Ultima, les mots de la fin

Dernièrement j’ai diffusé à destination d’amis très sûrs un petit texte d’Ibn’Arabi, extrait des Fosus qui sont, comme chacun le sait, la somme de son enseignement, les mots trouvés pour dire lui-même sa réalisation. Et encore une fois, j’ai relevé une certaine incompréhension ; la plus habituelle d’abord, qui fait de l’attestation akbarienne une attestation toute pareille à celle de tous les autres ‘sages’… On pourra même y adjoindre en complément une citation de St Augustin et passez muscade… Ou bien, on verra qu’il y a une belle image poétique, celle de l’ombre, qui semble cacher bien des secrets, en manquant l’affirmation de l’amphibolie, ce mot qui fait rigoler toute la galerie et que je me plais à répéter… N’y voyez aucune amertume de ma part. Donc voici ces mots d’Ibn’Arabi, auxquels j’ajoute aujourd’hui quelques compléments.

… Tout ce que tu perçois n’est que l’Etre de Dieu dans les essences permanentes des possibilités ; en tant que l’ipséité (de ce que tu vois) est Dieu, c’est Lui qui en est l’être, et en tant qu’il y a différenciation des formes, ce sont les essences des possibilités ; de même qu’il reste toujours « ombre », en vertu de la différenciation des formes, il reste toujours, par cette même différenciation, « monde » ou « autre-que-Dieu ». De par son unité existentielle, l’ombre est Dieu même, car Dieu est l’Unique, l’Un ; et sous le rapport de la multiplicité des formes sensibles, elle est le monde – comprends donc et réalise ce que je t’explique !

Puisque la réalité est telle que je viens de le dire, le monde est illusoire, il n’a pas d’existence véritable ; et c’est ce qu’on entend par l’imagination (englobant le monde entier) : c’est-à-dire que tu t’imagines que (le monde) est une réalité autonome, séparée de Dieu et sur-ajoutée, alors qu’il n’est rien en soi. Ne vois-tu pas que dans l’ordre sensible l’ombre est rattachée à la personne dont elle se projette et qu’il est impossible qu’elle s’en détache ? Car il est inconcevable qu’une chose se sépare de sa propre essence.

Reconnais donc ta propre essence, qui tu es, ce qu’est ton ipséité, quelle est ta relation envers Dieu, par quoi tu es Dieu et par quoi tu es « monde » ou « l’autre », ou ce qui correspond à ces expressions, car telle est ta nature.

C’est à l’égard de ceci ( savoir cette connaissance de soi-même) que les sages sont supérieurs les uns aux autres. (Le Verbe de Joseph)

Et ce complément, peut-être plus utile, toujours dans les Fosus… Peut-être bien plus précis, mais foudroyant toujours… Trop concis ? Mais quelle explication ajouter ? Arriver là…

Dieu voulut voir Sa propre essence en un objet global qui, étant doué de l’existence, résume tout lordre divin, afin de manifester par là Son mystère à Lui-même Dieu a dabord créé le monde entier semblable à un miroir qui na pas été poli Il ny a donc hors de la Réalité divine quun pur réceptacle, mais ce réceptacle lui-même provient de la Réalité divine car la réalité toute entière, de son commencement à sa fin, vient de Dieu seul, et cest vers Lui quelle retourne. Ainsi donc lOrdre divin exigeait la clarification du miroir du monde, et Adam devint la clarté même de ce miroir et l’esprit de cette forme. Etant donné que l’être éphémère manifeste la forme de léternel, cest par la contemplation de léphémère que Dieu nous communique la connaissance de Lui-même Dieu se décrit à nous au moyen de nous. En le contemplant, nous nous contemplons, et en nous contemplant, Il Se contemple bien que nous soyons nombreux quant aux individus et aux genres En vérité, l’univers est imagination, et il est Dieu selon sa réalité essentielle… (Le Verbe d’Adam) 

Certains, observant la loi des formes réfléchies dans des miroirs, ont prétendu que la forme réfléchie s’interpose entre la vue du contemplant et le miroir même… En réalité la forme réfléchie ne cache pas essentiellement le miroir, mais celui-ci la manifeste : Dieu est le Miroir dans lequel tu te vois toi-même, comme tu es Son miroir dans lequel Il contemple ses Noms (les modèles).

Si tu savoures cela, tu savoures l’extrême limite que la créature comme telle puisse atteindre par la connaissance intellective… (Le Verbe de Seth)

Alors, s’il m’est impossible de fournir une explication, si je m’évite en tout cas l’explication de texte, je donnerai encore cette citation de Ghazali, autre soufi célèbre (1058-1111) qui illustre la ‘mise en pli’ du réel, de la manifestation initiale, cette dualité fondamentale – et si l’on veut rester en philosophie, de l’être et du néant.

… toute chose autre que Lui, considérée dans son essence ou sa réalité propre est pur néant. Tandis que, si l’on considère la face par laquelle l’existence se communique à elle à partir de l’Un vrai, on la voit comme existante, non pas dans son essence mais par la face de son existentiateur, de sorte que l’existant est uniquement la face de Dieu. Chaque chose a donc deux faces : une tournée vers elle-même, une tournée vers son Seigneur. Si l’on considère sa face à elle, elle est néant, et si l’on considère la face de Dieu, elle existe. Ainsi donc il n’y a pas d’autre existant que Dieu et Sa Face. Dans ces conditions, « toute chose est périssable sauf Sa Face » éternellement et perpétuellement…

     Ghazali, Le Tabernacle des Lumières (traduction Deladrière, Seuil 1981)