Juste un instant (12) : Rafal Blechacz

Je ne m’en remets pas : pour une émotion, c’en était une, un coup de coeur comme on dit, mais un coup de coeur à vous faire mal vraiment tant l’émotion est forte. Je viens d’écouter ce dimanche soir sur Arte la transmission d’un concert donné à Hambourg par Rafal Blechacz : une Ballade, des Mazurkas (dont la 4ème, opus 17) et la Polonaise-Fantaisie opus 61. Une découverte renversante pour moi. J’aime Chopin, passionnément, je le tiens pour un grand, ce qui n’a pas toujours été l’avis de tout le monde, et j’aime ses interprètes, ceux qui parviennent à traduire sa fougue, sa générosité, et aussi sa mélancolie, la délicatesse de ses sentiments si pudiquement maîtrisés ; noblesse, distinction, raffinement, retenue et grande expressivité… J’ai trouvé tout cela chez Rafal Blechacz, entièrement vrai, entièrement perceptible, bouleversant.

Le beauté des mains et le raffinement du jeu : son héroisme mesuré et sa délicatesse musicale, chaque note sur le piano comme un enchantement, un feu du ciel éclairant sans brûler, une respiration très ample et très souple, une légèreté presque vaporeuse et la force sereine ; je dirais comme celle d’un intellect vivant, association clairement perçue de la plus haute intelligence et de la plus profonde sensibilité. Avec élégance, je répète, une maîtrise et une amplitude de voix résonnant comme un infini – sereinement. Qui avais-je entendu auparavant ? Tous. Je n’oublierai jamais, j’avais 17 ans, deux concerts à Alger, le premier avec Jose Iturbi, le second avec Samson François. On ne savait plus à quel saint se vouer, on était fous, on comparait bien sûr, mais que signifie ‘comparer’ lorsque de tels chants poétiques s’élèvent, qui vous arrachent à vous-mêmes mais pour vous rendre plus humains, avec un goût de véracité jusqu’alors inconnu, une promesse d’éternité accordée par cette rencontre vivante, unique et pourtant inoubliable, avec la valeur.

Je les ai tous entendus , les Rubinstein, Benedetti-Michelangelli, Magaloff, Pollini, Argerich, Pogorelich, Zimmerman, dernièrement Kissin qui jouait le deuxième concerto avec des foucades trop russiennes à mon goût, et dernièrement Nelson Freire, la noblesse virile d’un tempérament dompté et fidèle… Et Rafal Blechacz vint. En un mot ou deux ? L’essence de l’art pianistique, c’est à dire, naturellement, Chopin.

J’ai eu la surprise de constater que notre jeune pianiste – il n’a que 25 ans – était bien présent sur Internet. Bel article sur Wikipedia qui donne en liens externes le site de Rafal lui-même ; on peut le consulter en anglais. Et les quelques courts extraits d’enregistrements filmés que propose You Tube. C’est formidable !

PS (lundi matin) : Voilà qu’on m’écrit de partout : « Mais comment, vous ne connaissiez pas Rafal Blechacz, un mélomane comme vous ? » Non… Qui me connaît sait que je sors rarement de mon temple, les sonates de Beethoven ; des fois pour aller au temple d’à côté, les sonates de Schubert. Et une excursion, à la rigueur, vers une symphonie de Bruckner. C’est tout, et je m’en repens.

Un commentaire sur “Juste un instant (12) : Rafal Blechacz

  1. Rassurez-vous – si besoin était -, vous n’êtes pas le seul à avoir ressenti un choc en découvrant sur Arte dimanche soir Rafal Blechacz, ni le seul à avoir été dans l’ignorance de ce musicien bouleversant.
    Grand amateur de musique pour piano – et de Chopin en particulier -, je suis passée par la même émotion que vous, que d’autres aussi j’imagine, en écoutant, en regardant ce jeune homme faire de la musique, faire du Chopin avec une élégance, une pudeur, une maîtrise du souffle inégalées. A peine l’émission finie, je me jette à travers le net et comme vous, j’ai été surprise de voir tomber les références par dizaines. Blechacz est loin d’être un inconnu et l’amateur de Chopin que je suis pourtant ignorait tout de ce très grand musicien capable de produire un son d’une rare qualité et dont la plus grande est peut-être le respect.
    Comme vous, je les ai tous entendus, oui, les plus grands, les meilleurs, les repères, les référents. Et puis là, c’est un son neuf qu’on surprend, inouï au sens premier mais aussi au sens second, un son qu’on a envie d’entendre dans, par exemple, la première étude posthume en fa mineur, si peu jouée, si peu enregistrée (Rubinstein, un des rares, sublime).
    Les mains, oui, absolument admirables, à l’image du son qu’elles suscitent, réfléchies, aptes à produire un son quasi translucide, tout un monde frémissant dans une seule note, mais armées, quand il le faut, d’un tonus éblouissant (écoutons le 24e prélude ou la polonaise op. 53).
    Il y a de l’humilité ici, de la sagesse, et, ainsi que vous l’écriviez, une sérénité d’autant plus remarquable qu’elle est alliée à tant de jeunesse.

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