Poésie, retour

Publié dans Connaissance du matin le 10.03.08 :

Je relis Pierre Torreilles ces jours-ci, son ode Denudare, publiée pour la première fois en 1973 (1) : poésie pure et manifeste, parce que la poésie a bien vocation à ‘le’ dire, à évoquer le secret, ce qui se cache en se donnant, se donne en se cachant. Ce n’est plus un thème si rare, malheureusement presque galvaudé, mais l’on trouve rarement les mots capables de le dire avec sincérité, probité, une si belle véracité. J’avais écrit à la fin de mon essai sur La création, réflexions pour une vie poétique (Editions 379, Nancy 2003) :

L’identité ne se lie(lit) pas dans l’arithmétique de tous ses moments éparpillés. La constante évidence du moi à la traversée des évènements qui l’affectent est l’épiphanie d’un Seul multipliée de ses innombrables venues au miroir de la co-naissance… Au réceptacle multiforme des conditions, il se figure par la multiplication même, quoique sans dispersion, des traits de son unique envisagement… Au souvenir rassemblé des expériences, Dieu accorde l’identité et c’est ainsi que “je suis Dieu en personne bien que personne ne soit Dieu ni Dieu une personne”.

Le mystère que je reste en moi-même pour moi-même, c’est le Secret d’un Absolu infigurable, qui se donne à co-naître grâce à la vitalité de tous les possibles qu’il actualise à travers ma seule unique expérience. La conjonction ‘et’ à l’intérieur du binôme un mouvement et un repos, désigne une seule identité et une seule réalité. Néanmoins chacun des deux termes n’est pas l’autre et n’est pas réductible à l’autre. Ni logique ‘physicaliste’, ni explication possible : la preuve s’éprouve à l’épreuve de son irrémédiable négation, toute mesure s’appliquant toujours là et non ici, à la source de pure lumière…

Il aura fallu, étrange et rare alchimie, que les concepts et l’intuition s’enrichissent jusqu’à l’extrême perfection d’eux-mêmes et que s’établisse une sorte de silence logique, l’écho de l’âme qui s’aime d’un amour infini, la Vie comme une réitération de l’Esprit pur, le dialogue d’un nominatif rêvant éternellement sa propre duplication, imaginant les scénarios de l’existence multipliée par le miroir des images. Mais qui a jamais témoigné de ce halo silencieux de pure lumière, nimbant le chant et les couleurs de la vie ?

La méditation de la vie sera donc l’élucidation perpétuelle de l’intimité jumelle de moi … et moi, repos et mouvement à la croisée de l’existant et du non-existant. Consonance ou résonance du Seul multiplié des échos innombrables de son chant. Et puisqu’il y a autant de chants que d’instruments, il ne peut y avoir ni programme ni obligation ; il revient à chacun d’accorder son instrument à cette musique sans notes… Lorsque la connaissance extrême délivre l’amour, l’amour délivre la liberté. Ainsi naît la vie poétique…

Voici, choisies chez Torreilles, quelques bribes de cette poésie qui confine la connaissance extrême, déclinée par ‘moi’, à proximité de la naissance, de la disparition, de la vérité muette des choses et de tout ce qui passe pour prouver ce qui est, exactement, en mots perdus et retrouvés, perdus et retrouvés …

Dans sa contradiction / La chose s’accomplit / Singulière est alors / L’évidence totale.

Aveugle est le captif des mots, / Celui qui les maîtrise, sourd, / Mais nombreux est cela / Qui demeure habitable.

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Lierres,votre silence / Ne cesse de m’écouter / Opaque est le séjour / En vos cités sans transparence / Mais dans la lumière où je nais / Monte la source du poème.

………

Béante lumière crie, / Le monde aussi s’absente… / C’est alors, éblouie / La solitude renversée. / Creuse, / La pluie survient à l’intérieur des yeux, / Délivre l’heure. / Ton poème a crevé le regard, / Etonné la mémoire

………

Ici / Dans le déroulement du réel invisible, / Le même se retourne / Et fonde ce lieu-dit. / … Opacité soudaine de la mort, / Comme une déchirure est l’homme / Interrompu… / … Tel se colore / En son commencement aussi / Le non savoir démuni de silence.

L’herbe recueille l’aube. / Quelques siècles issus de pluies, / D’autres pollens accumulés… / Le coeur trop grave / Et la fleur écrasée, / Le grain mal contenu, / L’exil si transparent, / L’abri / L’absence / Jusqu’à l’éloignement. / Mais à ce lieu survient / Le mot d’avant le sens.

En ce jardin / De l’incessant oubli / Les mots sont en retrait. / Les appeler / Déchire l’évidence / Nulle pensée ne vient / Rayer la transparence / Où se reconnaît ce jardin

………

Où ce jardin / Ne rêve plus en moi. / Maintenant je l’habite / Et je sais, / Du plus profond de ma parole / Du plus haut de mon silence / D’ici.

………

Dans la nécessité de faire, / Fonde sur ce qui est présent, / Ne t’écarte jamais. / C’est là l’éternité de / L’éphémère, l’écrit et la distance, / L’absence recueillie / Et c’est là pénétrer droit / Au coeur de l’objet. / Dans l’unité de ton attention, / A la fois présent et absent, / Parle / Que ta langue soit immobile

Et ta parole ainsi sera libre de te laisser / Le geste qui surgit ne te sépare pas quand tonne le silence, / La lumière écrit au coeur de ce qui vient, car le réel torture son langage à fin de retenir le juste, de lui-même sans cesse ébrasé. / Mille gouttes déjà de luminosité soudaines. / Mais souviens-toi, les mots / Ont une signification acquise,

Leur mémoire a toujours / Arraché l’herbe qui languissait / Dans ces fissures et le mur / Entourant cet enclos est muet

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D’où viennent cependant / Ceux-là que désensable / L’évidence, qui s’obstinent / Encore aux jointures cassées / Des pierres d’un muret ? / Ils ne sont plus l’excuse / De comprendre, et s’ils brûlent / Parfois entre leurs sécheresses / Orageuses, derrière leurs / Eclats, s’enfonce le jardin.

Errant vers ce qui signifie, / Ils n’en peuvent / Trouver le sens que dans / L’absence où il s’inscrit. / Dans ce murmure de leur / Chair ils laissent / L’indicible.

………

Il laisse au creux des mots abandonnés / Tout le silence qui le porte. / Je le perçois sur l’anxieuse rive, / Ô lumineuse étourderie de tant d’oiseaux, / Si doucement imperceptible / Une ombre. / Le jour qui ne le peut dissimuler / Le cèle cependant / Jusque dans la fébrilité des doigts/ Dans l’arrière pays j’ai vu / Les longues mains des buis / Fouiller entre les dalles de la terre. / Plus taciturnes que l’ivoire / Etaient leurs doigts lavés de pluie.

Moi je porte en écho le silence. / Tout est au fond de l’apparence / Et murmure sans fin sous la dalle du froid / Mais / L’usage des usés / L’opacité de l’insignifiance inerte de leur nombre / Et leur éloignement, laissent / D’une patrie possible, antérieure ou future, / Différente, la trace, / Le bleu du ciel immédiat / Sous le passage de l’oiseau, / L’interrogation visible de l’absence, / La richesse inouïe / De la proximité de tout commencement / Font à nouveau ce lieu possible.

………

En chaque mot / Voici que le silence indique. / La forme de silence / Oeuvre à l’espace essentiel. / Dans l’extrême simplicité / S’ouvre l’énigme qui le cèle. / Saisi, celui qui s’éloignait. / Il perçoit désormais le chemin parcouru / Depuis le fondement jusque dans l’évidence…

Je dis / La souveraineté des choses évidentes/ Je dis / Qu’entre le visage et le coeur, / Mêlée d’ombre et dans la lumière, / Gît la naissance, avec la mort. / Et je dis la limpidité / Des choses de la mort / Je dis l’éternité de l’évidence.

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« Gît la naissance, avec la mort »… Je dirai moi dans une prochaine note, qui sera ma dernière de cette série (ce sera Mystique de Pâques, que j’ai à nouveau publié en 2009 dans ce blog) ce qui souffle de la Vie en toutes nos vies, au prix du mensonge et de la mort sacrifiés, à la résurrection de tous les mots éclairés de l’évidence poétique.

(1) Pierre Torreilles : Denudare, ode (Poésie-Gallimard 1993) En appelant la Librairie Sauramps à Montpellier, on peut trouver en pdf une conférence prononcée en 2006 par Paule Plouvier en hommage à Pierre Torreilles décédé en 2005 – www.sauramps.com

(2) Je signale l’existence de deux sites exceptionnellement riches, et qui honorent fastement la cause de la poésie :

de Florence Trocmé – www.poezibao.typepad.com

de Jean-Michel Maulpoix – www.Maulpoix.net