Créer (1) : l’excédence

Créer, c’est le titre d’un livre du philosophe Paul Audi, une nouvelle édition entièrement refondue publiée ces jours-ci par Aubier – un livre sous-titré Introduction à l’esth/éthique, ce qui appelle bien quelques éclaircissements puisque la création, comme l’envisage Paul Audi, n’est ni la création ex nihilo des théologiens, ni la création artistique comme on la nomme communément pour définir l’invention de formes inédites ou hors du commun.  Il s’agit plutôt d’une excédence, notion centrale dans son livre, qui découle, on s’en aperçoit au fur et à mesure de la lecture, d’un enseignement pris auprès de Michel Henry pour qui toute la vie subjective s’élançait originellement d’une auto-affection de l’Absolu – en création précisément de lui-même ou, si l’on préfère, en manifestation de tous ses possibles. ‘Ethique’ renvoie bien à une expérience de soi, et ‘esthétique’ à une expérience de la communauté, de la perception du monde, l’une et l’autre fondues en un seul mouvement d’excédence créatrice capable de manifester que moi ‘suis’ essentiellement (ou ‘phénoménologiquement’ comme aurait dit Michel Henry) plus que moi.

… s’il est tout à fait juste de penser que la philosophie est, en tant qu’art, une « expérience créatrice de ce qui est en devenir (à savoir …) la vie même », cette pensée ne revient pas pour autant à définir la philosophie comme une métaphysique (et encore moins comme une esthétique) contrairement à ce qu’estime Heidegger. En effet, il ne s’agit pas là d’une question d' »être » – et encore moins de « forme », la forme étant elle-même une certaine figure de l’être -, il s’agit bien plutôt de vie… il s’agit d’expérience créatrice de la vie elle-même. Et, par conséquent, d’Apparence tout aussi bien. Car c’est au domaine de l’Apparence qu’appartient la création, et c’est de l’Apparence que participe le « chaos ». Une Apparence qui caractérise de part en part le plan de vie, la dimension au sein de laquelle « vivre » s’éprouve et s’érige en soi-même, mais qui ne peut être saisie au moyen de cette dualité de l’être et du paraître sur laquelle s’appuie le mode de pensée métaphysique. En fait seul permet de l’aborder – et incidemment de la mettre en valeur – ce que Nietzsche intitule le renversement du platonisme…

Le renversement du platonisme, on ne le sait que trop – je dis ‘trop’ parce que le propos a conduit à des exagérations parfaitement caricaturales, des déformations de la pensée du maître de l’Académie et ce, dès la prise de parole de son élève Aristote – est la préoccupation principale de toute la philosophie contemporaine depuis Nietzsche. Il faut être catégorique sur ce point : si le platonisme est ce dualisme qui oppose sans nuance le règne de la sensibilité à celui de l’intelligibilité, on peut le rejeter sans aucun scrupule de pensée. Mais l’est-il vraiment, et Aristote a-t-il eu vraiment le souci exclusif de corriger ce défaut ? Et ses successeurs, notamment les théologiens médiévaux, autant chrétiens que musulmans ? Mais, dans une forme classique, scolaire et même simpliste, de la position du problème, on peut indéfiniment opposer les thèses d’un idéalisme, supposé être le modèle platonicien, à celle d’un empirisme prétendument inspiré d’Aristote et fer de lance aujourd’hui des philosophies anglo-américaines contemporaines. Que la phénoménologie, avec Husserl, puis Heidegger, puis Merleau-Ponty et Henry, ait permis de ‘repenser’ le problème, dans la définition d’une intentionnalité de vie, soit contrariée dans le figement d’un Dasein, soit dynamisée dans une ‘chair’, et l’on sait encore toute la différence qui oppose le concept merleau-pontien à celui d’Henry, c’est bien la piste empruntée par notre auteur. Avec une illustration ici empruntée à des figures de l’art qu’on n’a pas l’habitude de rapprocher pour une étude de cet ordre.

Je me suis fixé pour but, sous le nom d’esth/éthique, de « voir l’homme » (c’est-à-dire de concevoir son essence) à partir de cette possibilité supérieure où son existence ose et gagne le chaos et s’avère ainsi parfaitement créatrice. Un but dont l’accès supposait de « revenir à soi » – c’est-à-dire au Soi, à la question du Soi, puisque, comme cela vient d’être dit, ce qui se présente comme la source de toute « expérience créatrice » n’est autre que « la vie même », la vie en son incessante auto-affection, et qu’en raison de cette affectivité constitutive la vie n’a rien d’une essence générale et anonyme, qu’elle n’existe que pour autant qu’elle s’incarne en une ipséité – dans ce Soi charnel et pulsatile… Il n’y a pas de création possible sans l’existence incarnée d’un Soi vivant, fût-ce dans cette infrangible et absolue « dépossesion de soi » qui, dans la création, s’empare du moi sous le coup de cette puissance d’art qui a pour nom l’ivresse…

Si un créateur crée, c’est aussi à l’aide de quelque chose qui, sur le plan matériel ou sur le plan intellectuel, lui est au préalable donné ou transmis, quelque chose dont il hérite ou qu’il s’approprie plus ou moins volontairement. Cela veut dire que l’acte de création repose toujours sur un mouvement de reprise qui est lui-même de l’ordre de la déformation et de la transformation. (…) Car créer suppose – toujours à titre de condition nécessaire – de détruire ce qui a déjà été instauré à l’occasion d’une autre création, la création étant, redisons-le, de l’ordre de la reprise et, donc, de « l’appropriation », le nouveau étant le plus souvent non pas repris au passé, mais repris du passé, renouvelé de l’ancien. Créer, en ce sens, signifie recommencer… Le créateur n’imite pas, mais transforme et transpose…

Des nombreux exemples offerts, je voudrais citer celui de Van Gogh, particulièrement convaincant lorsqu’il écrit à son frère Théo (puis je citerai à nouveau Paul Audi) : « Je m’efforce de rester dans le vrai, bien que je tâche d’exprimer une idée. » Cette petite phrase… est d’une portée considérable. Son importance est liée à la locution conjonctive « bien que » qui en opère l’articulation. Ce que cette conjonction souligne en effet, c’est que « l’effort » du créateur consiste à soutenir un certain paradoxe – un paradoxe qui peut prendre l’aspect d’un douloureux antagonisme, d’un conflit rigoureux… puisque ce paradoxe consiste à devoir mettre en oeuvre (« exprimer ») une certaine idée (une certaine « figure du sens ») sans jamais quitter le seul « lieu » (le seul plan) où cette idée peut devenir plus que signifiante : « significative ». Ce lieu de la significativité du sens (significance, en anglais) n’est autre que ce lieu sans monde ni espace – ce plan de vie, pour l’appeler par son nom – que déploie autour du sujet qui s’exprime sa subjectivité « très vraie » comme dirait Descartes. Ainsi, alors même que je tâche d’exprimer une idée, je m’efforce de rester dans le vrai, c’est-à-dire que je tâche de demeurer fidèle à (et de ne pas céder sur) la nécessité tout intérieure de cet acte d’expression. Audi lecteur d’Henry, lui-même lecteur de Descartes et de Spinoza ; nous sommes dans la bonne filiation, celle qui veut reconnaître, et préserver, et illustrer la vitalité de l’esprit pur, sa créativité, sans la déflorer ni commettre le sacrilège de l’ex-pression qui le définit aux dimensions d’une existence. 

Que dire en résumé ? Que notre naissance même nous désigne. Qu’elle nous désigne comme des êtres qui, par leur naissance, portent un signe indélébile : le signe de leur assignation. Assignation à ce qui nous précède – et qui n’en est pas moins ce qui, à chaque fois, nous excède. Ce que nous portons en naissant, c’est en effet le signe de ce fait irrémédiable, insurmontable, que quelque chose nous précède dans notre propre naissance, quelque chose auquel nous sommes, que nous le sachions ou non, que nous le voulions ou non, attachés dans notre indépendance même, en dépit de ce qui nous donne le sentiment de notre liberté d’agir et de penser.

Cette assignation ne peut prendre vie et consistance que dans le fait – répétons-le : absolu, infrangible, irrémissible – que nous ne sommes jamais, que nous ne pourrons jamais être, à l’origine de notre être, de notre être-en-vie, et que pour cette raison insigne, pour cette raison qui signe notre « finitude » d’êtres vivants, nous sommes tout à la fois des êtres totalement dépendants de cet Autre que nous appelons Origine et parfaitement séparés de lui. De sorte que ce qui fixe les conditions de l’assignation originelle n’est autre que ce rapport entre dépendance et séparation, voire la balance entre ces deux composantes de l’être-né. De même que ce qui définit la vérité éthique du naître participe de cette nécessité qui s’impose à chacun de tenir, comme la teneur même de son être-soi, cette balance égale, nonobstant son histoire personnelle et les vicissitudes de son existence empirique. Tenir cette balance, est-ce en effet autre chose que tenter de remporter le pari de vivre ?

Toute l’histoire de l’art  rappelle cet effort perpétuellement recommencé de dire une vérité qui nous précède et que nous sommes destinalement, pour ainsi dire, contraints d’ex-primer. Les exemples choisis par Paul Audi sont nombreux, soit les exemples d’attitudes noétiques ou spécifiquement poétiques qui s’éclairent mutuellement ou s’opposent pour la même réalisation ou plutôt le même témoignage, soit des noms auxquels on a associé toute une oeuvre elle-même entièrement révélatrice d’une épreuve de vie méritant tout spécialement d’être citée, un phare. Ainsi les thèmes de l’angoisse, de la jouissance ou de l’intranquillité successivement examinés, et les figures de Nietzsche, Rimbaud, même un surprenant Molière, et Rousseau, Mallarmé, curieusement associés dans l’anatomie d’une confrontation à l’absolu de leur vie, échec et mort compris, tragédie ou comédie ! Je reviendrai dans une deuxième partie de cet exposé sur le rôle de l’imagination dans cette grande aventure – et on sait déjà qu’il est prépondérant, et même dans la dialectique de conceptions fort éloignées les unes des autres, illustrée par des concepts qu’il ne faut pas confondre – et spécialement le rôle de l’imagination dans la création, thème repris par Paul Audi d’une antique tradition, ici actualisé par son analyse si personnelle de la modernité philosophique et artistique.