À fin de ‘le’ dire : cinq poèmes de Manoune Maës

La parole poétique surmonte l’aporie philosophique de l’être et de l’étant : elle désigne une demeure où connaissance et réalisation s’unissent en un unique accomplissement que cette parole révèle, le plus souvent de manière obscure, absconse, et quelques fois, par des mots que tous peuvent comprendre, des images auxquelles tous peuvent accéder s’ils consentent à la reconnaissance de cette ‘chose’. « Ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire », a prétendu certain logicien ; non, il est possible de l’évoquer, voire même de le désigner, comme des peintres contemporains y parviennent. Manoune Maës est poète de cette aurore où la rencontre de ce modèle de perfection est rendue possible, notre humanité exhaussant la (‘pâle mer de la totale’) Déité. Cette rencontre, nous y sommes invités dans notre for intérieur, grâce à cette claire lisibilité du poème offert. C’est notre destination, la fleur épanouie d’une vie qui devient nôtre. (1)

AU PREMIER SOIR

Au premier soir

du reste de ma vie

le corps écumé de ses peurs

vendangé de ses désirs

la douleur de moi effacée

j’entends par-delà

les voix de passage gonflées

comme dans un hall de gare

un muet éclat de rire

rien n’empêche que la vérité

soit semée de mensonge

le mensonge tissé de vérité

que le blanc vire au noir

le noir s’ouvre au blanc

et que je vive à tout instant

la mort comme une absence

plus légère que plume de caille

LE PUITS

Le soleil brûlait les distances

à les entendre

ils savaient tous où trouver

les maisons fraîches

et les sources perdues

penchés sur la margelle

ils guettaient dans l’eau du ciel

un monde renversé

d’étoiles noyées

mais tout leur échappait

les passades du temps

les feintes de l’espace

l’abandon volatil des couleurs

le sacrifice de la peur

jusqu’au pur consentement

un vol d’oiseaux très bas

leur fit tourner la tête

RIEN

rien à raconter

dans ma mémoire d’enfant

je suis toujours à la fenêtre

la vitre m’oppresse autant que les constellations

parfois les couleurs me quittent

je fais la planche sur ma conscience

immense rétine                                                                                  

à peine si je devine

dans mon royaume sans givre

et sans maisons astrales

que Tout se rassemble à temps

l’avant et l’après

le désert et la source furtive

le cri soudain et le silence

mais très vite je vois double

et tel Quasimodo je trébuche

sur mes bosses

QUAND LE MONDE M’OUBLIE

Quand le monde m’oublie

je flâne étourdiment

entre le ciel et l’eau

des profondeurs

d’une tendresse première

le Sans-Nom m’appelle

par tous vos noms

jamais par le mien

mon plus mince regard

 a beau le chercher

dans les remous de l’eau

perle rare poisson sélène

c’est seulement quand

je l’appelle par mon nom

qu’Il semble me répondre

mon esquif au courant des tempêtes

se fait leur complice

il prend l’eau me répand

avec mes humeurs mes rinçures

je suis moi-même liquide à boire

pour assouvir mon désir d’être

Tout et cet Or qui l’éclaire

L’ŒIL

L’œil ouvre le jour

visite la maison endormie

dissipe la buée sur

les carreaux de la nuit

bonheur à être

sans raison ni sens

de l’aube défaite

à l’aube vacante

le temps oscille

freinant la chute

infinie de la neige où

tantôt je me repose

comme sur un oreiller

tantôt je déploie ma propre

durée de flocon inscrite dans

le même remous de surface

la même absence insouciante

de naissance et de mort

ainsi soulevé éparpillé

l’Un n’a dans les mots que

le charme des éclats de verre

quand une lumière s’irise

sur leur biseau