Avec Stephen Jourdain (3)

Publié dans Connaissance du matin le 14.11.07

Entretiens, dernière partie :

Q: Peut-on dire finalement que la compréhension est la floraison de l’intelligence, voire même de la réalisation, l’éclat intellectuel de la réalisation ?

R : Oui, la compréhension est le concept adéquat à condition qu’il s’agisse bien de la compréhension pure, la plus haute, d’une intelligence pure. “J’ai tout compris”, peut-être, mais c’est surtout vrai si toutes les compréhensions partielles sont bien fondues en un unique “je sais”.

Q : Cette compréhension peut-elle être progressive et augmenter de clarté en clarté ?

R : L’éveil, c’est tout ou rien – je me contente de décrire – mais cette remarque elle-même se dissout dans son propre règne. La logique a toujours son mot à dire, et toujours, elle est consumée par l’éveil. Je m’aperçois qu’il y a un porte-à-faux insurmontable ? Ce porte-à-faux est consumé ! Comme je l’ai dit souvent : “Tous les yeux de la pensée sont crevés, y compris celui-ci…”

Q : Ce me semble définitif, comme réponse, mais je pensais à des progrès réalisés grâce à une éducation, un effort pour tout dire, des ajustements sans risque de récupération ou de perversion, si c’est possible…

R : Il n’y a pas de relation de cause à effet de la recherche à l’éveil. L’éveil est un retournement et il surgit comme la cause de tout, une antécédence absolue à tout !

Q : Est-ce que je peux dire en d’autres termes que la vertu de l’intelligence est nécessaire mais non suffisante ?

R : Oui. Celui pour qui les choses de l’esprit n’ont aucune signification n’a aucune chance de s’éveiller. Celui qui est capable de concentration intellectuelle et spirituelle a une chance. On va dériver dans le voisinage du déclic, et tout à coup la chose se produit…

Q : L’attention sans objet dont Krishnamurti a parlé toute sa vie, c’est ça ? Une concentration, mais sans parti-pris, sans peur, sans intention partiale ?

R : Disons d’une part qu’un usage conscient et réfléchi de la raison, de la pensée, est indispensable et que, d’autre part il faut empêcher la raison de devenir son propre sujet et d’inonder tout le champ de conscience de ses conclusions hallucinatoires.

Q : Le risque serait d’avoir “tout compris”, et d’en faire une masse constituée de raison, une conclusion finale, définitive…

R : La consolidation de cette compréhension en son ultime clarté n’est valable qu’à mesure qu’elle augmente la vitalité de l’intériorité – sinon c’est toujours un égocentrisme qui s’en trouve renforcé, ce qui est toujours un fourvoiement, et qui le reste…

Q : Et l’approfondissement, l’enrichissement de l’intuition ?

R : L’intelligence a toujours pour forme la plus pure l’intelligence intuitive. Je précise : lorsque l’on raisonne sainement, on déplie l’intuition, la lumière a jailli avant que ce parcours de l’intelligence ne s’effectue. En réalité, il n’y a pas d’autre connaissance qu’immédiate, concrète, directe. La connaissance authentique a une vivacité qui s’apparente à celle de la connaissance sensible. Finalement comprendre équivaut à un déferlement d’évidence.

Q : L’intelligence peut s’éduquer mais une santé innée doit être là, à cultiver.

R : Le trésor est toujours là : à chacun de l’exhumer !

Q : Peut-on parler de la responsabilité de chacun ?

R : A nouveau, je dirai : “attention !” Il n’y a pas de connaissance générale, en général. Maintenant, au coeur de cet absolu qu’on peut aussi appeler l’esprit pur, j’y suis ou je n’y suis pas. Je n’existe intérieurement que maintenant et si je pense sainement, c’est toujours maintenant, avec du concret. Au contraire, la pensée généralise et elle abstrait… Mais il y a généralisation et généralisation : elle est acceptable à condition que les concepts aient un contenu, c’est à dire une acception qui renvoie à du concret.

Q : Un contenu ? Un exemple !

R : Je ne serre pas la main du Français moyen : et c’est pourtant ainsi que je raisonne. Ce concept est un pur néant, au mieux un artifice opératoire, comme le zéro en calcul. Il ne faut pas manquer non plus que l’universel multiplie les singularités alors que le général n’opère que par l’abstraction en se vidant du singulier. C’est ainsi qu’on additionne en objets des poires et des oranges puisque le genre poire est égal en lui-même au genre orange. Mais le genre compte une infinité d’individus et non une quantité très grande d’individus. En commettant cette confusion, je me coupe l’accès à l’idée, je me détourne de l’idéation.

Q : Qu’est-ce qui donne autant de poids à cette contre-façon grossière, à cette capacité de nous tromper nous-mêmes ?

R : Voyons plutôt qu’il est simplement possible de discerner cette erreur fatale ; une étourderie, et que comprendre est vraiment l’accomplissement de l’intelligence.

Q : Est-ce l’expérience sensible qui provoque ce glissement ? S’il y a plus de poires que de bananes, j’en déduis automatiquement que le genre poires est plus grand que le genre bananes, non ?

R : C’est dans le phénomène lui-même, la dualité signifié/signifiant, et bien sûr l’apparition de la quantité qui génère la capacité de nombrer. Mais voilà, si j’ai le droit de compter les ‘choses’ qui s’exposent à ma vue, je n’ai pas le droit de constituer des paquets homogènes d’individus. J’ai souvent cité cette confusion des nombres ordinaux avec les cardinaux. Hé bien, je peux compter : le deuxième, le troisième etc… mais parce que chaque individu porte en lui-même valeur d’absolu, il n’est pas additionnable.

Q : Cela rejoint ton intuition sur le monde des idées ?

R : Oui, toutes les idées pures marchent en parallèle et ne se confondent pas : l’idée d’être n’a pas plus de force que l’idée de ferme de campagne !!!

Q : Les idées ne se croisent pas ? Il n’y a pas “d’accident” ?

R : La création du monde se fait par étapes comparables à de véritables âges métaphysiques. Dans notre propos, considérons maintenant comme je l’ai dit que les idées pures “marchent en parallèle”, hé bien lorsque la strate du jugement est atteinte, à ne pas confondre avec celle de la conception, il y a un croisement d’idées, et pour reprendre encore l’exemple que je donne souvent de la perversion la plus grave, il y a captation du sujet par l’attribut. Je peux l’exprimer de cette façon. Au lieu de : je suis – comment ? pensant… je me réduit à un : je suis – quoi ? pensant… C’est à dire que je me réduit à cette activité (de pensée).

Q : Veiller consisterait à se garder de cette faute ? Mais pourquoi une telle infirmité, une telle constance de loucherie ?

R : Oui, de ce point de vue-là, je prétendrai que la vigilance va contre nature ! Et que l’état d’abrutissement paraît plus naturel que la loi de Dieu… Au passage, je te fais remarquer que dans l’encyclopédie philosophique que tu m’as prêtée, je n’ai trouvé aucun philosophe qui associe conscience et vigilance…

Q : Pour moi je vois ce désastre comme un évènement récent, postérieur à Descartes, aux moralistes même qu’on n’identifie plus comme des philosophes. C’est un effondrement récent qui s’est produit lorsque l’approche psychologique l’a emporté sur l’approche philosophique. Encore une fois quid de cet abrutissement ?

R : Evitons de dramatiser à outrance : tout cela est à recadrer dans la sommation de l’éveil : ceci est une pensée, un irréel qui n’est pas opposable à ce que je suis véritablement. Il y a un usage sain de l’abstraction et un usage pervers de l’abstraction, voilà tout. Et pour revenir à mon propos précédent, j’évoquerai le cas nettement plus véniel d’une distraction. Mais chez l’enfant qui tombe dans le rêve, ce n’est pas une syncope de la conscience, alors que la distraction, chez l’adulte, peut revêtir les caractéristiques d’un sommeil honteux de la conscience…

Q : Cela reste un exercice bien exigeant pour un abruti de naissance !

R : Une pensée, l’obstacle n’est qu’une pensée, pfuit… rien ! Il arrive que le type comprenne, intuitivement, puis il se dit “qu’il n’y arrive pas”, hé bien, pensée d’échec, pensée de confusion ! ordre et confusion sont des concepts ! Il faudrait apprendre dès la maternelle à mettre en place ces discriminations pour prévenir ces distorsions de la pensée !

Q : Quelle est la ressource intuitive de la veille, puisque bien évidemment il ne peut s’agir d’une attention volontaire et crispée ?

R : Une crispation signale une anxiété et il ne s’agit pas du tout de ça, bien au contraire ! L’acte de (se) veiller a pour dimension celle de l’esprit, celle de l’intériorité, en bonne santé ! C’est une forme d’intelligence qui doit pouvoir s’effectuer sans effort, immédiatement…

Q : Comme s’il s’agissait pour mieux voir et comprendre, de “laisser-passer” ?

R : Cette notion de “lâcher-prise” me semble une intention ajoutée, une nouvelle pensée frauduleuse. Parlons plutôt d’une exigence morale, bien que l’existence pure pulvérise la morale comme tout produit mental… la cohérence comprise ! Un éveillé n’est ni moral, ni immoral, ni même amoral ! La conscience morale n’est qu’une poussière produite par la conscience pure. Bien et Mal ne sont que néant : j’entends bien sûr les jugements de valeur qui s’y rapportent…

Q : Revenons à la cohérence : veiller, n’est-ce pas par respect d’une cohérence ?

R : L’éveil est la cohérence suprême de l’esprit pur avec lui-même. Et moi je fais le procès des conclusions, de la logique externée, ce rationalisme de la chose.

Q : Une cohérence subtile ?

R : La cohérence de soi en rapport à soi qui caractérise l’éveil est la valeur suprême : il faut tout sacrifier plutôt que ça. L’amour pur vole bien au-dessus de ces colombes : bonté, affection pour les siens, désir du bien… Comme je l’ai souvent dit, il est plus important de veiller que de sauver son enfant sur le point de passer sous les roues d’un camion – ce propos étant à traiter également comme une pensée !

Q : Passés de la vie spirituelle à la vie intellectuelle, venons-en à une simple éthique quotidienne : que puis-je faire de cet interlocuteur qui ne veut connaître que le masque qu’il voit à ma place ?

R : C’est une mentalisation ! Néant !

Q : Il y a aussi cette parole de souffrance, je le répète, cette plainte que j’entends de partout…

R : Le cri de souffrance de l’être aimé et ma propre mentalisation, c’est différent. Il n’y a pas de situation ! L’esprit est insitué et insituable : la situation emprisonne un être dans ses déterminations. Je casse ! Mais c’est sur l’hallucination qu’il faut porter l’attaque, pas sur le monde !

Q : Quand j’ai fait ça, j’ai fait tout ce que j’avais à faire : dénoncer, briser l’incarcération mentale, liquider cette infirmité liée au pouvoir dispersant de la pensée, législation mentale usurpatrice de la réalité de l’esprit !

R : Il ne s’agit que de conventions passées avec moi-même : suppositions, hypothèses, jamais les réalités extérieures. Il serait juste d’énoncer : “on dirait que…” alors qu’on s’arcboute sur le “que” de la croyance en la nécessité extérieure, objective, accusative !

Q : Encore une fois, simplement, veiller !?