Juste un instant (14) : Jacques Dupin

Pour parler simplement, je n’ai pas de réponse à vos questions. Ou d’exécrables réponses à une mauvaise question. À une question incongrue, inadéquate à la mesure et au sens de la poésie. De la poésie qui n’existe, ne s’absente, ne surgit, que pour refuser la réponse. Et pour s’approcher de la question. De l’autre question. De la question de l’être dans le monde, et de l’autre dans la langue. Dans l’Éclisse qui ouvre son livre M’introduire dans ton histoire (1) Jacques Dupin s’insurge non seulement contre une question posée qui viserait à définir la poésie – il sort ainsi, s’extrait lui-même de toute ‘logique’ – mais parce que la réponse qui existe est vaste comme le monde lui-même (l’être dans le monde) et secrète comme la présence de l’autre qui hante la langue, celle-ci comme mon ex-pression même, cette significativité qui n’est qu’à moi, ma parole ou ma subjectivité. Nous sommes en poésie, nous sommes en gnose, dans le travail d’une découverte à la fois terre promise et inachèvement, promesse et mirage en perpétuelle dissipation, objectif tenace et disparition, dé-sastre, celui de l’humanité contemporaine sans doute.

Mais le drame est d’une histoire ancienne. On le sait, Platon a chassé la poésie de la cité et depuis elle est à jamais « l’absente de tout bouquet », la formule fatidique de Mallarmé. Mais la poésie travaille, gésine sans cesse à l’oeuvre et puissance tectonique, invisible et bouleversante. Insaisissable, en avant et en retrait, à l’état naissant, dans le tisonnement des foyers et des confins, elle ne répond pas aux questions, elle les pose, les déplace, les soulève, infiniment, plus loin… La poésie, si elle existe, si elle a jamais existé, n’a nul besoin de sortir de son labyrinthe souterrain, ni de s’écarter de son tracé volatil. Ni de se manifester ni d’être représentée… Elle traduit, elle engrange à l’infini. Et dans le miroir de sa lecture innombrable, elle se réfléchit, se met en question. Elle assouplit sa trace, élargit son horizon. S’ouvrant aux souffles du dehors, elle approfondit la découverte et le dénuement de soi. Son ouverture, sa porosité, deviennent son identité…

La poésie telle qu’elle est reçue, ou plutôt éconduite, égarée, perdue de vue, me suffit et me comble… Elle est écriture vivante, écorchée – ou non-écriture en activité dans le sous-sol de la langue – ou projection du désir et des mots de chaque jour dans le balbutiement du futur… La poésie n’a besoin que des mots. Elle peut exister sans les mots. Elle peut se passer de table, de papier, de tremplin… Elle vit de rien. Ou de l’air du temps. Du désir, et de la mort. Et du vide qui la soulève… Pourtant elle s’adresse à quelqu’un. A un lecteur inconnu. A l’inconnu de tout lecteur. Elle ne s’accomplit pas sans un partenaire inavouable. Elle ne respire, elle ne se détend, que tendue par le désir de l’autre. L’autre étant l’inconnu, elle étant l’absence toujours…

L’autre, pourtant, Dupin l’a rencontré maintes fois, frère, pareil, dans le tourment et la création. Et les plus beaux textes de Dupin, je crois, sont ceux qu’il dédie à l’autre connu, bien d’autres qui sont pour lui autant de témoins du mystère unique. C’est ainsi que dans le texte suivant : La difficulté du soleil (sous-titré : Pierre Reverdy) il approfondit et augmente son propos pour nous rendre plus compréhensible ce qu’il faut entendre par poésie. Pour l’aimer, la célébrer davantage. Quand on refuse les tentations d’un ailleurs, les illusions d’un au-delà, les mirages d’un futur. Et qu’on se tient sur la terre, au plus près des choses, à l’écoute de soi, les yeux ouverts, et qu’on persiste (…) Le poème est une attente, mais « la vie est la seule source ». Il faut écarter scories et gravats, ce que la sensation et la pensée n’ont pas saisi et possédé, comme le battement d’un noeud de sang dans les artères. Vertige de la proximité, intime raccourci. Tout se passe en effet à la surface des choses, dans la rue, sur le toit, contre « la peau d’un homme ». Et à l’instant précis qui nous empoigne et nous rejette… Ce qui se passe, à chaque instant, à la fois excède nos limites et ne suffit pas à notre désir. Nous échappe et nous déborde à la fois. En dresser le constat, à tout moment, c’est préciser les traits d’une blessure, la maintenir ouverte, attiser son secret. Le poème est l’accomplissement d’une attente, l’attente d’une attente, – et son scintillement. Il est toujours le trait sans fin qu’on tire contre le centre vide de la cible.

Dans un siècle cruel qui semble avoir privé l’homme d’espoir, et donc de parole, d’autorité ou de mérite pour ‘le’ dire en vérité, le poète seul, croit-il, peut ‘brûler’ tout mensonge, supporter l’attente, l’orienter même, céder la place à la valeur peut-être, le soleil réel d’une improbable ascension – ou d’un perpétuel recommencement. Ne disant rien, dans la proximité la plus juste et avec les mots les plus simples, ne disant que la chose de chaque instant, enfin ailée. « Le poète est un four à brûler le réel ». Feu irréel donc, au centre de tout, et qui provoque et décourage les tentatives d’évasion. Il ne dépayse jamais, il nous donne ce monde-ci, ruisselant et purifié, il nous fait habiter ici, ce toit éclairé par l’éclat brisé d’une vitre où songe et réalité se mêlent et fuient ensemble… L’auteur lui-même, non le poète, est une tentation tôt consumée. Il se sait en excès et se retire. Le « je » est banni ou neutralisé. Personne ici ne parle, ne se découvre… Retiré jusqu’à l’invisibilité derrière la poésie la plus dépouillée, la plus nue, la plus silencieuse. Invisible afin de ne laisser aucun obstacle, aucune opacité… Le poète, c’est-à-dire personne, devant le mur qui nous arrête, et qu’il traverse, continue d’écrire sur le sable et la poussière… Moins il a à donner plus il donne. Il maintient l’espace ouvert.

Et le soleil commence une périlleuse ascension… Le rien affirmé, le « je » banni, ne sont pas néant dans la poésie de Jacques Dupin. « Un mur traversé… »

(1) M’introduire dans ton histoire : P.O.L 2009. Cette parole de Mallarmé précède ici l’enchantement des grands poètes (et des grands amis) : Reverdy, Tortel, Charles Racine, Ponge, Adonis, Char, Paz, Blanchot, Jaccottet, Guy Levis-Mano, Auster, Celan et bien d’autres…

Complémentairement, je note cette autre publication : Par quelque biais vers quelque bord , P.O.L 2009, qui célèbre les peintres, nombreux aussi :  Kandinsky, Braque, Ernst, Pollock, de Staël, Bram van Velde, Michaux, Riopelle, Alechinsky, Bacon, Adami, Rebeyrolle – comment tous les citer ? Mais je veux finalement mentionner tout particulièrement le grand livre, l’indispensable livre consacré à Joan Miró, Flammarion, réédition 2004

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