Ontologie et Phénoménologie (4) : L’être décomposé

C’est le titre d’un livre de Jean-Michel Le Lannou, tout récemment publié chez Hermann (coll. Philosophie – 2009). Son sous-titre parle plus : Critique de l’ontologie du fini. Je m’étais promis cette lecture après avoir rendu compte précédemment du livre écrit sur le peintre Soulages (Shandong, Soulages, la Voie, 30.11.09), et n’ayant pas oublié non plus les inquiétudes que m’avait inspirées le programme philosophique annoncé d’une dé-finitisation par impersonnalisation. C’est bien ce qui est précisé dans ce livre où, dès le premier paragraphe, dès les premières lignes de lecture, est abordée la question non plus sous l’angle de l’étude comparative, mais d’un diagnostic existentiel qui n’est pas sans rappeler celui des anciens gnostiques. Dans l’insatisfaction à l’égard de la déficience (je me permets de souligner) de notre expérience surgit la philosophie. Dans l’épreuve de l’absence de l’être effectif, son désir profond s’élucide. A quoi aspirons-nous ? Non à la mutation de ce qui est donné en l’expérience, mais à la modification de ses modalités ontologiques. Dans la séparation et la restriction qui la caractérisent, l’être effectif, en son intensité, s’absente. Nous ne pouvons consentir au fini. D’où provient cette protestation contre la finitude ? De ce qui en nous aspire à s’en délivrer. La vie et la pensée, contre leur exercice déficient, en appellent à leur intensification. Qu’est le fini pour leur plein exercice, si ce n’est une entrave.

Être, vivre et penser sans limites ni restriction exige ainsi la variation ( tous les mots soulignés par la suite, l’ont été par l’auteur) radicale de notre expérience. Est-elle possible ?

D’entrée, on ne pouvait mieux questionner. La ‘déficience’ se constate, c’est-à-dire qu’elle s’éprouve dans l’expérience même de la vie. Mais où se tient la ‘déficience’ ? S’agit-il d’un état du monde, naturel, d’une pauvreté inhérente à notre constitution psychologique ou d’un vice de pensée ? Ou pire, d’un accord, plutôt dans ce cas, un dérèglement affectant la relation unissant les différents partenaires de l’expérience ? Ces premières lignes le disent clairement, ce sont des modalités ontologiques de l’expérience qu’il faut changer, et non l’expérience elle-même, sa mondanité donnée comme unique réalité : une variation pour une intensification du vivre et du penser. Mais à partir de là, le chemin critique de l’auteur, passant en revue l’ensemble des principes qui ont commandé la ‘métaphysique’, depuis Aristote et jusqu’à Heidegger, aboutit invariablement à la même découverte d’un asservissement de tout le travail philosophique à un concept de finitude qui manifeste  un véritable ‘amour du fini’ et sans doute une condition native qui serait celle de la personne humaine. L’auteur procède par questions indéfiniment répétées : mais où pourrait prendre racine une authentique exigence d’infini ? Dans la pensée même qui seule excède cette condition et qui, bien que soumise de façon immémoriale à notre ‘amour du fini’, alimente en nous cette faim de complétude qui appelle à la réalisation de la vie et de la liberté, à une authentique plénitude ontologique. Inexplicablement, je le dis déjà parce que c’est une contradiction évidente, alors que c’est la pensée qui formule cette ontologie du fini qui scelle notre aliénation, le philosophe authentique est sommé de se libérer en libérant la pensée et son pouvoir de dé-limitation. Nous sommes limités, nous sommes littéralement conditionnés par cette déficience qui constitue la personne, et c’est la pensée qui détient le pouvoir de nous affranchir de nous-mêmes, d’excéder un statut de pauvreté initiale dont elle ne semble pas, elle, responsable, mais « nous-mêmes » !

Comment produire en nous cette dé-limitation ?

La philosophie accueille en elle le désir de cette mutation. Dans l’art, par la production d’oeuvres, nous aspirons à la modification de la perception. En lui cette variation liée aux oeuvres ne se réfléchit pas… Dans la philosophie, la mutation de l’expérience tout à la fois s’opère et se réfléchit. Non d’abord production de concepts mais d’expériences… En ce sens, elle s’instaure dans notre refus de demeurer dans la déficience qu’initialement nous sommes… Mais si la philosophie ‘pense’ cette indispensable variation, elle ne la réalise pas et dissimule cet échec…. Si l’être veut apparaître pour se réaliser complètement, il n’y parvient pas parce que nous restons prisonniers de la finitude, parce que nous aimons le fini, parce que nous détournons le désir de dé-finitisation de l’être en nous par la production de concepts et de système de concepts qui ré-confortent toujours finalement notre amour du fini et notre emprisonnement dans cette finitude. Nous sommes écartelés entre ‘ce que nous sommes’, conditionnés par notre amour irrépressible du fini, et le désir de l’être qui donne toute sa force à la pensée pour une possible libération. Ce rapport disjonctif affecte d’abord l’ordre de la pensée. D’où vient que la pensée pure… c’est-à-dire le concept délivré de la déficience du fini, soit absente ? De ce que notre pensée a des traits ontologiques qui en diffèrent… (il faudrait) défaire notre pensée de la séparation. Cette opération n’est pas effectuable… parce qu’elle ne serait pas pour notre pensée une variation mais sa suppression. Rien ne libère notre pensée de ce qu’elle est. La conscience est comme telle séparation…

A la mesure d’un être fatalement décomposé par la finitude, la philosophie s’épuise littéralement à satisfaire notre aspiration à une plénitude que le jeu des concepts et l’opposition de leurs antinomies thétiques ne parviennent jamais à satisfaire. L’auteur en arrive à prendre acte d’une double et générale exclusion réciproque interne à chaque ontologie. L’aspiration à la plénitude de l’être bute sur la réalité du moi fini… Il y a donc contradiction entre cette réalité finie de l’homme qui est à la fois sa constitution et celle de sa pensée, et une aspiration qui le traverse qui est celle de l’être même dans son désir d’apparaître.  En qui la vie et la pensée doivent-elles se manifester ? Par qui la plénitude doit-elle être éprouvée ? Par l’homme. Tel est le principe spontané et assuré de l’ontologie… Mais « pour nous », cela semble impossible. On veut l’égalité substantielle de la vie et de la pensée pour le fini, c’est-à-dire sans abandonner l’antérieur, implicite et essentiel désir de soi fini… Être homme, c’est ainsi ne pas pouvoir se défaire de soi, ni le vouloir… Ce qui entraîne finalement cette tragique détermination de toute ontologie dans l’apparaître d’une finitude à laquelle nous ne pouvons échapper. L’exigence de la finitisation ne vient pas de l’être même, mais de l’homme. Tel est le prinicipe de ce qu’il faut nommer « l’ontologie du fini ». Les ‘vitalismes’ (Bergson et Henry par exemple) parviennent à opérer cette critique de la ‘finitisation’ mais sans donner vraiment accès à une voie de libération, restant prisonniers eux-mêmes, et dans la polémique qu’ils ont alimentée contre les ‘naturalismes’, des concepts réitérés de la ‘métaphysique’ totalement emprise sous le règne de la finitude. 

Il y a pourtant une puissance de libération de la pensée, un excès proprement dit, qui peut encourager l’homme à se libérer de cet asservissement naturel. Libérer la puissance d’excès de la pensée constitue l’exigence proprement philosophique. En dénonçant les préjugés aliénants de la réalisation et de l’appropriation, en se livrant à une critique radicale de la ‘physique’ et de la ‘métaphysique’ qui la fonde, la pensée peut se disjoindre de l’amour du fini qui soude la personnalité humaine… Mais la contradiction (appelée aussi justement l’aporie) se répète sans cesse. Que l’homme ne puisse pas ne pas désirer le fini, cela est assuré. En revanche, qu’en lui l’exigence de la pensée provienne de lui et lui soit véritablement attribuable, malgré sa « finitisation » spontanée, cela n’est pas encore élucidé. Si nous le croyons, c’est que nous avons bien trop rapidement identifié, dans ce « nous » ou l’homme, une pluralité d’instances. Dans le rapport de la pensée à l’amour du fini, au nôtre initialement, c’est une divergence… Contre le préjugé refermant le fini sur lui-même, la pensée surgit en nous, étrangère à toute limitation… Tel est l’initial paradoxe d’une aspiration qui tend à ce qui n’est que sans « nous », et que étant finis et demeurant « personnalisés », nous excluons. Piège ‘naturel’ ou piège de la pensée, le saurons-nous jamais ? Et la lecture de ce livre démontre la perpétuelle hésitation de son auteur, et je dis même du philosophe passionné par sa recherche, confronté à l’antinomie persistante d’une finitude constituée et d’une pensée constituante, l’une fermée comme une prison, l’autre ouverte vers un espace encore inconnu. Et ce pourquoi de la pensée au service de la finitude que nous ‘aimons’ quand elle brûle aussi, par ‘excès’ de nature, à concevoir et à dire la dé-finitisation de notre condition ? 

Cette contradiction ne sera surmontée que par une mutation. Elle oblige, dans la fidélité à l’égard de l’exigence définitisante de la pensée, à vouloir le changement ontologique nécessaire à son exercice. Pourquoi faut-il cette désappropriation ? Pour être fidèle à la puissance de la pensée. Parce que seul son accueil défait l’asservissante confusion entre la particularisation restrictive en laquelle nous nous réduisons vitalement et la puissance libératrice de la pensée… Dans la pensée, c’est la protestation radicale à l’encontre de toute restriction que nous accueillons. Radicale, elle l’est en tant qu’elle nous conduira à changer les modalités de notre expérience, et notre « auto-identification » même. La philosophie a sa vérité dans le refus du fini, précisément dans la suppression de ce en et par quoi nous l’aimons : la « personnalité ». Par l’abolition de cette déficience, la puissance de la pensée se libère de nous. La première conversion philosophique prendra ainsi la forme d’une impersonnalisation. Toute la partie centrale du livre est consacrée à ce parcours critique de l’histoire de la métaphysique auquel nous devrons nous atteler pour déjouer toutes les ruses enfantées de cet amour du fini qui nous détermine en tant qu’être humain. La voie est clairement tracée : nous délivrer de la croyance fondatrice à la substantialité du fini la substantialité du sensible , de cette logique même qui s’invente, en modes indéfiniment variés et répétés, un rapport affirmatif avec une ‘physique’ ou une ‘nature’ qui renferment à leur tour tous ces concepts de ‘force’, ‘puissance’, ‘possible’, ‘acte’, tous formulés d’abord par le fondateur même de la ‘métaphysique’, Aristote, et qu’il nous revient de déconstruire patiemment pour recouvrer l’exercice de la pensée dans sa puissance libératrice, son ‘excès’ même. L’être décomposé, dans cette perspective, apparaît comme la sanction de la ‘réalisation’, soumission à la modalité exclusive d’un apparaître ‘fini’ qui va pourtant devoir lui-même indéfiniment tenter de concevoir un infini et tous les contraires ‘possibles’ de ce qui enclôt la pensée dans telles logiques affirmatives. La ‘suppression’ que la pensée doit opérer c’est une conversion existentielle, un renoncement à l’ontologie du fini… et à la fascination initiale pour le fini, une libération qui n’adviendra qu’à la condition de sa radicalité et de sa complétude.

L’ontologie véritable, celle de la dé-finitisation d’abord, celle de l’in-fini directement, n’est formulable qu’à la condition de ne plus soumettre la pensée aux conditions du fini. Que signifie comprendre l’être sans les subordonner au fini ? Qu’advient-il quand ils ne sont plus pensés par et pour « nous » ? Ceci qu’enfin ils ne sont plus soumis à l’amour de soi, ni dits ni référés à l’humain… Mais puisque la finitisation, exigence ontologique fondatrice de l’homme, est pour lui une nécessité, nous n’y échapperons qu’en n’étant plus celui qui en a besoin… Ce qui peut se formuler encore très clairement de cette façon : Seule la rélexion qui aspire à l’immensité de la pensée… dénonce la confiance en l’humain… La philosophie… doit nous apprendre à ne plus nous réduire à l’humain… La libération de la pensée a sa toute première condition dans cette « impersonnalisation »… reconnaître que les traits ontologiques ne sont pas ceux de l’homme. Trop étroit pour elle, il ne l’exerce qu’en la niant. La libérer, c’est la défaire de lui…

Une autre recherche s’ouvre… Une nouvelle promesse… De nouvelles propositions sans doute pour l’effacement de ces pseudo-réalités contenues dans le concept de nature, mais, peut-on le dire ainsi, le concept de personnalité, elle-même attachée substantiellement à la finitude. Je ne trouve dans tout ce livre aucune référence au non-dualisme ‘oriental’, dont l’auteur se réserve sans doute plus tard la critique, c’est-à-dire encore la critique de ses concepts ‘métaphysiques’ – aucune référence non plus à l’éveil ‘oriental’ qui est stricto sensu cette libération, cette sortie de la fascination du fini, du sensible, de l’appropriation ; ni à ce que j’ai appelé l’éveil ‘occidental’ qui instaure une autre dimension personnelle, l’Un-en-deux qui autorise la différence à seule fin d’une co-naissance d’exhaussement du Seul, réduisant à néant la séparation. Tout ce que Michel Henry, par exemple, avait parfaitement compris sans oser le dire… La pensée ? Ne sait-on pas aujourd’hui, comme la langue d’Ésope, qu’elle est à la fois outil de révélation et d’occultation du Vrai, et que nous seuls sommes responsables, sans aucune fatalité qui nous attache irrémédiablement à cette finitude qui n’est que préjugé, faute ou plutôt errance de notre pensée ; l’enjeu de la philosophie ? Mon aveu pour conclure : je me sens assez embarrassé de devoir répondre à notre auteur : cela est (déjà) élucidé !