Avec Stephen Jourdain (2)

Publié dans Connaissance du matin le 12.11.2007

Entretiens, deuxième partie :

Q : Tu as déclaré il y a peu au cours de ces entretiens : “il n’y a personne”. C’est vraiment irrecevable, mais pour que ces entretiens se poursuivent il faut que je répète mes questions. C’est la simple mise en place du deux qui occasionne de facto la perversion, ou, plus tardivement, un mode de la conception, de la conceptualisation ?

R : Pour ne pas raisonner, me livrer à la logique implicite de cette question, je tenterai à nouveau d’être simplement objectif. L’éveil est vide de toute altérité entachée d’extériorité : le principe de la troisième personne “il”, le principe objectif en est absent, ou il en a été évacué une bonne fois pour toutes, réduit à néant. C’est pourquoi je dis que je suis seul. Ce “il” tourné vers moi-même cautionne la réalité d’un monde extérieur, et ce qui est bien pire, d’un monde extérieur qui exerce envers moi une sorte de voyeurisme. Je suis exposé au regard du “il” qui me nie en m’extériorisant hors de lui à son tour, dans un lieu où j’ai perdu toute légitimité de sujet et où je me représente en situation… Une hallucination redoublée.

Q : Mais je repose la question de la consistance de soi-même, de “je”, de la conscience opposée à un monde objectif ?

R : Je ne suis pas en train de dire que l’autre, ou le monde, n’existent pas. Je réfute la croyance, la soumission au fait qu’il existe des réalités en elles-mêmes et que tout “objet”, le plus majestueux ou le plus irréfutable, “croise toujours dans les eaux de mon esprit”.

Q : Les choses ou le sentiment des choses : est-ce qu’il n’y a pas de choses du tout ?

R : “Il y a” : l’étonnement d’être a deux versants, “je suis” et “il y a”, mais avec réciprocité entre les deux. Il y a du réel : le réel n’est pas un leurre, l’arbre, le passant dans la rue, c’est réel en soi, mais en ajoutant : “pour moi” !

Q : Alors il y a … une objectivité bien comprise ?

R : Certains esprits, et parmi nos amis proches, veulent croire que Dieu crée le monde, mais sans lui accorder pleine réalité, ce serait plutôt un mirage. Moi je crois que Dieu génère de l’être pour de bon, j’estime même que tout fruit de Dieu doit être tenu pour authentique et réel. Dieu ne se trompe pas mais je prétends que dans l’idée d’un réel authentique, il y a bien objectivité quoique sans extériorité…

Q : Voilà la perversion de l’objectivité saine…

R : Oui, si l’on associe altérité et extériorité. Une chose existe bien par elle-même, en elle-même, pour elle-même. C’est ainsi que ce vase devant nous est, incontestablement, mais je lui associe l’idée d’extériorité par rapport à mon être intime, profond. Or le concept d’extériorité est un pseudo-concept, comme le cercle carré, et je dis bien qu’il n’y a aucun acte d’intelligence véritable qui sous-tend une chose pareille…

Q : La science a pourtant bien choisi de mesurer un étant tout seul, existant par soi-même, dans le but de le maîtriser plus complètement. Et elle a décrété que c’était le seul véritable objet comme tel !

R : Si le sujet est falsifié, l’objet est falsifié, et inversement. En associant existence et extériorité, je loupe tout et c’est ainsi qu’un arbre, que j’oppose à moi dans son existence massive, me paraît finalement plus réel que moi.

Q : La vie spirituelle saine serait la relation d’un bon sujet et d’un bon objet. Il y a encore une autre embûche : le solipsisme, il faut peut-être tout redire pour se défendre du solipsisme.

R : Le solipsisme présuppose une individualité fermée et tout aussi falsifiée, un égotisme exacerbé. Lorsque l’éveil survient, c’est un sujet pur, l’esprit pur qui se révèle, et dans la microseconde qui suit, la création se met en place avec l’objet, différent mais non séparé.

Q : Est-ce qu’il y a une histoire, vraiment, ou tout arrive-t-il maintenant ?

R : Le bien suprême n’est pas la splendeur du monde, la rédemption spatiale, puis temporelle; c’est “je suis”, sujet pur ou Dieu ! Parler d’une histoire serait trompeur car le vrai temps a la valeur d’un conte…

Q : Quelle est donc la racine de cette bonne dualité ?

R : La question est inexistante : néant ! C’est un produit de la raison, et si je raisonne sur l’éveil, je me plante à tous les coups…

Q : Je vois bien qu’il y a danger à rechercher à tout prix une pertinence philosophique, en quelque sorte exhaustive. Mais à quel moment perd-on le fil de la présentation, si je fluctue sans cesse entre la saine conception et sa perversion ?

R : Il y a une tension contradictoire qui est la dynamique de l’exister ; sans elle il n’y aurait rien, elle est comparable à ce qu’on appelle le trait juste du dessinateur de génie, et c’est la présence infinie de la valeur ‘je suis’ et de celle du monde qui lui est corrélative, de leur symboles, des signes qui les représentent. Mais je ne dois jamais confondre le sens, le signifié, et la matérialité de ce qui les rend présents comme signifiants.

Q : La faute que tu appelles aussi mentalisation, abusive, se situe au niveau du jugement. On pourrait bien croire que cela remonte plus haut, à la conception.

R : L’erreur se produit dans la strate du jugement mais avec rétroaction dans la strate de la conception. Quelle différence de l’énoncé “l’arbre est vert…” à l’énoncé “il est vrai que l’arbre est vert…” où s’ajoute l’attribution d’un caractère de véracité ! Or le jugement sain, de type perceptif, intellectuel même, raconte une petite histoire.

Q : Pourquoi s’en prendre au jugement “Pierre est bon” ?

R : J’ai le droit de générer du sens dans une parole mais à condition de relier : le sens nu n’est que pourriture !

Q : C’est le dépassement des limites de la mentalisation au-delà de la symbolisation qui fabrique du pseudo-réel ? une ‘réel-isation’ usurpée ?

R : Cette falsification atteint Dieu lui-même : le Fils a pour mission d’exhausser le Père, il peut aussi le souiller, le bousiller ! Non pas détruire l’Absolu, mais fabriquer les conditions d’un purgatoire sévère… Le problème existenciel étant de veiller, cela veut dire à la fois aller vers la source et réparer l’erreur. La foi en Dieu est constitutive de Dieu : en générant une créature faillible, il est devenu lui-même faillible.

Q : Mais n’est-ce pas une part inconsciente, cachée de la mentalisation qui cimente la dictature de l’objectivisme ?

R : Nous n’avons pas à renoncer au monde : le péché, c’est de confondre nos mentalisations avec la réalité, la stupide inclination à poser toujours l’objet séparé dans le schéma moi/rupture/non-moi. Et pourtant, poser l’idée d’une chose, d’un existant totalement extérieur à moi, c’est une absurdité !

Q : C’est que dans la conception matérialiste, cette chose non seulement est un existant par soi, mais la condition même de mon existence à moi : c’est parce qu’il y a des choses que je suis !

R : La science appartient tout entière au domaine de l’intelligence, elle fait bien son boulot, mais je n’ai pas le droit de déterminer un système philosophique à partir de là. Je peux être un chirurgien très habile : je ne suis pas obligé de tirer de là mes croyances… Il y aura toujours d’une part les savoirs conçus de l’intelligence pure et un paysage terrestre formé des données perceptives.

Q : Ces deux dimensions peuvent faire bon ménage ?

R : La confusion des genres fait l’objet d’une croyance : à moi de lui régler son compte. Ce vase est devenu un formidable réseau de savoirs que j’ai substitué au vase. Ainsi, quand je pense, je vois et quand je vois, je pense. Je mélange : voilà l’état normal, prétendu tel !

Q : Je peux bien les faire cohabiter sans les mélanger ?

R : Je dois pratiquer cette discrimination pour veiller, sans la moindre cesse de ma garde. D’ailleurs un enseignement digne de ce nom serait celui qui prévient cette confusion, donnerait les moyens de s’en tenir toujours à l’abri et de s’épargner cette ivresse.

Q : Je vois bien que ce qui reste une discipline, la seule recommandable, n’est pas encore la voie royale !