en filiation de critique phénoménologique pure et dure…)

(2) Il serait trop long pour moi de préciser davantage sur les auteurs nommés ici, mais je rappelle qu’ils font tous l’objet de notes très accessibles dans Wikipédia qui est également à la portée de chacun sur la ‘toile’.

2 commentaires sur “Ontologie et Phénoménologie (3) : intentionnalité, subjectivité

  1. A propos de la subjectivité, seul outil que nous ayons pour vivre notre co-naissance au monde, je relève la question de P. Rodrigo: notre sensibilité est-elle  » la chair de l’univers » ou « comme si elle était la chair de l’univers »?
    Bien obligés de prendre cette contradiction telle qu’elle se présente sur le plateau servi par l’index de l’instant… La question, gonflable à souhait par besoin d’intelligibilité, est presque instantanément obscurcie par une poussière d’effets, chacun emportant sa part de mystère initial… Comment ‘cogner’ sur cette fractalité éperdue? En revenant, se déplaçant consciemment vers le premier bruit audible de l’information, le premier coup d’éclat des couleurs, le premier tremblement de l’apparence? Reste encore à zapper la remontée souvent négative des acquis d’épreuves passées et comment? Par un geste mental ou un grand geste par-dessus l’épaule? Se répéter que la question ne se poserait même pas s’il n’y avait une solution quelque part? Que faire d’autre, à part donner sa confiance à la question, simple acte de cohérence après tout ?
    Je penche vers l’idée que notre sensibilité est, en vrai, le pouvoir d’apparaître de l’invisible, incluant l’outil qui fait fonctionner la vie sur un mode personnel.

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  2. bonjour,

    « cette intentionnalité de conscience littéralement constituante qui précède et autorise les différentes esquisses d’un monde »… pour que lucidités soient équipées d’évidences où, comment monopoliser.

    Je vous propose alors ces quelques repères, à méditer, où l’illimité même partout n’aura mené nulle part le monopole de la considération…

    le monopole de la concentration, l’extrême densité de tous les composants possibles avec uniquement le vide absolu comme environnement ; le monopole du centre, partout densité extrême illimité qui contient uniquement tout le vide absolu ; le monopole de la centralisation, partout densité extrême illimité qui contient uniquement tout le vide absolu devient partout densité extrême illimité sans vide ; le monopole de la déconcentration, partout densité extrême illimité sans vide ; le monopole de la décentralisation, le vide absolu partout

    http://lucides.canalblog.com/

    sincères salutations

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