Comprendre la poésie

Publié dans Connaissance du matin le 05.06 2007

Je suis fâché que le déroulement de mes notes ait peu à peu adopté ce plan scolaire. Abordant un nouveau ‘chapitre’, celui de la poésie, je crains que le propos ne devienne finalement banal, ennuyeux, et provoque la désertion du lecteur, sans retour. Il m’est donc venu l’idée de traiter le sujet par l’antithèse : la banalité précisément, pour simplement montrer que la poésie que j’envisage n’est ni une simple écriture, ni un style, mais l’expérience la plus profonde de la vie, quoiqu’en même temps la plus quotidienne. Mais Comprendre la poésie s’est encore imposé, parce qu’il s’agit toujours de comprendre : pourquoi cette écriture, d’où cette inspiration ? et qu’un récent livre (1) a pu rappeler et renouveler ces interrogations, prouvant ainsi qu’elles restaient d’actualité.

Relisant mes notes ou me rapportant à des textes gardés en référence, je me suis aperçu que cette sempiternelle confrontation opposant écriture poétique et prose, discours métaphorique et discours conceptuel, banal ou savant, alimentait le débat de fond et que c’est son approfondissement, chaque fois, qui autorisait, en partie du moins, une échappée vers le toujours neuf, surprenant espace poétique. C’est ainsi que procède Henry Meschonnic, philosophe et poète lui-même, dans ses articles très éclairants de l’Encyclopédie Philosophique Universelle (2). Il constate qu’il n’y a pas de poésie qui parle une langue pour tous, pas de poésie aisée à comprendre, et que la question de fond demeure celle de la conjonction du signe et du sens. Mais si de cette façon, la poésie est une critique du signe, la philosophie au contraire s’y inscrit. Il peut critiquer à la fois Heidegger qui voit dans la langue poétique s’exposer une origine, l’essence même de la vérité ; et Croce, à l’opposé, qui proclame un spiritualisme de l’intuition unique et totale, radicalement étrangère aux mots. Nous tournons en rond, semble-t-il, à moins de reconnaître que la poésie est à la fois langue et sens, à jamais éloignée du commun, du bons sens, langue et sens s’inventant, se procréant mutuellement.

Les livres sur la poésie ne se comptent pas (3), et je n’ignore pas que la voix poétique est plurielle, reflétant depuis toujours la diversité des cultures et des civilisations, si bien que je ne pourrai la dénombrer… Je suis à nouveau contraint de revenir à la problématique opposant l’Académie et le Lycée : Platon, à la fois couronnant et chassant le poète de la cité, poète accusé de dire l’inconvenant, artiste malhabile à copier la nature plus douée à imiter les Idées; et Aristote, proposant une codification de l’exercice poétique, une rhétorique finalement, qu’il croit devoir soumettre à une certaine forme de mimesis dont j’ai déjà dit qu’elle semblait impossible, un fantasme… On imite dans l’ordre de la réalité matérielle. De l’être à l’étant, il y a un autre rapport, mais lequel ? Les livres de la Métaphysique d’Aristote ont été classés après ceux traitant de la Physique : on a cru y voir l’établissement d’une hiérarchie. Heidegger, en Allemagne, Aubenque, en France, ont prouvé qu’il n’en était rien et que la Physique se posait la première en questionnant l’apparition du monde quand la Métaphysique, question de l’être, questionnait la possiblité de l’apparition du monde. La poétique serait-elle le questionnement qui outrepasse les règles de la logique et de la rhétorique pour favoriser un autre discours du monde ? Après Meschonnic, Julia Kristeva (2) développe un aperçu différent en analysant le procès du sujet, de Mallarmé à Lautréamont. Elle y voit contradictoirement se profiler les totalitarismes du siècle suivant alors que c’était la représentation volontaire d’un individualisme obsédé d’objectivité qui était dénoncé. Question de lecture. Elle signale que d’autres chercheurs (Dilthey) tireront alors la poétique vers la psycholologie. Mais tous ces efforts signifient-ils que la poétique prend naissance d’une autre épreuve du monde où Physique, Métaphysique n’accèdent pas, épreuve moi-monde plus qu’expérience ordinaire ?

Nous y sommes : la poésie tente, dans la langue qu’elle s’invente à dessein, ce que le langage du bon sens ne parvient ni à montrer ni à révéler, que la réalité n’a pas la platitude d’un étant simplement mesurable, mais plutôt l’épaisseur, la complexité de ce qui s’éprouve au coeur de l’intériorité secrète d’un moi où se nourrit, s’accroît ma vie. Dans sa forme, l’oeuvre va se détacher des normes classiques de l’alexandrin, de la perspective, du système tonal, mais ce choix ne sera pas décisif car la médiocrité, l’opportunisme pourront encore s’en emparer pour nous égarer, ce qui semble bien le travers d’un art qui se veut spectaculairement ‘contemporain’. Une grande, vraie poésie, comme une grande musique, comme le Gille de Watteau, é-meut l’être personnel au plus profond, l’éveille, le transforme, le grandit et l’entraîne à l’excès. S’excéder soi-même, c’est traverser une parole, une pensée de l’Infini à laquelle je peux m’accorder, comme un instrument. J’inverse cette constitution native qui m’attachait au principe plaisir/douleur sensoriel, à la soumission de l’empirique. Les conditions dont j’ai déjà tant parlé ne sont pas méprisables, au contraire, et l’art ne les déprécie pas plus qu’il ne les fuit. Il en fait plutôt l’occasion d’une traduction jusque là inconcevable de la valeur. Dépassant aussi la forme, même la plus solennelle, la plus révérée, il désigne un sens inaperçu des choses, esquisse le geste du dévoilement où mon émotion saura lire le simple et l’ultime. J’ai souvent écrit moi-monde : ici l’image de l’instrument va mieux pour dire parole et langue accordées à moi, en moi, pour chanter le secret.

Ce qui semble tragiquement ignoré aujourd’hui, dépris jusqu’au refoulement et l’amputation volontaire, c’est cet autre sentiment du moi, évidemment pas celui qui reste obnubilé par son bien-être psychologique, mais ce ‘moi’ qui se déborde et se métamorphose aux lueurs d’une origine inconnue de son histoire. Quand Rimbaud évoque l’état primitif d’un ‘fils de soleil’, ce n’est pas un état impersonnel, mais une transfiguration, la conversion du régime naturel à la condition de Fils, Régent de la Création. Je renvoie à mes interprétations d’Ibn’Arabi et Maître Eckhart, à Jean Scot Erigène, Maxime le Confesseur déjà cités… Certes, on a pu dire : ‘si le grain ne meurt…’ mais les Anciens savaient combien la métaphore peut se révéler trompeuse, car c’est la substance même du grain qui a muté pour devenir épi, pain, pain de Vie ! On trouve étrangement aujourd’hui cette espèce de confusion, à moins que ce ne soit une fraude intellectuelle, liant une conception issue de l’anthropologie athée qui avait envahi la pensée française, et la révélation orientale d’un néant du moi. Je ne veux pas en accuser Fabrice Midal, mais tout son Traité de la modernité dans l’art veut manifestement tirer celle-ci vers une sorte d’extinction bouddhique du moi. Comment un philosophe peut-il confondre encore introspection et réflexion, subjectivité et intériorité, culte du moi et initiation. J’ai déjà opposé un concept d’éveil oriental à celui d’éveil occidental : je peux ajouter aujourd’hui que le poète, en témoignant de soi, se déclare témoin du Seul. Les Anciens parlaient d’anagogie ; Baudelaire, de correspondances ; j’ai tenté de le préciser par la formule de l’Un en deux. Vivant. Mais c’est vrai aussi, il n’y a pas deux ‘moi’, la créature est pur néant (Maître Eckhart), une bourde (Stephen Jourdain) aux conséquences figées par la peur, la paresse, l’habitude.

La poésie favorise une nouvelle conjonction du sens et des sens : elle réconcilie en favorisant l’élan d’une libération de toutes les couleurs oubliées, des saveurs perdues. Elle veut réanimer une mémoire assoupie, délivrer la sensibilité atrophiée par l’abrutissement d’une éducation conformiste, irriguer une espérance lucide et généreuse. Elle se garde bien de créer une langue capable de façonner de nouvelles idoles : c’est pourquoi elle se garde des conclusions et vérités affirmatives, campe au royaume paradoxal . Elle enchante, mais en délivrant, et son ivresse, ses prodigalités sont uniquement celles d’une liberté capable de m’unir à toutes choses et aux êtres, par amour et non savoir. Elle veut une neuve présentation et non la répétition des représentations usées, fût-ce au prix de ce ravalement où excellent les commis du pouvoir. La poésie est rebelle, révolutionnaire au sens propre, renvoyant au pur antécédent de ce qui existe, Absolu désireux pourtant de se révéler pour nous et par nous. Ce que j’ai appelé co-naissance. Le mensonge et l’imposture institutionnels ont intérêt à l’exclure, ce que semble avouer Platon. La poésie est inacceptable ! Comprendre la poésie n’est donc pas la comprendre, mais vivifier une unique figure du Seul qui opère sa metanoïa (chez Plotin, retournement et parachèvement de la procession) ; c’est accéder à l’être, autrement dit à soi-même, difficile, rare et périlleux voyage.(4)

(1) Christian Doumet : Faut-il comprendre la poésie ? Klincksieck 2004

(2) Encyclopédie Philosophique Universelle (PUF) : Le Discours philosophique, articles d’Henry Meschonnic (La poétique) et Julia Kristeva (La révolution du langage poétique)

(3) Je préfère ici renvoyer à l’abondante bibliographie de Christian Doumet. J’y ajouterai : Jean-Marie Gleize, A noir, Poésie et littéralité, essai/Seuil 1992

(4) Les Anthologies d’A. Gide ou de G. Pompidou (en Livres de poche) me semblent vieillies, pas celle de Robert Sabatier (Albin Michel). La plus récente et la plus complète, je crois, serait celle de Poésie/gallimard (édition de J-B Para, avec une préface de Jorge Semprun) mais elle n’offre aucune présentation des poètes choisis, ce que Sabatier fait à merveille.

Un commentaire sur “Comprendre la poésie

  1. Beaucoup de gens n’ont que faire d’expériences aussi singulières, d’expressions vite qualifiées ‘hermétiques’. Oui, »accéder à l’être, autrement dit à soi-même (par la chose poétique) est un difficile, rare et périlleux voyage », même et d’abord pour le poète qui peut se griser d’écriture. Très difficile car aucune bulle-miniature de nos existences n’est superposable à une autre. L’éloquence symbolique des événements qui nous frappent s’enfle au vent d’un destin si différent pour chacun! Si la bouffée de sens libérée en poésie à la faveur d’un fait ou d’une pensée, n’accroche rien de vital chez l’autre, il ne peut rien se passer d’essentiel…Les signes poétiques ne peuvent éclairer personne si l’énergie chargée à la naissance des mots ne trouve pas chez l’autre un lieu de flamboiement.

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s