L’art qui nous fait signe(s) – 1 : Zao Wou-Ki

numeriser0001_1.1267606595.jpg  Zao Wou-Ki : Huile sur toile – 2008 – 114×146 cm

J’avais écrit en conclusion de mon ouvrage La création (1): « Je devrais dire : le poète, dire : ‘je’… Je suis responsable de la lumière où s’expose l’amour désirant le monde, c’est à dire responsable de moi-même oeuvrant, constituant, signifiant aux horizons de l’existence où je me co(n)nais… L’art est une traduction ou une interprétation de la visibilité du monde, de sa réalité physique, et une régénération de la langue, du vocabulaire, constitués pour le récit de la création et de la présentation… En regard d’un monde offert à l’expérience, l’art veut produire une autre perception de ce monde, et du même coup une autre aperception de moi-même… Ne pas effacer l’objet : simplement le désobjectiver, l’extraire de la perception qui en fait une chose et le rendre au règne de la Vie… Parachever la création, sans distorsion ; expliciter la différence, sans séparation : l’absolu en art, surrection de la vie éternelle. » L’art comme exercice magistral de ce que Ibn’Arabi appelait ‘régence’, qui est à la fois garde et exhaussement, magnification, de l’Oeuvre initial, du premier fiat existenciateur. Je vais maintenant suivre un peu la mode, une occasion en vaut bien une autre ; parler ce mois-ci de poésie, mais commencer aujourd’hui par cette nouvelle rubrique, L’art qui nous fait signe(s). J’avais d’abord choisi pour titre : Les peintres de l’excès, mais c’était bien trop restrictif ou trop exclusif, la peinture contemporaine ouvrant des voies qu’on ne peut dans tous les cas catégoriser ainsi. Zao Wou-Ki va à l’extrême, à l’ultime, et c’est bien différent. C’est à peine si j’ai cité son nom quelques fois, et cette fois-ci, je profiterai de la publication d’une nouvelle monographie (2) magnifiquement illustrée, sous la baguette de Dominique de Villepin qui manifeste ici un talent qu’on lui reconnaissait peu. (3) Son texte au titre très évocateur, Dans le labyrinthe des lumières, est suivi de photos d’oeuvres admirablement choisies, des débuts en 1935, en Chine, à aujourd’hui où Zao Wou-ki, âgé, économise un peu ses forces en se limitant à l’aquarelle.

numeriser0002_1.1267606618.jpg Huile sur toile – 2002 – 130×195 cm

Le parcours de la peinture de Zao Wou-Ki est l’itinéraire d’un peintre, d’Orient en Occident, et retour. Ce n’est pas un voyage. Il n’y a pas d’étapes ni de jalons. Il n’a pas suivi de chemin. Des horizons seulement, entre lesquels s’étale le monde. Des directions au principe d’une cosmologie, un parcours solaire pour guider une vie d’homme (…) « Je voulais peindre autrement » écrit-il. La clé, c’est cette altération, ce désir de changement, cette insuffisance de ce qui se fige. Qu’est-il allé chercher en Occident ? Matisse et Picasso (…) Les tableaux d’avant le départ sont comme des appels, comme des réminiscences. Zao Wou-Ki se nourrit, il absorbe tout ce qu’il peut trouver, s’appuyant sur les cartes postales données par son oncle et sur les reproductions des revues américaines. Il se gorge de nouveauté… En 1948, il est à Paris où il rencontre les jeunes maîtres qui feront la fortune du siècle (Hartung, Soulages, de Staël, Vieira da Silva) et même de grands Américains comme Jean-Paul Riopelle et Sam Francis ; et il voyage, en Espagne, Italie, Hollande, Angleterre… Sa découverte de Klee le marque profondément, notamment cette proposition magistrale qu’il trouve dans la Théorie de l’art moderne du maître de Berne : « L’artiste n’accorde pas aux apparences de la nature la même importance contraignante que ses nombreux détracteurs réalistes. Il ne s’y sent pas tellement assujetti, les formes arrêtées ne représentant pas à ses yeux l’essence du processus créateur de la nature ». L’essentiel est dit.

Le voyage d’Occident lui fait tourner le dos aux souvenirs d’Orient. Tous les choix manifestent la volonté de rompre. Zao Wou-ki cherche l’âpreté des couleurs sur la toile épaissie de peinture à l’huile. Il se défie des incertitudes des lavis, du flottement liquide des contours et des coloris. Dans l’art occidental, il semble chercher avant tout ce qui contrarie et ce qui délimite, ce qui peut le libérer des traditions qu’il fuit. Itinéraire tout personnel… C’est pourquoi cette trajectoire le mènera, par une nécessité intérieure, à un lent retour d’Orient. La rupture initiale a pour revers la lente réconciliation d’une vie où Zao Wou-Ki travaille à l’unité du monde. L’Orient reviendra habiter les grandes toiles à l’huile (…) La peinture de Zao Wou-Ki accompagne sa vie et sa pensée. Celles-ci se distinguent à peine l’une de l’autre. Le tableau façonne son concept. Le travail d’atelier le révèle peu à peu. Les tableaux ne surgissent pas du néant, brusquement, facilement, ils en sont extraits patiemment, pendant des mois entiers de reprise et de méditation. C’est pourquoi il y a toujours une part d’expérimentation (…) Où donc est Zao Wou-Ki ? Le voyageur d’Orient est introuvable. À mi-chemin ? Non, il avance dans les failles, les interstices, dans l’impensé du monde, dans le monde dépouillé d’avant les traditions mais avec leurs armes, avec leurs yeux. Un monde rupestre où il convoque le monde d’en-haut et où il fait surgir une nouvelle lumière (…)

numeriser0004_1.1267606654.jpg Hommage à Cézanne – 2005 – 130×145 cm

Son cheminement est celui d’un Turner, dans la répétition du regard, dans le retour de la main. Les sujets deviennent des thèmes. Puis des laboratoires où se distille une lumière pure, une épiphanie de couleurs, remontant le fil du monde jusqu’à la création (…) Nous plongeons vers les paysages essentiels. L’art a conquis le paysage, par des versants différents, en Orient et en Occident. Il a voulu saisir la nature. Sur un versant, la nature objective des êtres juxtaposés, placés et baignés dans le monde, dans l’inconsistance des formes, sur l’autre versant, la nature subjective, principe de génération de toutes les choses, mystère qui fait du plein avec du vide. Chez Zao Wou-Ki, les voies de l’escalade se rencontrent (…) Le paysage est le lieu même de la lutte des contraires. Son nom même, montagne-eau, shanshui, en garde le témoignage (…) Toutes les toiles de Zao Wou-Ki sont des paysages. Non par choix, mais par évidence : il n’y a jamais de séparation entre les hommes et la nature (…) Les barrages entre cultures et nature s’effondrent, se noient sous la cataracte élémentaire, se diluent dans cette eau qui anime la route des cycles et des retours. Il faut tirer toutes les conséquences de cette fusion. Zao Wou-Ki peint des paysages sans point de vue (…)

La peinture de Zao Wou-Ki a partie liée avec la magie. Il jette ses signes sur la toile comme des bois divinatoires ; il nous donne à voir les craquelures sur les carapaces brûlantes des tortues ; ses envoûtements, par tours et détours, nous enserrent dans cette toile. Henri Michaux le premier l’a senti. « Les toiles de Zao Wou-Ki – cela se sait – ont une vertu : elles sont bénéfiques. » (…) Car voilà l’enjeu de cette magie. Est-il si sûr que le monde demeurerait en lui-même, si des esprits acérés ne s’exerçaient à l’y maintenir ? Zao Wou-Ki n’appartient à aucune école de peinture, mais à un cercle d’ouvriers de l’esprit qui se sont donné pour tâche incroyable de sauver chaque jour le monde (…) L’enthousiasme habite les toiles de Zao Wou-Ki. C’est une possession, une forme de communication avec le monde, une union inouïe de l’âme et de la matière. La force créatrice ne se sépare jamais chez lui de la vie même. De part et d’autre de la toile se tissent des expériences apparentées. Elles se croisent et s’interpénètrent, sans jamais pourtant se fondre. Le spectateur est happé. Il doit conquérir sa liberté, se battre dans une arène de couleurs, avant d’en sortir changé, comme sauvé des eaux (…) Nous sommes ici à rebours de la tradition occidentale où le tableau est récit ou sacrifice. Ici, il est charme, chant du principe même de la nature (…) Tableaux salutaires en effet. Des remèdes à la confusion…

numeriser0003_1.1267606637.jpg Erable rouge, huile sur toile – 2004 – 150×162 cm

Le monde de Zao Wou-Ki, au fil du temps, s’apaise. Comme un fleuve dont le cours s’étale et se régularise, les remous celés dans les profondeurs des eaux (…) Une harmonie est possible. Le voile déchiré de la nature semble se retisser et devenir la peau même de l’être. C’est un corps à corps. La toile et le peintre sont de la même étoffe. De la matière animée. L’expérience du tableau boit la vie de la main qui la nourrit (…) En somme, toute peinture chez Zao Wou-Ki est peinture affective. Le secret est bien gardé. Par pudeur. Par remontée aux essences. Et pourtant, le sujet de sa peinture, c’est bien le tempo des passions (…) Ce n’est pas le monde des origines vu par Dieu, mais le regard de l’homme qui remonte vers les origines du monde (…) En un sens il y a une parenté avec ces peintres d’icônes, qui vivent dans l’échange permanent de leur création et de leur existence de créature. Ils ne peignent pas, mais prient les icônes. Ils ne représentent pas, ils imaginent. Seulement, l’intercession est ici plus immédiate. Nul besoin d’une communion religieuse. L’oeil de l’homme regarde jusqu’au fond de l’être, parce qu’il en participe. Il n’y a pas de rupture (…)

Belle voix, ajoutant presque la vénération à l’admiration, qui se joint ici à celles d’Henri Michaux, René Char, Jean Leymarie, Claude Roy, Pierre Daix, Yves Bonnefoy, Bernard Noël et tant d’autres, en tant de livres et de recueils où peintre et poète ont collaboré. Ils sont tous judicieusement rappelés et cités dans le présent livre qui me semble actuellement la somme la plus accomplie dédiée à cette oeuvre incomparable. Je me suis abstenu toutefois de citer toutes les analyses proprement dites des oeuvres les plus significatives de cette carrière : tableaux chargés du souvenir d’êtres chers auxquels le peintre rend hommage, tableaux du récit de cette initiation à la perfection entre Orient et Occident – ce passage fabuleux de la figuration à la non-figuration, aboutissant à la réapparition de figures – travaux d’un homme dont l’existence est à la fois marquée d’insignes épreuves et, déjà, d’une éclatante consécration.

numeriser0005_1.1267606669.jpg Huile sur toile – 2008 – 116×89 cm

(1) Raymond Oillet : La création, réflexions pour une vie poétique, éditions 379, Nancy 2003

(2) Zao Wou-Ki : texte de Dominique de Villepin, Flammarion 2009

(3) Dominique de Villepin est notamment l’auteur de poèmes, d’essais, de romans dont Le dernier témoin paru chez Plon en 2009. Il avait également préfacé Les carnets de voyage de Zao Wou-ki (1948-1952) paru chez Albin Michel en 2006.

(4) Toutes mes illustrations sont librement empruntées au livre cité en (2). J’ai volontairement choisi celles de tableaux récents qu’on n’avait pas pas pu voir dans les livres précédents.

PS : Des lecteurs viennent et reviennent sans cesse sur mon « Gerhard Richter aurait-il trouvé ? » – je leur promets de publier dans cette rubrique, mais plus tard, tous les articles que j’avais déjà donnés sur Richter dans Connaissance du matin.