Juste un instant (13) : Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy ne cesse d’avancer dans une expérience poétique vaste – vaste parce qu’également philosophique, gnoséologique – dont il parvient à traduire les riches couleurs de sens au travers d’une immense oeuvre écrite, vers et prose. Dernièrement il avait évoqué dans Les planches courbes (1) sa propre disparition, cet éloignement du rivage des heures quotidiennes qui est notre destin à tous. Et il semble aujourd’hui, dans un court texte récent (2), en se rappelant des rêves aux images complexes mais d’un clair enseignement, déclarer son entière conviction que présence égale monde, sans banalité, richesse donnée bien plus que par la conceptualisation, richesse offerte au seuil du monde enfin reconnu comme la manifestation même de l’esprit, en toutes choses. En poésie.

« Vois, moi je souffle – j’éteins – le monde », dit la voix qu’on gardait en soi étouffée. Vois, il ne va nous rester que la lumière. Et comme je comprends cette suggestion ! Comme je comprends qu’en présence des mondes comme en produit le langage, cette conceptualisation obligée, ces milliers d’outils de fer noir enchevêtrés pour rien, telles des épaves, sur la plage à jamais déserte, on veuille tout souffler, comme le propose l’enfant dans l’arbre de l’univers, et faire du silence une voie au-delà de toutes les voies ! Comme je comprends maintenant pourquoi m’ont parues vraies, certains soirs, les théologies négatives !

Je comprends, en vérité je n’ai cessé de comprendre ces mots qu’à l’instant encore je voulais croire une énigme. Mais c’est un fait, aussi, que, les comprenant, je me refuse pourtant à les faire miens, c’est-à-dire à leur reconnaître valeur ultime au-dessus du heurt des pensées. Radicale cette intuition, mais pas pour autant la plus vraie. Une tentation, cette lumière au fond de la nuit, mais comment oublier ceux qui dorment sur le rivage, la lettre sociale imprimée au fer rouge sur leur épaule ? Et comment ne pas repenser à ces deux de la nuit ancienne, deux qui se sont endormis alors que c’est bientôt que va sonner pour eux le réveille-matin d’à côté du lit pour une journée de bien peu de sens ? L’expérience mystique n’a pas le droit d’effacer ce sentiment de tristesse.

Autrement dit ? Eh bien, ma pensée, c’est qu’il y a deux lumières. Celle-ci, dans l’abîme nocturne, pour ceux qui savent se glisser dans un au-delà du langage : une blancheur d’aurore boréale d’abord, puis peut-être un éblouissement, la mort un instant visible…

Mais comment ne pas voir et aimer cette autre, ici où nous sommes, lumière des matins et du soir ? (…) Deux lumières, deux approches de l’unité. L’une, de croire que l’Un ne se médiatise dans nulle pensée formulable, si bien qu’il faut renoncer à en éprouver la présence si on ne fait pas en soi un total silence, dans l’oubli même des êtres qui nous sont proches. Mais l’autre, de comprendre – de ressentir – que ce qui se retire des mots est présent dans la fleur du bord du chemin, la poussière qu’un peu de brise soulève, l’intonation d’une voix, des cris d’enfants à leurs jeux. (…) L’Un, qui s’absente à l’infini de ce qui n’est que concept, se présente, à l’infini tout autant, dans les moindres choses simplement vues, les moindres paroles simplement dites ; et peut se faire ainsi suffisance et plénitude dans les propos les plus humbles en apparence. (…) L’Un parle à travers tout dans les existences et dans les choses, et ce n’est pas le langage qui lui fait comme tel obstacle, car nos mots ont sous la pensée, comme le sol où prendre racine, de quoi simplement désigner, laisser paraître et fleurir. C’est à se clore sur soi que les formulations le font taire. Et ne faut-il donc pas choisir à l’encontre de la mystique : reconnaissant dans la lumière d’ici le rayon de l’Un réfracté par des lieux et des êtres qui en différencient la vie, qui donnent le temps de révéler sa beauté ?

Déconceptualiser, pour que cette lumière croisse. Mais tel est précisément le projet de la poésie, qui reste parmi les mots parce qu’elle aime les choses, les sachant la pluie d’or que répand sur l’être parlant, cette Danaé encore captive, l’unité restée pourtant indéfaite. Et fort de cette conviction rétablie je puis donc renouer avec le travail d’écriture… C’est vrai, et je ne pourrai l’oublier : même dans les poèmes les plus intenses l’imagination qui anticipe sur le désir sera là pour tracer ses propres figures, et celles-ci seront à nouveau du conceptuel, c’est-à-dire la perte de l’immédiat, l’oubli de la finitude, une encre noire se répandra dans la lumière. Mais désirer, c’est aussi se tourner vers des êtres et des choses. Et le rêve qui les efface mais tout autant les recherche n’est vraiment dangereux que s’il ne sait pas qu’il est un rêve…

Ecrire n’est pas un acte simple ou, pour être plus précis, l’acte d’une personne qui serait simple. Nous sommes tous ce Janus dont l’érosion du masque de pierre révèle l’effet d’un temps qui est aussi celui qui use nos vies. En nous veille quelqu’un qui détient un certain savoir et qui le médite, se le représentant dans sa propre langue quand l’occasion le permet, souvent un texte, ou une peinture, mais nous sommes aussi celui qui ne veut pas de cette sorte de connaissance et ferme les yeux dans le texte même, ou l’image.

Et celui qui sait, c’est le Je profond, dont Rimbaud disait qu’il est « un autre », c’est le regard de l’enfant qui vit parmi des présences : il en a reçu des clefs pour se souvenir et continuer à comprendre, et il ne renonce pas à le faire. Tandis que celui qui ne veut pas savoir, ou tout au moins remet d’y penser, c’est le moi que nous sommes dans notre vie de plus tard, oublieuse de l’origine, ou plutôt c’est l’artiste au sein de ce moi, l’artiste qui fréquente, lui, les désirs dont est faite cette existence tardive, parmi des réalités devenues des choses, à posséder, et qui met sa maîtrise des formes au service du désir de cette possession, de ce rêve. (…) Et la poésie, eh bien, c’est l’obstination avec laquelle la vigilance du Je profond critique les visées du moi, ranime dans la forme son grand possible…

(1) Les planches courbes : Le Mercure de France 2001

 (2) Deux scènes et notes conjointes : Galilée 2009