L’art qui nous fait signe(s) – 2 : Turner, Paris 2004

Le nouveau Turner est arrivé ! Plus exactement la nouvelle rétrospective, au Grand Palais, qui propose : Turner et ses peintres, ses modèles si longuement contemplés dans les musées où il a puisé ses inspirations de débutant. Déjà la foule s’y presse, les livres s’amoncellent dans les librairies (Camus a reculé du coup !), la télé en parle (elle parle beaucoup de Chopin aussi, surprise !) et les journaux ont même leurs articles agrémentés de nombreux commentaires. J’en ai lu beaucoup et là est mon étonnement. Les lecteurs se plaignent évidemment de la presse autour des tableaux devenus difficilement accessibles, mais certains témoignent de leur déception. Turner décevrait à côté des grands Anciens  : Le Lorrain et Poussin qu’il a (trop ?) fidèlement copiés ; Turner ne paraîtrait plus, à côté de Monet, un vrai précurseur de l’Impressionnisme, ni, à côté de Rothko, un vrai précurseur de l’abstraction ! Je m’en étonne et j’attends d’aller voir moi-même, j’ai mes billets pour la mi-mai ! Et en attendant, voilà l’étrange de mon sujet, j’en reviens à l’exposition de 2004/05, grâce au catalogue de la RMN que j’ai retrouvé, où se comparaient alors Turner, Whistler et Monet. D’un premier coup d’oeil, il me semble que la perspective, en s’inversant, est meilleure…

numeriser0007.1267868889.jpg Turner, Venise, San Georgio Maggiore, 1840

D’abord Turner et Whistler. Ils ne se sont pas rencontrés mais comme personne n’en doute, Whistler se lit dans Turner, le meilleur de Whistler, Whistler révolutionnaire et ouvertement impressionniste, Whistler en pleine bagarre avec Ruskin. Quelle histoire ! Ruskin, le célèbre critique et historien d’art anglais (1819-1900), a passé sa vie à encenser Turner, le consacrant même le plus grand maître de la tradition anglaise. Plus tard, lorsque Turner fait évoluer sa peinture vers des ‘floutés’ de plus en plus imprécis, s’engageant dans ce ‘mal fini’ qui est à l’origine d’une polémique sans fin, extrêmement violente, Ruskin le déclarera ouvertement ‘fou’ et traître, c’était le plus grave, à la tradition d’école anglaise dont il l’avait précédemment déclaré champion. En prenant partie pour les peintres préraphaélites, Burnes-Jones notamment, Ruskin ne pouvait que s’éloigner du dernier Turner, et détester Whistler. On peut aujourd’hui apprécier…. Cette relation triangulaire, au plan de l’idéal, puisque ses protagonistes ne se sont jamais rencontrés, pas même je crois Ruskin et Whistler ; des plus passionnée, en dit long des conflits qui pouvaient opposer entre eux les artistes ou leurs défenseurs à cette époque, jusqu’à des procès, des duels, et des ruptures aux conséquenses les plus dramatiques. Mais c’est un fait, les Nocturnes de Whistler, d’abord appelés Clairs de lune, paysage de la Tamise la nuit, les chefs d’oeuvre de Whistler tant attaqués par Ruskin, sont directement inspirés des travaux de Turner. Whistler alla même, comme son illustre prédécesseur, voyager en barque (avec le fils même du nautonier de Turner), les nuits éclairées de lune sur la Tamise, ou le plus souvent noyées de smog… Ce sont les Français, plus tard, Mallarmé et Monet, chacun dans son registre propre de création artistique, qui accompagneront Whistler, l’Impressionnisme auquel il s’était rangé, à ce degré qui fait toujours l’admiration de la postérité. Mais c’est à souligner une bonne fois, la critique est souvent reprise contre Turner, et par nos Français mêmes : « Il veut peindre la lumière, pas la couleur, et y perd les formes par trop de couleurs… » Critiques évidemment adressées bien plus à sa peinture qu’à ses aquarelles.

numeriser0006.1267868868.jpg Whistler, Venise, Nocturne 1879  

numeriser0008.1267868908.jpg Monet, Venise, 1908

Mais voilà, Ruskin, prétendant défendre la tradition anglaise, s’attaque d’abord au Turner vieillissant, des réserves assez sévères pour qu’on les interprète ainsi, puis au jeune Whistler qui, pour proclamer son indépendance et sa nouveauté, va contester à son tour l’importance de Turner, le reniant quasiment même. C’est vraiment très dramatique, le noeud étant ce fameux procès intenté par Whistler à Ruskin qui avait écrit de la fameuse ‘Fusée qui retombe’, un des Six Nocturnes saisis à Crémone Gardens, qu’elle était comme un « pot de peinture jeté à la face du public » ! Et il faut s’imaginer cette dispute d’avocats même, devant un juge, non seulement pour départager ce qui relève de la critique esthétique ou de la calomnie, de l’attaque personnelle, mais encore, trancher entre les partisans du ‘mal fini’ ou ‘pas fini’, soit par mépris du public ou incompétence, vulgarité, soit pour la création d’un art nouveau obéïssant à une plus haute sensibilité, libérant plus de beauté jusqu’à entrevoir l’invisible caché ! Tout le débat de l’art moderne, que dis-je, contemporain, à la fin des années 70 du dix-neuvième siècle ! En 1889, en France, c’est Huysmans qui écrira comment voir les Nocturnes : ‘des sites d’atmosphère et d’eau s’étendaient à l’infini (…) nous transportaient sur des véhicules magiques dans des temps irrévolus, dans des limbes. C’était loin de la vie moderne, loin de tout, aux extrêmes confins de la peinture qui semblait s’évaporer en d’invisibles fumées de couleur, sur ces toiles légères. » En France, grâce à Monet, Pissarro – tous deux font le voyage en Angleterre – et quelques autres dont l’Anglais Sisley, ne l’oublions pas, la partie était entièrement gagnée.

numeriser0010.1267868942.jpg Monet, (le célèbre) Impression, soleil levant, 1872

Mallarmé traduisant en français la célèbre conférence de Whistler Ten O’Clock, et les expositions du même à Paris, consacrant la gloire d’un Whistler reconnu non seulement l’égal de Monet (certains diront même : « meilleur que lui ! ») mais successeur à la fois de Courbet et de Corot, ce qui n’était pas du goût de Whistler, toujours défiant lorsqu’on invoquait d’hypothétiques influences. C’est l’avenir, je vais écrire l’à venir qui apportera toutes les plus éclatantes confirmations. Malgré les polémiques toujours vivantes… Gardons en mémoire ces paroles de Mallarmé, toujours contestées – Bonnefoy, on le sait, en a fait son cheval de bataille – ‘Idéalisme qui refuse les matériaux naturels et, comme brutale, une pensée exacte les ordonnant ; pour ne garder de rien que la suggestion (…) Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets.’ Pour nos peintres, c’est le voyage à Venise qui va porter cette esthétique à son plein épanouissement. Après Turner, après Whistler, Monet va aussi à Venise peindre la plus belle ville du monde, ses couchers de soleils, ses brumes (quelle histoire aussi, des brumes de la Tamise et de la Seine à celles de la lagune !!!), ses palais et ses ponts. Les ressemblances ici sont frappantes et l’on voit bien, indiscutablement, que l’abstraction s’impose peu à peu comme la poésie la plus neuve, nécessaire même à ce moment, comme une nouvelle dimension de création, pour une humanité à venir toutefois. Ne parlons plus d’influences. J’aime bien le dire ainsi et le répéter souvent. Les plus grands esprits, les plus grandes inspirations s’abreuvent à une unique source. Beethoven est le premier musicien de jazz et Turner le premier abstrait, et tous deux les plus grands ‘romantiques’ ! Et beaucoup d’aquarelles de Turner, je reviens à lui, vont plus loin que les Nymphéas de Monet dont les ‘séries’ dès le début, enthousiasment Mallarmé. C’est presqu’à la même heure, souvenons-nous aussi, qu’en Allemagne, le jeune Kandinsky peint ses aquarelles totalement non-figuratives.

numeriser0011.1267868960.jpg Turner, Soleil couchant sur un lac, 1845

Aujourd’hui on verra que Turner est grand, non pour ses copies d’anciens, maladroites souvent, serviles peut-être, parfois ; il est grand parce qu’il franchit glorieusement les portes de la figuration et, tenez-vous bien, en peignant le soleil !!! Ce qu’on lui a explicitement reproché, et Whistler lui-même toujours enfoncé dans sa querelle avec Ruskin, préférant les couchers de soleil de « Claude » (Le Lorrain) moins aveuglants !!! Cette année-ci à Paris, à la nouvelle exposition Turner au Grand-Palais, les grincheux diront encore : « Ah Lorrain, Ah Poussin, Ah Constable… » Je veux bien qu’on ait une prédilection pour les ciels et les atmosphères de Constable, de Ruisdaël même, d’accord… Mais il faut reconnaître au génial Anglais que sa traduction en couleurs de la lumière (il avait lu Goethe sans doute) propose une des plus passionnantes révolutions esthétiques de toute l’histoire de l’art : c’est tout l’expressionnisme ‘lyrique’ qui s’annonce, celui de Paris comme celui de New-York. Sans parler du ‘bougé’ ou du ‘tremblant’ de Bacon, le plus illustre des Anglais contemporains, il faut garder mémoire que c’est le ‘mal-fini’ ici incriminé qui fera plus tard la gloire de Cézanne qui ira même jusqu’à s’appliquer, lui, à ne pas ‘finir’ ses dernières oeuvres pour nous prouver, sans doute lui le premier, que l’art n’a pas de ‘fin’ et que ce qui n’a pas de ‘fin’ c’est l’humain en nous, en vérité la marque d’un in-fini.

PS : Dès demain ou après-demain je publierai mon ‘Whistler par Mallarmé’ donné dans Connaissance du matin l’an dernier.