Avec Stephen Jourdain (1)

Publié dans Connaissance du matin le 11.11.2007

Je propose ces entretiens qui nous ont réunis en Auvergne, domicile de Stephen Jourdain au début des années 2000. Ces enregistrements, je les ai simplement transcrits, consignant le plus soigneusement possible ce qu’on peut appeler à bon droit un ‘enseignement’, dans une langue accessible à tous. C’est une langue qui va au but, entre nous, sans cette pédagogie qui les rendrait peut-être plus accessibles au grand nombre. L’entrée se fait dans le vif du sujet, après quelques ratées techniques, de manière abrupte, mais les mises au point viennent vite et me semblent assez explicites. Stephen Jourdain n’est ni un sage, ni un saint ni un héros sur le modèle bergsonien. Ce n’est pas non plus un ‘gourou’ suivant l’image qu’on en donne maintenant en Occident. C’est un homme à qui a été accordée la lecture essentielle de ‘ce qui est’ : l’apparent et le caché, lecture essentielle pour préciser que son existence s’est poursuivie comme celle de n’importe qui, livrée à tous les remous de la vie, aux mêmes conditions que nous tous, et dans le filet d’idiosyncrasies indémêlables ! Pour faciliter cette publication, je partagerai ces entretiens de plusieurs heures d’enregistrement en trois sections, chacune correspondant globalement à la cassette d’un grand entretien. J’ai bien entendu reçu l’accord de Stephen Jourdain, mais je prie les lecteurs de me tenir pour seul responsable du report des paroles qui suivent, et des quelques adaptations que j’ai dû y apporter.

Question : … dans la langue destinée à être entendue…

Réponse : … le propre de l’intelligence est de comprendre et non de connaître… comprendre n’est pas légiférer…

Il y a néanmoins un usage sain et approprié de l’intelligence qui vise non à établir un fait mais à discriminer et à mesurer des différences, non affirmer une séparation qui aurait la nature objectivante de l’affirmation logique …

… faire appel à l’intuition et non à la raison raisonnante…

… ce que je dis ou ce que j’écris ne doit pas être reçu comme une affirmation de plus…

Q : …s’éveiller, c’est accéder à une vitalité, une vigueur nouvelle d’intelligence qui ne verrouille pas, ne conclut pas un savoir, ne clôture pas un champ de conviction idéologique…

R : … toute vue de l’esprit est une vapeur de mon esprit …

Q : … y compris une conclusion condamnant la logique…

R: … ceci est encore une vue de l’esprit… “je ne suis pas” est l’entièreté de “je suis” et j’ajoute : je ne suis pas Dieu le Père, mon boulot c’est de détruire le faux, l’affirmation positive, de les dissiper parce que ce n’est jamais qu’un petit peu de ma vapeur personnelle transformée en solide… La parole du fils veille d’abord à ne pas se falsifier au moment même où elle narre cette histoire de fils. Ce n’est pas la dualité en tant que telle, ou même l’objectivité qui sont conçues pour donner corps à ce conte que je m’imagine, mais la représentation déterminée par une objectivité d’apparence logique, la conception d’une objectivité tirant d’elle-même son autorité, ou d’une prétendue expérience sensible préalablement hantée par ce fantôme que je dénonce.

Q : … Qu’est-ce que ça veut dire “je ne suis pas Dieu”, quelle est la situation de celui qui est vivant ?

R : Il n’y a pas de situation : l’homme vigilant est sans situation…

Q : Qui se relie à qui dans cette histoire, et dans ces termes, de quoi parle-t-on ?

R : La falsification de cette histoire se perpétue par la répétition constante, la référence obstinée à un “il” extérieur, chose, objet, ou personne même que je pose devant moi, séparé de moi, que ma pensée, à moins qu’il s’agisse d’une inconscience pure, oublieuse en tout cas de sa décision d’exiler son objet, a réellement défini dans un non-moi objectif, étranger. Quand l’éveil surgit, et le sujet pur, le “il” de l’objectivité extérieure est tué d’un seul geste qui le renvoie au néant.

Q : Dans ce cas “qui” se relie à “qui” et par exemple lorsque nous discourons en ce moment: de quoi parle-t-on ?

R : L’intelligence doit produire une discrimination cruciale, faute de quoi tout est fichu : la conception d’une extériorité objective, non point cet objet devant moi mais l’accumulation des savoirs confirmés par un jugement de réalité, doit se distinguer de cette connaissance imaginante qui est l’activité propre de l’esprit et qui distingue les formes sans les séparer au point de les rendre radicalement étrangères les unes aux autres et à moi, surtout. L’activité d’un esprit en bonne santé consiste à produire de l’altérité, et on ne confond pas cette table avec l’armoire à côté, mais tout se passe comme à l’intérieur d’un conte qui nous paraissait si vrai quand nous étions petits, et si passionnant, et pourtant au fond de nous, nous savions pertinemment qu’il n’y avait rien de vrai là-dedans. La conscience falsifiée pare, au contraire, tout jugement de réalité d’un jugement de vérité, une affirmation pure, autrement dit sans fondement et néanmoins sans possible remise en question.

Q : Le moi n’est-il pas un objet qui se conçoit et même s’élabore lui-même au contact des autres objets suivant qu’il éprouve des sensations douloureuses ou agréables, et suivant l’interprétation qu’il en fait au fur et à mesure que son expérience s’étend ?

R : Il n’y a personne. L’éveil délivre l’âme de l’obsession d’une existence objective opposable à elle. Elle se retrouve seule engagée dans la connaissance d’elle-seule. Mais je dois apporter ces précisions essentielles : cette solitude n’est pas celle d’un égoïsme illimité, cette solitude est glorieuse parce qu’elle éprouve le sentiment d’une valeur infinie égale à elle-même, et vivante, c’est-à-dire peuplée, nourrie de présences. Ce n’est pas une solitude indifférenciée, je reviens sur ce que je disais il y a un instant, et j’ajoute : l’éveil laisse déferler la différence et la diversité. Je n’hésiterai pas même à contrarier la raison constituée en prétendant que la multiplicité est au commencement et que c’est le Un qui est enfant de la multiplicité !

Q : Je maintiens ma question, en d’autres termes : désir et souffrance sont liés. L’échec de l’un est directement lié à l’expansion de l’autre et le moi semble même être l’épiphénomène produit de leur sempiternelle rivalité. Et la souffrance crie…

R : Encore une fois, ce que je dénonce, c’est la manipulation mentale, une pensée qui le plus souvent à mon insu corrige ; mais il s’agit toujours d’une falsification et d’une perversion, le premier sentiment, ou la première sensation de moi et du monde. Parce qu’il y a bien un désir authentique et un désir falsifié, traité en sous-main par une pensée qui s’arroge le traitement et la définition, la norme de ce qui est réel… Et puis il n’y a pas que plaisirs et douleurs dans le champ de la conscience : il y a un tout d’impressions aussi variées que riches, souvent fines et ténues, parfois même imperçues, mais qui n’en constitue pas moins un territoire dont la complexité trame tout entière la vie intime du moi. Mais la raison arrive et elle abstrait, elle sépare, isole, efface, augmente, tyranniquement, arbitrairement… avec mon assentiment aussi…

Q : Mais la souffrance…

R : Non ! Il y a de la souffrance maintenant et tout le reste est hallucination. Nous retombons toujours dans la même ornière en commettant toujours la même faute. Reprenons par le commencement : l’altérité n’est pas l’extériorité, et la conscience est discriminatrice ou elle n’est pas ! L’éveil n’est pas la non-souffrance : un enfant a bobo et puis ça passe, on n’en parle plus… Un homme qui s’engage sur la voie de la non-souffrance, c’est un homme qui entretient le souvenir de la souffrance et ça, c’est une spéculation, ce contre quoi je ne cesse de m’élever. Attention toutefois : on a le droit de spéculer mais pas de prétendre qu’on régit de cette façon du réel ou de la vérité !

Q : Précisément, ne serait-ce pas la mémoire, l’agent, le porteur du mal pur, ou un jugement influencé par le souvenir ?

R : C’est la raison qui interprète la mémoire… La mémoire pure est vierge de tout jugement : je suis un, à travers le temps et dans cette dimension ma mémoire est l’organe de mon unité…

Q : Il y a donc une bonne mémoire, comme il y a un bon sujet et un bon objet…

R : Etre, c’est aussi continuer d’être ce que l’on a été. Ceci n’atteint pas mes sens mais la part la plus profonde de moi-même, mon âme, et ceci transcende le temps. Mais si je suis sous la chappe de la représentation linéaire du temps, une objectivation intempestive, c’est le cas de le dire, l’instant devenu parcelle du temps, un petit segment théoriquement segmentable à l’infini, une poussière parmi les poussières, ce temps n’est plus le temps…

Q : Je me rappelle que tu as souvent cité l’épisode proustien de la madeleine : la norme du temps conçu comme espace est abolie et l’instant est ressenti comme une pure émotion où se fondent passé et présent dans la réalité de la saveur (de la madeleine…)

R : On peut comparer le temps à une roue où je me situerais soit sur la trajectoire indéfinie d’un déroulement d’instants innombrables se succédant les uns aux autres et tous aussi éloignés les uns que les autres du centre, du moyeu de la roue, soit dans une contemporanéité d’instants tous orientés vers ce moyeu, tous présents les uns aux autres. Le temps n’est plus succession et perte, mais simultanéité et pérennisation : l’ordre de succession, s’il y en a un, ne serait pas causal. Il faut considérer le temps comme un grand dynamisme immobile, dont le ressort intime se situe toujours dans le moyeu invariable de la roue, générateur de tout ce qui se passe. La mémoire dans ce cas est le gardien de la vérité de soi égal à soi, non le dépositaire d’impressions mensongères où je me figure comme une petite chose chaotante au gré d’un flux absurde d’évènements produits d’eux-mêmes dans un monde étranger et hostile qui me dévore sans cesse.

Q : Je reposerai donc la question du facteur principal, déterminant, du dysfonstionnement de l’intelligence : la réalité sensible comme je l’éprouve, mécaniquement, le jugement, la représentation ?

R : La présentation n’est pas la représentation et jamais celle-ci n’aura la pureté de la première. Mais enfin il y a des hypothèses saines, et nous avons parfaitement le droit d’avoir des vues sur le réel, mais il ne faut pas les confondre avec le réel…

Q : C’est donc ça ? La valeur infinie s’exprime par la présentation et la pauvreté infinie par la représentation quand celle-ci fonctionne comme une objectivation, pire, une vérité ?

R : Je peux toujours recommencer à tracer le tableau synchronique de la chose, et répéter bien sûr le même avertissement sur le caractère purement convenu de cette description : la rédemption spirituelle est première, je réalise d’abord que je suis Un. La découverte du multiple dans sa dimension sacrée, l’efflorescence des couleurs spirituelles, sans être une conséquence de l’éveil en est en quelque sorte un effet secondaire mais non moins important. Il s’agit d’une spiritualisation massive de l’ensemble du champ perceptif, de la donne perceptive, du flamboiement des idées pures. La représentation plante au milieu de cet eden son plan explicatif, et ce schéma va bientôt cesser d’être un simple mode de lecture pour s’affirmer unique réalité, vérité même, défloration et défiguration de toute vie consciente, de toute image, de tout sentiment.

Q : Si je ne légifère pas, raison raisonnante à laquelle je m’identifie, c’est Dieu qui légifère et “l’idée-se” comme tu l’as écrit, l’idée se met vis à vis d’elle-même dans ce que la raison enregistre comme une expérience, qui n’est pourtant que le jeu de la co-naissance et de l’amour ?

R: L’éveil comme tel est rédemption de l’espace … et du temps, et c’est toute la conscience où s’inscrit cette histoire qui est purifiée. Conscience pure, sujet pur. La conscience se découvre dynamisme immobile, comme le vrai temps, et concrètement, sans asservissement aux conclusions objectivantes de la raison.

3 commentaires sur “Avec Stephen Jourdain (1)

  1.  » la rédemption spirituelle est première, je réalise d’abord que je suis Un. La découverte du multiple dans sa dimension sacrée, l’efflorescence des couleurs spirituelles, sans être une conséquence de l’éveil en est en quelque sorte un effet secondaire mais non moins important. Il s’agit d’une spiritualisation massive de l’ensemble du champ perceptif, de la donne perceptive, du flamboiement des idées pures.(…)

    Q : Si je ne légifère pas, raison raisonnante à laquelle je m’identifie, c’est Dieu qui légifère et “l’idée-se” comme tu l’as écrit, l’idée se met vis à vis d’elle-même dans ce que la raison enregistre comme une expérience, qui n’est pourtant que le jeu de la co-naissance et de l’amour ?

    R: L’éveil comme tel est rédemption de l’espace … et du temps, et c’est toute la conscience où s’inscrit cette histoire qui est purifiée. Conscience pure, sujet pur. La conscience se découvre dynamisme immobile, comme le vrai temps, et concrètement, sans asservissement aux conclusions objectivantes de la raison. »

    OUI.Un…
    Il y a les mots de la chose…et ensuite ETRE et manifester cette « chose » là

    Merci pour ce travail et ces textes…

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