Juste un instant (11) : Camus

J’ai dit que Camus avait enrichi mes premières années de réflexion – cette fois où j’avais écrit ‘réflection’ pour insister que c’est toute la lumière qui se réfléchit en un point unique de conscience à cet instant-là. Un univers. Cinquante ans après, on reparle, beaucoup, de Camus, et depuis quelques jours, un peu moins… La panthéonisation calculée par le politique a échoué semble-t-il : qu’importe. Mais, à mon grand étonnement, je vois toujours, dans chaque librairie, une table de livres réservée à Camus, et toujours quelqu’un derrière un de ces livres ouverts. La revanche sur Sartre ? Allez, ne nous faisons pas d’illusions… Il y aura bien un anniversaire ‘Sartre’ un de ces jours, et l’occasion de lancer une nouvelle opération commerciale avec ses livres. Mais lisez (ou relisez) ces lignes (Noces à Tipasa)…

Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure… Tout à l’heure, quand je me jetterai dans les absinthes pour me faire entrer leur parfum dans le corps, j’aurai conscience, contre tous les préjugés, d’accomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort. Dans un sens, c’est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierre chaude, pleine de soupirs de la mer et des cigales qui commencent à chanter maintenant. La brise est fraîche et le ciel bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté : elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme. Pourtant, on me l’a souvent dit : il n’y a pas de quoi être fier. Si, il y a de quoi : ce soleil, cette mer, mon coeur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l’immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu. C’est à conquérir cela qu’il me faut appliquer ma force et mes ressources. Tout ici me laisse intact, je n’abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun masque : il me suffit d’apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tout leur savoir vivre…

À Tipasa, je vois équivaut à je crois, et je ne m’obstine pas à nier ce que ma main peut toucher et mes lèvres caresser. Je n’éprouve pas le besoin d’en faire une oeuvre d’art, mais de raconter ce qui est différent… Il y a un temps pour vivre et un temps pour témoigner de vivre. Il y a aussi un temps pour créer, ce qui est moins naturel. Il me suffit de vivre de tout mon corps et de témoigner de tout mon coeur. Vivre Tipasa, témoigner et l’oeuvre d’art viendra ensuite. Il y a là une liberté.