Sur Freud (2)

Mon Freud (1) a été beaucoup lu et j’en déduis que cette actualité ô combien polémique a suscité d’immenses curiosités. Je reviendrai d’ailleurs sur les thèses de J-L Nancy, plus largement développées dans ses livres sur la ‘déconstruction du christianisme’. IL était intéressant de mettre en parallèle J-L Nancy et Michel Henry qui accordent tous deux une place si importante à Freud dans l’édification de leur philosophie, et particulièrement cette mise en question du christianisme. Pour faciliter la rencontre avec Michel Henry, je recommanderai une nouvelle fois  la lecture de son long article paru dans l’Encyclopédie des PUF (première édition 1989) Philosophie et subjectivité, dont je ne cesserai jamais de dire qu’il est pour moi la meilleure référence philosophique, à la dimension d’un manifeste et pas du tout le simple résumé d’une pensée ! Cette encyclopédie est dans toutes les bibliothèques (pas seulement universitaires) et elle est aisément consultable. La lecture du maître-livre : Généalogie de la psychanalyse est toujours recommandée, mais il faut savoir que c’est une étude extrêmement savante et qui porte sur toute l’histoire de la philosophie moderne, principalement à partir de son ‘commencement’ cartésien. Il faut ici rappeler qu’en philosophie première, les questions se touchent, jusqu’à former même une seule problématique unique et l’on reconnaît les grands penseurs  à leur puissance d’embrasser cette unique problématique, mais aussi, dans la formulation de leurs propres idées, authentiquement originales, à leur capacité de les relier, parfois même de les apparenter – et cela va bien au-delà de la simple critique – à l’ensemble monumental du corpus intellectuel philosophique. Aujourd’hui, nous sortons de l’ontologie traditionnelle, allant même au-delà des critiques de Heidegger, et, avec cette notion d’un « être qui pousse » (Nancy) nous rejoignons une bonne fois la problématique du sujet, ou de la Vie ; un être ‘pulsatile’ précisément envisagé par Freud.

J’en reviens d’abord à cet article publié dans l’Encyclopédie des PUF, cette question du videor cartésien qui va trancher la question du doute systématique : Mais que reste-t-il alors ? A certe videre videor, dit la Seconde Méditation… A tout le moins il me semble que je vois. Ce qui subsiste au terme du doute, c’est l’expérience subjective de la vision, c’est l’auto-révélation de cette vision à elle-même, pour autant toutefois que, étant celle du voir, elle ne consiste pas elle-même, en tant que révélation, en un tel voir – faute de quoi elle serait douteuse et le fondement de toute assurance tout aussitôt perdu. La semblance, en d’autres termes, en laquelle il me semble que je vois, en laquelle le voir se sent lui-même – « sentimus nos videre » – et se révèle à lui-même n’est pas celle en laquelle ce voir atteint son objet, n’est pas l’éclaircie de l’ek-stase. L’auto-révélation de la subjectivité n’est cependant rien d’autre que la subjectivité elle-même, son essence originelle, en tant que l’ultime fondement… La subjectivité upokeiménale (comprenons : première, originelle) est l’auto-révélation de la subjectivité à elle-même… se produisant avant le monde et n’advenant jamais en lui, elle s’essencifie comme une immanence radicale. L’interprétation de celle-ci comme le Fond sur lequel repose tout ce qui est, du sub-jectum en son essence… ne marque pas une incompréhensible défaillance de la problématique mais le moment plutôt ou celle-ci s’égale à son projet dans le retour au Commencement véritable.

C’est ainsi qu’on peut dire que cette auto-révélation ne peut jamais être soumise à représentation, ce qui fut l’échec de l’idéalisme kantien comme, plus tard, de la phénoménologie à partir de Husserl. Reconstruire indéfiniment l’objet de la visée ek-statique, c’est indéfiniment repousser, et même perdre ce sujet ‘upokeiménal’ qu’on va tenter de saisir ‘objectivement’. Et c’est à Freud que revient le mérite d’en avoir détecté le danger, et au travers même de sa ‘clinique’ des névroses : une pathologie de l’impossible accès à soi-même, à sa vérité secrète de poussée, d’élan de vie, échappant à toute objectivation. La dernière figure de l’objectivité, ce sont paradoxalement les philosophies de l’Inconscient qui nous la proposent. Car à leur manière contradictoire et confuse, elles disent du moins que le Fond de l’Être n’est pas le Dimensional de la visibilité extatique et qu’il n’est pas non plus d’intentionnalité en lui. Et cela pour autant que, comme auto-affection de la subjectivité absolue, la vie que nous sommes n’a pas de visage et ne se laisse jamais rencontrer ni apercevoir dans un monde. Je résumerai beaucoup à mon tour, espérant que cette focalisation ne paraisse pas trop simpliste. Mais il faut tenter ce rapprochement avec les idées précédemment rapportées de Paul Audi (Créer) et celles de J-L Nancy. Dans la Généalogie (op. cité) M. Henry dit que Kant a conduit jusqu’au bout une métaphysique de la représentativité, jusqu’à ce point extrême où, prétendant se fonder ultimement, c’est-à-dire soumettre à la représentation sa propre condition de représentation, ce n’est pas celle-ci qui est perdue, c’est le tout autre qu’elle, soit cette condition elle-même, l’être du je pense, l’essence de la vie… 

Schopenhauer a été le premier à dissocier Volonté et Représentation, à tenter d’affirmer que l’essence véritable des choses se révélait par le sentiment. Mais, en manquant lui aussi la découverte de l’archi-révélation de la vie, il va à son tour soumettre la Volonté à la Représentation, la première reléguée même à un statut d’inconscient . D’où la critique de Nietzsche qui va forger le concept de ‘volonté de puissance’ pour signaler cette expansion de puissance de la vie qui n’est qu’à elle. Mais le dieu qui ‘souffre et jubile’ demeure invisible et la mer se voile sous l’éclat excessif du Grand Midi. C’est que souffrance et joie chez Nietzsche sont à la fois les signes d’une ivresse de l’être et les stigmates d’un secret refermé sur lui-même que ni l’art ni la philosophie ne parviennent à délivrer. C’est à partir même de ces difficultés – on sait que cela fut vécu comme une tragédie personnelle par Nietzsche – toujours d’après Michel Henry, que Freud va forger son concept d’inconscient et de son corollaire, l’angoisse, dont seul un retour répété à la représentation (par l’analyse) pourrait nous délivrer sans toutefois parvenir à s’opposer à la jouissance complice de la mort. Michel Henry conclut même que le freudisme est une pensée de la vie qui a été incapable de s’égaler à son projet.  C’est dans sa ‘phénoménologie matérielle’ et sa relecture si originale du christianisme que Michel Henry parvient à discerner la juste revélation, archi-révélation et patior (égal au videor) de Descartes qui est révélation de l’être en un sujet, manifestation de la Vie en une vie personnelle, singulière. Une ‘souffrance’ et une ‘joie’ bien éloignées de celles du héros dyonisiaque fabulé par Nietzsche ! Pour moi, si nous restons dans le contexte du débat actuellement relancé, la question serait toujours celle-ci : la cure est-elle capable, en admettant une guérison possible de la névrose, quand c’est le cas avéré, de libérer le sujet et son pouvoir de création ?

Voici maintenant quelques fragments de déclarations plus récentes de Michel Henry. Je les emprunte à un entretien de 2001, cette fois dans le Dossier H (1). Il y a chez lui (Freud) une affirmation décisive, à laquelle je souscris pleinement, selon laquelle le fondement de notre être n’est pas de l’ordre de la représentation, que celle-ci ressortit à l’irréalité, et que la réalité authentique doit être cherchée dans les profondeurs de l’inconscient. Mais dans ces tréfonds, deux éléments sont en conflit. D’un côté, il y a l’affect, dont Freud dit … qu’il n’est jamais inconscient, en ce sens qu’il s’éprouve lui-même. Mais, de l’autre, demeure chez lui une théorie de l’inconscient basée sur la représentation. En effet … c’est à travers la représentation inconsciente que l’inconscient retrouve droit de cité… il y a donc bien chez lui une contradiction : d’une part, un inconscient qui est, à la limite, absolu ; et d’autre part, l’affect, qui est, pour lui comme pour moi, le fondement de la vie. Dans les dernières formulations de la psychanalyse, c’est une histoire d’affects. Dans ce contexte Freud a quelques intuitions d’une admirable profondeur, par exemple en ce concerne l’angoisse, qu’il place sur le même plan que les affects. Tout affect, avant de se réaliser, en cet instant où il n’a pas encore trouvé son accomplissement… se change en angoisse. Laquelle ne peut être surmontée tant que l’amour n’a pas trouvé une autre manière de s’investir dans un nouvel objet…

… l’angoisse, pour se libérer, se met en quête d’un objet. L’objet phobique, qui n’a pas de rapport avec la situation réelle, est seulement un moyen de projeter hors de soi l’insupportable poids de l’angoisse. C’est une sorte de leurre dans lequel l’angoisse se jette pour se perdre elle-même. Mais ce n’est évidemment pas lui, qui permet cette libération. Seule une authentique transformation de l’affect au niveau même de son caractère affectif pourrait permettre à l’angoisse de se libérer d’elle-même. C’est une auto-modification de la vie qui seule rend possible un déblocage de la situation – par exemple en étant capable d’aimer à nouveau, libéré de toutes les projections. Celles-ci constituent la maladie même. Cette maladie qui tente de fuir l’angoisse dans le monde de la représentation est étrange, elle consiste à se conduire soi-même dans une impasse et à y demeurer enclos jusqu’à ce qu’elle trouve la véritable issue que Freud indique dans la thérapie : l’abréaction de l’évènement traumatique affectif. Et c’est de là qu’il faut partir pour trouver une solution dans le contexte réel de la vie, en acceptant le principe de réalité, en redécouvrant sur ce plan une raison de vivre, c’est-à-dire en actualisant notre pouvoir affectif.

Concernant la pratique psychanalytique, M. Henry constate qu’elle a suivi deux voies différentes. La première a marché sur les traces de la philosophie occidentale, celle des Grecs : c’est la voie de la connaissance, de la prise de conscience. On croyait que le sujet, en en devenant conscient, pouvait se libérer de l’emprise de l’évènement traumatique. Mais dans le travail analytique, il s’est avéré que cette prise de conscience d’un évènement qui était, souvent d’ailleurs, inventé par l’analyste ou l’analysé, ne menait à rien… – Michel Henry y fait une allusion précise au désormais célèbre Livre noir de la psychanalyse (2) – De ce fait, ce travail fut amené à complètement changer de nature… C’est précisément sur le plan même de l’affect, et donc de la réalité de la vie, à travers une modification de la vie affective, et non en travaillant sur des représentations, que le traitement pouvait avancer et se défaire des blocages. C’est de cette façon également que je comprends la psychanalyse.

Je l’avoue : je me suis bien appliqué moi aussi, à lire le livre de Michel Onfray et ce que je puis dire maintenant, en conclusion générale, c’est que, loin des objets de scandales et autres considérations people, l’auteur du Malaise dans la culture (on ne pouvait mieux dire…) développe, et il faut le préciser une nouvelle fois, dans un champ ‘expérimental’, un point important comme le concède M. Henry lui-même, des idées-forces qui restent de véritables défis à la connaissance. Des idées  fort éloignées, c’est évident, de celles que défend notre philosophe normand, humaniste solaire, jouisseur, révolté, épicurien à la mode antique, et voltairien ‘des Lumières’ – et comme je le comprends ! Mais je ne comprends pas toute son incompréhension ni sa rage à traîner l’inventeur de la psychanalyse dans la boue. Les défenseurs du célèbre médecin viennois admettent aujourd’hui qu’il fut homme de passion et de parti-pris mais pas celui de ses intérêts personnels les plus bas, homme malhonnête et immoral et, plus grave, imposteur scientifique. En citant J-L Nancy, M. Henry, j’ai voulu montrer à la fois ces traces que de grandes découvertes philosophiques, on va les appeler ainsi, peuvent creuser dans le courant du plus vif de la pensée, de l’exploration de cet infini qui nous ‘pousse’, et la persistance des interrogations les plus profondes, celles auxquelles seule la réalisation personnelle apporte pleinement réponse.

(1) Michel Henry, dossier H, L’Âge d’Homme 2009. On pourra également y lire avec profit un article de Miguel Garcia Baró : Le commencement perdu, qui analyse de façon très pointue toute la question du videor et de la représentation.

(2) Une des critiques marquantes exposées dans Le livre noir de la psychanalyse (réédition 2010) se trouve rappelé par Mikel Borch-Jacobson : Les « cas » sont-ils des fictions ? dans le Monde Hors-Série récemment publié. N’oublions pas non plus, pour être équitable, L’Anti-Livre noir de la psychanalyse de Jacques-Alain Miller… Etc… 

 

Sur Freud (1)

La nouvelle querelle qui vient d’éclater autour de la vie et l’oeuvre de Freud, opposant Michel Onfray et Elisabeth Roudinesco (1), et la presse en est actuellement saturée, répand une telle odeur d’égoût qu’elle provoque finalement plus répulsion qu’attraction. Comme quelques autres, je comptais bien m’en amuser, mais je crois aujourd’hui préférable, et même nécessaire dans ce contexte, de revoir le freudisme dans sa dimension autant psychologique que  philosophique, des recherches qui, à la fois, ont conduit à des découvertes capables de bouleverser les croyances les mieux établies, et laissé nombre de questions ouvertes, une indécision parfois même dans les dernières publications… Ce qui n’implique nullement nécessité d’aller voir du côté des poubelles si Monsieur Freud n’a rien oublié dont on pourrait l’accuser si violemment qu’on en oublierait la portée de ce qu’il a dit en son temps, et les raisons profondes de son incontestable succès. C’est pour rester à l’écart de cette nouvelle cabbale que je me limiterai au bilan dressé par Michel Henry en 1985 (2) : c’est à cette analyse que je m’attacherai, me permettant finalement d’y ajouter mes appréciations personnelles. Mais pour commencer, je voudrais m’arrêter sur un texte de Jean-Luc Nancy récemment publié (3) : une tout autre perspective encore de compréhension, critique d’une part, mais aussi réceptive à l’égard des quelques idées vraiment neuves émises par Freud en son temps, qui ne peuvent être ni ignorées ni rejetées.

L’apport freudien, celui qui va soulever tant de passion, concerne d’abord la sexualité, qu’il aborde par la question du traitement de névroses, féminines pour les premiers cas ; très rapidement, le problème soulevé par la scientificité de ses explorations et de sa méthode, de sa ‘clinique’, puis, lié au grand thème de l’inconscient, celui de la religion, de la culture, dans le contexte global d’un athéisme proféré en termes qui ne sont ni ceux d’un scientisme ni ceux d’un naturalisme tels qu’ils semblaient devoir triompher à l’époque. Et c’est bien le problème que pose encore aujourd’hui Freud à nos contemporains, vaste  Je m’en tiendrai, citant maintenant J-L Nancy, au problème central de l’inconscient : ce que désigne le mot « inconscient » n’est pas un repli de l’âme, c’est l’âme même, ou si l’on préfère, c’est l’homme… l’homme entier que Freud remet en jeu. C’est un nouveau récit de l’homme. C’est le récit le plus résolument non religieux – c’est-à-dire aussi le moins prêt à se confier à quelque forme de croyance que ce soit, fût-ce une croyance en la science. La science vaut pour Freud avant tout comme rempart contre l’illusion religieuse. Mais elle n’a pas pour lui l’assurance d’une construction d’objet. Elle n’est, au mieux, que l’index d’une fermeté… Freud ne sait que trop bien à quel point le désir de savoir participe du désir de puissance et de maîtrise en général. Il n’y a sans doute pas de « savant » ou de « scientifique » non seulement plus modeste que lui, mais surtout plus sincèrement ouvert aux incertitudes et aux incomplétudes, voire aux impuissances de son savoir…

Cette cause étant entendue, il n’y a pas de « découverte » freudienne et l’inconscient n’est pas un organe. Mais il y a bel et bien une invention : celle d’un récit. Là où l’homme était raconté venant d’un créateur ou bien d’une nature… là même s’introduit une autre provenance et destination. L’homme vient d’un élan ou d’une poussée qui le dépasse – qui dépasse en tout cas de beaucoup ce que Freud désigne comme le « moi ».

Cet élan ou cette poussée se nomme chez lui Trieb (La connaissance du vocabulaire freudien, surtout pour nous Français, pose de délicats problèmes évoqués par J-L Nancy ; notamment en ce qui concerne Trieb traduit en anglais par drive et en français par pulsion, voire compulsion, en allemand, plutôt Zwang, qui créent des faux-sens et ouvrent des pièges à l’interprétation…) Trieb désigne en allemand une poussée considérée dans son activité… Elle est de l’ordre de l’élan et du désir… Il y entend une poussée sans doute subie – lorsqu’on la considère sous l’angle du petit « moi » conscient et volontaire – mais en même temps cooriginaire à la naissance et à la croissance de cet « un » singulier que nous nommons « sujet » – un terme auquel Freud accorde peu de place… C’est de ce mouvement, de cet élan, de cette poussée que nous provenons… que nous poussons, comme on dit en français d’une plante… Cette poussée vient d’ailleurs que nous… Cet « ailleurs » cependant n’est pas un au-delà… Cet « ailleurs » est en nous… C’est l’être comme verbe « être »… C’est ainsi que nous passons au registre de l’ontologie, mais pas du tout celle qui fournissait matière aux travaux des contemporains du médecin viennois ; ni Schopenhauer, ni Nietzsche non plus, comme l’a montré de son côté M. Henry.

Ce que je nomme ici le « récit » de Freud consiste dans cette tentative de retracer l’homme comme la provenance et la venue renouvelée d’une telle poussée : la croissance de rien d’autre qu’un signe tracé sur le fond obscur et infiniment ouvert d’un être que nul dieu, nulle nature et nulle histoire ne sauraient combler de sens. C’est la tentative la plus puissante qui ait été tentée depuis la fin des métaphysiques…

Dans la ‘clinique’ freudienne, c’est le récit (est-il réalité, invention de l’analysé, suggestion de l’analyste ? ) qui focalise toutes les polémiques : ce récit raconte que – et comment – les hommes se racontent leur provenance et leur destination en rapport avec un infini dépassement d’eux-mêmes, à une poussée excessive qui les précède et qui les suit, qui les met au monde et les en retire tout en exigeant d’eux qu’ils donnent forme en ce monde à cette force d’outre-monde… (le concept freudien du mythe)… Le mythe est ce par quoi l’individu se détache de la psychologie de masse… Le mythe est ce par quoi apparaît la structure selon laquelle il peut y avoir un « moi » se détachant sur le fond d’un « ça » – et ce détachement se fait par la production – du « héros », c’est-à-dire du « moi ». Toute l’invention de Freud s’ouvre là : le sujet se raconte lui-même, il advient par son récit. Ce n’est pas une fabulation, car ce n’est pas le « sujet parlant » qui opère ici, c’est bien plutôt celui que la parole met au monde – la parole, ou ce qu’il vaudrait mieux nommer la signifiance, l’ouverture d’une possibilité de sens.

Au point exact où la science s’arrête et où la religion s’avère illusion, en ce point précis, Freud a su rouvrir la parole mythique : La doctrine des pulsions est pour ainsi dire notre mythologie… » (conférence : Angoisse et vie pulsionnelle)

J’ai voulu citer cet article de J-L Nancy parce que la ‘découverte’ freudienne rejoint très précisément ses propres interrogations sur la ‘déclosion’ : comment échapper aux contraintes d’une pensée métaphysique éteinte, et pourtant toujours si vivaces, autant en régime du monothéisme traditionnel que de l’athéisme formulé au 19ème siècle et aujourd’hui dépassé ? C’est d’ailleurs le problème qui se pose à Michel Onfray et le ‘pourquoi’ de la polémique qu’il a ouverte. Comment éprouver, traduire déjà avec des concepts enfin appropriés, cette excédence qui est plus en réalité que tout ce que l’homme est parvenu à formuler depuis la naissance ‘grecque’ d’une vérité rationnelle, dicible ? Or c’est la ‘découverte’ et l’exploration, même dans l’espace limité de la ‘clinique’, de l’inconscient freudien qui permettent la formulation d’hypothèses philosophiques radicalement neuves. La grande affaire de la philosophie contemporaine : ‘déconstruction’ de la philosophie chez Derrida (Heidegger y compris !) et ‘déconstruction’ du christianisme chez Nancy, et je n’oublierai pas la phénoménologie henryenne, l’autre voie, celle d’un autre ‘christianisme’… Pour traiter enfin de cette ‘excédence’, cette ‘poussée’ si bien observée par Freud ? C’est beaucoup dire. A-t-il seul ouvert la voie ? C’est trop dire. Michel Henry s’est attaché aussi à lire un autre Marx. C’est pourtant à ces grands ‘destructeurs’ des philosophies classique et moderne, Freud et Marx notamment, que nous devons de toutes nouvelles perspectives de connaissance et l’aurore, peut-être, d’une ère nouvelle de la ‘création’, et l’assomption espérée, enfin, bien loin des idoles du passé, de cette excédence reconnue à la fois comme condition et destin de l’homme.

(1) Je me dois bien sûr de citer le livre de Michel Onfray : Le crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne, Grasset avril 2O10 ; et aussi l’attaque d’Elisabeth Roudinesco dans le Monde daté du 16 avril (‘Onfray et le fantasme antifreudien’) ; ainsi que la riposte de M. Onfray, dans le Monde daté du 22 avril ( ‘Freud est-il décidément une chasse gardée et son oeuvre interdite de relecture critique ?’) Un bilan assez cursif mais bien documenté se trouve dans le Le Monde Hors-Série consacré à Freud, ‘conquérant des lumières sombres’.

(2) Je rappelle ici son livre qui est beaucoup plus qu’une enquête sur le freudisme, une relecture de toute l’histoire de la philosophie moderne : Généalogie de la psychanalyse, le commencement perdu, PUF 1985. Mais je citerai ultérieurement des propos plus récents de Michel Henry à ce sujet.

(3) J-L. Nancy : Freud – pour ainsi dire, in L’Adoration (Déconstruction du christianisme, 2) un livre sur lequel je reviendrai également.

Post-Scriptum : Mon article à peine publié, je m’empresse d’ajouter une longue citation trouvée dans L’Adoration, où J-L Nancy revient sur cette notion de Treib si importante : À cause de la traduction française du Trieb freudien, nous avons l’habitude de comprendre la pulsion comme une poussée obscure, incontrôlable, sauvage et en définitive, menaçante. Il est vrai qu’elle est telle : mais c’est parce qu’elle représente la ou les forces qui nous précèdent et nous suivent, la ou les forces qui ne relèvent pas du calcul et du projet d’un sujet, mais dont on doit plutôt dire que c’est en les accueillant, en épousant leur élan qu’un sujet a quelque chance de se former… C’est pourquoi le Trieb est aussi bien cette poussée interne à la raison que Kant désigne comme le mouvement de la raison vers l’inconditionné (das Unbestimmte). C’est à cette pulsion que Kant s’efforce, le premier, de faire le droit qui lui revient, c’est à dire un droit excédant l’ordre de l’entendement et du savoir d’objet, un droit que ne règle rien d’autre que l’ouverture à l’infini… En parlant de la « doctrine des pulsions », comme de notre « mythologie », Freud se démarque de toute philosophie et plus généralement de toute « doctrine »… Mais ce n’est pas, bien entendu, pour aller vers la religion… il pense à sa manière une déclosion de la raison et il la pense expressément sous ce nom de « pulsion »… La conséquence majeure est ontologique… la pulsion n’est pas d’abord le rapport d’un « sujet » à quelque « objet »… elle est condition ou nature de l’être… « Être », entendu comme verbe, veut dire « pousser »… Être est pulsion… Mes amis voient bien où je vais moi-même de ce pas…

L’art qui nous fait signe(s) – 4 : Jean Oillet

Publié dans Connaissance du matin le 08.09.2008, revu et enrichi :

L’apprentissage du musicien passe le plus souvent par celui de son instrument, et je ne parle pas du solfège, une première épreuve déjà… Mais il est des musiciens qui deviennent peintres comme il est des peintres qui deviennent musiciens, sans que les difficultés de l’apprentissage ne soient en cause dans ce changement de parcours. C’est que la force du sentiment, l’aptitude à éprouver le non-vu, à le traduire en obéissant à une inspiration, ont changé de cap, muté. On croira à tort qu’une peinture abstraite est plus ‘facile’ à exécuter, plus accessible à la démarche autodidacte : c’est ignorer que le geste de l’artiste n’est jamais un mouvement de pur hasard, ce n’importe quoi qu’on reproche si facilement aux artistes contemporains. La technique suit nécessairement l’impérieux devoir de ‘le’ dire, elle va se mettre à son service, et sa propre sévérité, son austérité souvent ne peuvent s’imposer qu’à la mesure de l’exigence intérieure. De son côté, le récepteur d’un art contemporain se heurte toujours aux mêmes difficultés : raffinement désormais excessif de la culture, confrontation à des formes devenues quasiment ésotériques. Ainsi, à qui se rend incapable d’y accéder, cédant à sa paresse et à son conformisme, une musique contemporaine, quels qu’en soient le ou les instruments, pourra se révéler tout aussi inaudible, suivant certains canons du bien-audible musical traditionnel (éducation ou habitudes) qu’une peinture abstraite d’apparence impénétrable ou a priori insignifiante…

03312010-1.1271753177.JPG gouache, 2010 (24cmx32cm)

Jean Oillet, lui, a été musicien, d’abord ; pianiste, puis peintre. Vocation d’artiste longtemps concurrencée par celle de la recherche scientifique dans l’emploi de son temps et l’usage de ses énergies. Á un moment, il a franchi ce seuil moderne d’une évolution de l’art suivant laquelle il n’y aurait plus nécessairement d’histoire à raconter : et que, comme l’a écrit Kandinsky, nous pourrions plus facilement être touchés par la beauté d’un flamboiement intérieur libéré par l’absence même d’objets représentés. Nécessité intérieure, par contre… Je suppose que ce fut sa démarche, passant de l’interprétation d’une éloquence lisztéenne trop prolixe (la fameuse sonate en si) à l’aventure d’une peinture libre, à ses tâtonnements, essais et erreurs, à la surprise de ses dévoilements, ceux finalement d’une liberté entièrement livrée aux périls de son unique expression. Passés les premiers essais, il a choisi le format 50×65 raisin sur papier Canson C à grain, formule modeste, devenue habituelle pour faciliter la liberté du jaillissement et la sincérité, car il faut aller vite, plus vite que le séchage définitif des gouaches majoritairement utilisées au récit de la couleur. Voilà l’ouvrage auquel il s’applique depuis plus de quinze ans et donc une oeuvre qui s’est construite, qui s’offre au déchiffrement par la lecture d’évolutions successives autour du thème perceptible, objet ou métaphore reconnue du peintre lui-même, des ‘montagnes’. Dans un entretien de 2002 lors de sa première exposition à Nancy : Je prépare des fonds colorés, liés à la terre et au ciel, tentant de développer une vision d’abord floue, qui évolue ensuite pour gagner en netteté. Je l’affine, au fur et à mesure, sous la contrainte technique, et au vu de ce que ça donne … je construis mes montagnes, j’organise ma peinture dans la profondeur et le relief … Et il ajoutait ceci, comme pour rappeler ce qui est propre à l’exercice d’un art contemporain : Ainsi s’offre au regard d’autrui un imaginaire dévoilé, livré au déchiffrement du spectateur, libre interprète des signes que je propose…

03142010-1.1271752956.JPG gouache, 2010 (24cmx32cm)

Les premières ‘compositions’, celles du début des années 90, que je préfère appeler ainsi, se signalent d’emblée par une manière, une unité de ton, des intentions que l’observation rend peu à peu évidentes, parce qu’elles forment un style. Elles ne sont pas toutes datées ni toutes signées, pour cause d’inspiration rompue, interrompue par trop d’activités dispersantes. Ce sont des carrés ou rectangles peints bord à bord, traversés de vagues de couleurs alternées, violentes, quelquefois pastel, qui se brisent sur des crêtes tracées vigoureusement, des arêtes rocheuses, des grèves noirâtres. L’affrontement est perceptible : gouaches contre tracés d’encre de Chine, frottages plus ou moins amples surgissant, jaillissant en éclaboussements éruptifs. Ces ébullitions, comme des émanations explosives, semblent provenir d’un fond ignoré, inconnu, en tout cas invisible ici et dont on n’aurait pas soupçonné l’existence. Vapeurs tantôt, laves le plus souvent, ces dispersions de couleurs avoisinent les monts déchiquetés dont le dessin noir fait penser à des visions d’aplomb, comme vues d’avion, ou à des silhouettes détachées d’un horizon inconnu, s’offrant soudain à la vue de l’explorateur aventurier. On peut croire à une nuit définitive ou à un jour qui tarde, deviner peut-être, au travers de cette rivalité convulsive des traits noirs et des éclatements colorés, les lueurs fabuleuses d’un autre jour impensable, encore seulement pressenti… Les montagnes apparaissent toujours, thématiquement, mais toujours exposées au volcanisme tourbillonnant de flux de couleurs et lorsque, dans ces compositions initiales, se dévoilent les dessins de châteaux ou de temples, pagodes peut-être, c’est encore pour signifier un monde lointain, oublié, disparu ou, qui sait, à venir…

03172010-1.1271753011.JPG gouache, 2010 (24cmx32cm)

Depuis deux ans, crêtes et arêtes se détachent moins vivement et ‘les montagnes’ perdent – un peu – de leur visibilité récurrente. Je suppose que la question a été posée tant de fois, trop souvent teintée de critique : ”Pourquoi cette répétition de montagnes” Mais si la figuration s’est estompée, le sens en est resté, et l’interprétation s’en est imposée. Je l’ai dit, ces ‘montagnes’ immergées de lumière sont aussi gouffres et tourbillons, abrupts rocheux et vagues, quand elle ne révèlent pas sur leurs flans et au creux de leurs vallées ces indéfinissables demeures humaines. L’idée nous vient enfin qu’il pourrait s’agir d’un commencement perpétuel, d’une aspiration, d’un dessein inachevé, d’une création en cours de gestation, d’une genèse formidable et fantastique. Et même nous y sommes incités par l’apparition nouvelle d’espaces-ciels où l’expansion des couleurs paraît pourtant moins chaotique et douloureuse. L’image offerte en abîme reste la même, nous en sommes finalement sûrs, mais la violence éruptive a disparu et laisse place à une effusion, une efflorescence qui n’évoque plus seulement une genèse malheureusement comparable à une guerre, mais un enfantement de vie, de beauté, de bonté, parce que les mêmes couleurs y ont acquis une autre tonalité et que le trait qui accompagne leurs élans a perdu sa consistance pathétique ou catastrophique. Il y a bien ici et là les éclaboussures grisâtres d’un placenta cosmique, mais pour garder encore, abriter plutôt une lumière aux fulgurances redoutables. Et quand cette aurore s’exprime tout à fait, c’est pour nous promettre un monde de généreuse tendresse, humain certes, mais comme la couleur que nous aimons des fleurs et des plantes d’été. L’astre qui les nourrit ne brûle pas, il est paternel, et le flamboiement qu’il enfante est un désir d’amour, fût-ce aux conditions énormes et terrifiantes de la Vie. Les constellations qui se tracent sous nos yeux ne prédestinent ni fureur ni folie ; elles sollicitent au contraire les pouvoirs de la poésie et de l’imagination créatrice, elles favorisent le passage d’un indicible primordial au récit fabuleux de la connaissance. Silencieusement nous sommes avisés que l’Histoire peut commencer, au risque de l’existence.

03172010-2.1271753043.JPG gouache, 2010 (24cmx32cm)

C’est ce qui se dévoile encore plus manifestement aujourd’hui : les ‘montagnes’ ont énoncé le visage redoutable d’une aire primaire, le roulement des vagues d’un océan primitif ; les embrasements volcaniques ont craché la materia prima de roches noires et de vapeurs brûlantes, disséminations innombrables d’avenirs naissants. Jean Oillet ne parle que de cela, sans dramatisation affectée, puisque nous le comprenons finalement ; ni grandiloquence, car nous sommes même entraînés à y croire, tirés par notre étonnement, non point né du déploiement spectaculaire d’images mais d’une sorte de révélation grandiose et silencieuse. C’est parce que rien n’affaiblit ces grands essais de peinture qu’ils parviennent à désigner manifestement un bouleversement, certes, mais celui de l’heureuse promesse de l’être. C’est la destination de l’art, son office, et je voudrais croire, celui d’un art contemporain, informel. En contemplant la transparence clairement pénétrable de cette sincérité imagée, nous découvrons que c’est l’esprit pur, l’inconnu, qui nous fait signe.

03142010-2.1271752986.JPG gouache, 2010 (24cmx32cm)

J’ai donc choisi pour illustration des images de ‘montagnes’ qui, parvenues à une nouvelle élaboration (avec recours à l’acrylique cette fois), n’empêchent plus la présence panoramique de paysages vastes, sans failles ni ruptures dramatiques ; un espace que les hommes pourraient occuper et non plus seulement les dieux… Les ‘compositions’ sont devenues des ‘organisations’ si nous sommes attentifs à ce que les mots veulent dire. La vie, dans tous ses lents efforts, par tant d’échecs et de recommencements, veut bien, nous le savons de certitude, enfanter de l’humain, pour voie de connaissance, d’amour, et non ces batailles tectoniques d’une préhistoire qui n’a duré que trop longtemps. Qu’attendons-nous encore, de nos vieilles cités et de nos friables institutions ? Aussi les nouvelles images de Jean Oillet, plus musicalement accordées semble-t-il, offrent-elles des harmoniques plus heureuses, plus paisibles, un espace donné à vivre à ces heures quotidiennes qui paraissent si prosaïques à tant d’hommes perclus d’habitudes, et qui sont pourtant, quand on sait, le lieu destiné à la célébration, précisément la manifestation du génie de chacun capable d’exhausser celui du créateur comme un chant de louange et d’allégresse. Nous sommes en religion ? Non pas, comme on l’a entendu dans le passé ; nous sommes simplement reliés, mais ‘reliés’ signifiant ici ‘accomplis’ quand ce mouvement de vie, un moment explosif et tempétueux, est devenu mouvement d’amour et en soi-même, plénitude vivante. 

copie-de-dsc01492-20x20.1271753778.JPG            copie-2-20x20.1271753761.JPG            20x20.1271753743.JPG 

acrylique, 2010 (20cmx20cm)

Cette étrange idée du beau (2)

Pour développer son propos, F. Jullien introduit le concept de ‘variance’ : j’appellerai variance la variété en laquelle se dissipe cette essence de la chose : quand l’approche phénoménaliste franchit un pas de plus et que les dernières amarres sont coupées avec la « quiddité » – qu’on vogue alors, ou si l’on veut, divague, hors de l’ontologie… Celui de ‘valence’ : les composants du paysage sont peints, non pour laisser pénétrer leur nature, en renvoyant à une essence, mais pour la façon dont ils valent corrélativement les uns aux autres… j’appellerai valence cette façon pour chacun de ces composants d’engager une liaison typée avec les autres et de promouvoir sa valeur vis-à-vis d’eux… Celui de ‘résonance’ : à la ressemblance justifiant la beauté, la réflexion chinoise sur la peinture se trouve ainsi conduite à opposer une qualité propre à ce souffle-énergie (qi) générant la vie des êtres et des choses : elle l’appelle « résonance » interne (yun dérivé de yin, le son…) Celui de ‘prégnance’ enfin : cette modalité qui n’isole pas, mais qui traverse, « transpire », « transmet » – elle est de l’ordre de l’entre, à l’instar de la résonance – et laisse en décantant, émaner… ne focalise pas mais dissipe… qui fait donc barrage à la grande antinomie de la présence et de l’absence d’où naît le tragique… ne laisse pas dis-cerner, à l’encontre du caractère distinct qui fait la beauté… Autant de concepts capables d’illustrer cet aspect dynamique, fondu, de l’art chinois…

p1030128.1271489834.JPG Marie-Pierre Rinck : bol, porcelaine enfumée (1) 

Reprenant également les termes de son étude sur le Nu (De l’essence ou du nu, Seuil 2000), il précise par cet exemple : Le Nu désindividualise et déshistorise ; il abstrait une essence. De même que la physique cartésienne « dévêt » le bloc de cire de ses qualités secondes en l’approchant du feu pour la considérer « nue » (tanquam nudam… dit Descartes) le Nu retire les traits secondaires, d’époque ou de condition, pour répondre au « qu’est-ce que l’homme ? » pris dans sa généralité. Il répond à la définition de la « quiddité »… Contempler un grand Nu, c’est tout à coup entrer dans la métaphysique… En Chine, en revanche, c’est à partir de la peinture des rochers que les vieux manuels nous exercent au maniement de l’encre et du pinceau. Tandis qu’un Nu impose sa forme définitive, un rocher prendra toutes les formes qu’on veut. Reste à lui donner une consistance ou « constance » de rocher telle qu’elle en fasse, non plus une forme inerte, mais une agglomération cohérente… Car bien loin de se constituer en Forme déterminée, ce que nous appelons le « corps » est perçu, lui aussi, par les Chinois, comme un réceptacle d’énergie dont les lignes de d’enveloppement sont secondaires… quand on peint des visages, c’est l’incitation intérieure (yi) qu’on peint : le contour peut être négligé, mais trois poils au menton ou de légères ridules au coin des yeux laissent passer la dimension d’esprit… S’agit-il encore de représentation ?

Ce sera la majeure de ce discours : Il n’y a pas de terme en chinois pour dire « représentation » (‘xiang’, « image-phénomène », dit la configuration). Ce qui, somme toute, est logique puisque la pensée chinoise ne s’est pas développée dans les plis de l’Être, mais en termes de procès… La beauté… affaire de « représentation » (d’une belle chose) repose elle-même sur le socle immense mais affleurant à peine, de l’ontologie : sur cette supposition qu’on a toujours affaire à des « choses »… (Kant, Hegel, Heidegger)… Il n’y a donc pas place (dans l’art chinois) pour une pensée du beau parce que, de l’incitation mobilisant le peintre à la réalisation de la peinture, ne se produit pas de rupture à partir de laquelle, l’oeuvre venant s’inscrire en vis-à-vis du monde, un rapport de représentation pourrait s’instaurer. Peindre n’est pas dépeindre… dépeindre isolant un « devant » et le constituant en « objet »…

F. Jullien en arrive alors à ne plus voir le ‘jugement du beau’ que comme figement de la sensibilité et de la vie : dans cet « être devant », « beau » découpe, détache, veut emporter mais, ce jugement une fois prononcé, nous en délivre. Comme quand on photographie et met en boîte…  Pire encore, il se produit une sorte d’aliénation, la résultante d’après lui de ce qu’il croit être la ‘contemplation’ plotinienne, un regard qui, tourné vers l’invisible, s’oriente toujours vers « Là-bas », un être extérieur qui nous séduit, nous effraie aussi mais nous vole à nous-mêmes… Tandis que la peinture chinoise favorise une « incitation vitale » (shengyi) d’une polarité à l’autre, un constant dépassement, l’absolu européen… conçu métaphysiquement comme d’un autre monde, en termes d’Être, donc en rupture affirmée avec le sensible… (impose) un beau résultatif et terminal au sein du visible ; il ne s’approfondit pas du visible à l’invisible… il intègre, totalise, harmonise, mais ne prête pas à dépassement. F. Jullien en arrive à apparenter ‘beau’ et ‘mort’ du fait même de l’étrangeté radicale et de l’indépassabilité de cette valeur. S’imposant par effraction, au sein du sensible, il n’y possède aussi d’autre avenir que sa propre abolition ; où sa présence fait déjà signe vers son absence inéluctable… À cause même de cet isolement métaphysique qui l’écarte comme une substance pour ainsi dire sacrée, à jamais éloignée de notre humanité vivante, inviolable, le ‘beau’ provoque finalement plus au sacrilège qu’à l’hypocrisie des imitations les plus grossières : et c’est les ruptures de l’art contemporain que F. Jullien évoque en sous-entendu, les invitant même à cette salutaire insurrection : Aussi sortir de tant de mystification et d’impuissance – de grandiloquence – sera-t-il le gage à donner à notre modernité.

Mais la question qu’on peut se poser au terme de cette lecture est la suivante : la forme évoquée par les Grecs est-elle une forme fixe, comme les objets que nous voyons dans la nature, comme les ‘formes’ qui se ‘fixent’ sur notre rétine ou sur le papier d’un dessin, sur un enregistrement radiographique ? S’agit-il seulement de copier ce modèle, de s’y conformer ? Cette séparation ontologique entre sensible et intelligible, nature d’objet posé là-devant et conception artistique, visée esthétique, est-elle vraiment cette déchirure ou cette coupure que donne à penser la dite ‘métaphysique’ ? Et le travail du sculpteur si souvent évoqué (à la suite des célèbres comparaisons utilisées par Platon puis Plotin…) n’est-il que ce travail de décalque pur et simple, à partir d’une « image » intérieure, d’artialisation de la matière « amorphe » ? D’un autre côté, n’est-il pas connu, reconnu par notre auteur lui-même, que l’art chinois s’est rapidement engagé dans les voies d’un formalisme desséchant, dès que les règles édictées, en trop grand nombre, et pourtant toutes, visant la libération et l’épanouissement de l’esprit, ont contribué à la paralysie de toute véritable inspiration, à l’emprisonnement pur et simple de la liberté de ‘créer’, un mot dont il ne nous est rien dit finalement, et pourquoi ? C’est que la pensée chinoise, je crois, manque ce qu’il faut bien appeler ‘le’ miracle, celui de la ‘création’, et qu’elle s’est engoncée puis figée dans une conception monistique, c’est-à-dire ici monolithique, de la réalité, fût-elle réalité d’énergies, de souffles en mouvement et obéissant à des dynamiques capables d’engendrer des mondes et des images toujours nouveaux et en perpétuel renouvellement.

C’est la ‘non-dualité’ proclamée dans les fameux poèmes dits « inscriptions sur l’esprit », aujourd’hui bien connus et attribués aux ‘patriarches’ du bouddhisme chinois (Ch’an). Comme par exemple, le Sin Sin Ming (attribué à Seng-ts’an) qui propose pourtant, plutôt que l’effacement pur et simple des formes, comme on l’a longtemps interprété, l’anéantissement de toute affirmation logique – qu’elle porte sur la valeur de l’Un ou celle du Multiple – parce qu’elle tétanise les élans de la création, ce jeu auquel la Déité (le dao ici…) s’adonne pour le bonheur de sa propre manifestation, on peut presque dire : le bonheur de se co-naître. Les propositions en sont un peu plus claires dans le Sin Ming (attribué à Nieou-t’eou) qui, bien qu’appartenant à la même tradition et à la même époque, semble encore moins disposé à sacrifier les ‘formes’. S’il « n’y a pas d’objet » (…) « rayonnent la lumière et cet immense silence où tous les phénomènes sont constamment réels » (trad. Despeux in série Hermès n°4). Et la forme humaine particulièrement, dans le ‘grand-jeu’, est bien ce lieu naturel, au sens fort, irremplaçable, de l’éclosion en un monde du Silence et de la Connaissance. J’accorde que le jugement est coupable, mais seul coupable, quand il réifie les formes et formalise l’invisible, péché ou perversion, comme on voudra, que l’Orient n’a pas plus ignoré que notre Occident. 

Mais alors, aussi, où vont passer les mots ? Il semble que la réponse ultime soit passée avec eux, et néanmoins vous les lisez ici, bien réellement et irrévocablement !? C’est qu’il faut en revenir à cette nouvelle découverte de la subjectivité, à partir de Descartes sans doute (mais pas seulement dans une élaboration de concepts ‘métaphysiques, ‘modernes’), qui va par d’autres voies vers le criticisme kantien qui n’est tout de même pas un simple prolongement de l’ontologie grecque ; et pourquoi pas, plus loin, vers ce rejet pur et simple du ‘noumène’ qui caractérise la révolution nietzschéenne… On sait que cette philosophie du sujet, indéfiniment à reprendre, corriger, compléter, est le grand oeuvre de Michel Henry qui proclamait que le travail indéfiniment à refaire de la philosophie était la déconstruction de l’objectivisme, dont l’esthétique se définit à partir de l’oeuvre (écrite et picturale) de Kandinsky, qui n’est pas ‘contre’ l’image (iconoclaste) mais bien ‘pour’ l’image (iconophile), quand l’image devient porte largement ouverte à l’invisible, à l’infigurable. Autre lecture du problème, autre interprétation, autre sortie possible des pièges successivement évoqués par F. Jullien.

p1030131.1271675021.JPG M.P. Rinck : broches, grès, cuisson raku (1)

La preuve aussi, pour en revenir à cette question de l’art en général, c’est qu’il n’y a pas une unique, définitive interprétation des ‘grandes musiques’, ni même une seule figuration possible des grands thèmes picturaux, qu’ils soient empruntés à la nature ou à l’iconographie religieuse. Aucun ‘formalisme’ possible, et même aucun ‘académisme’ puisque les révolutions de l’art, en Occident même, si nombreuses, vont toujours à la recherche – et à la découverte souvent ! – de cette ‘forme’ qui n’est plus seulement un eidos inviolable mais bien ce qui anime forces et figures incarnées dans la matière ! Comme si le sensible, et lui uniquement, nécessairement, donnait vie, présence en ce monde où je me tiens, à ces eidos de l’outre-monde. Autant de ‘paysages’, d’un siècle à l’autre, d’une nation de soleil à un pays de brumes ; autant de pietas, flamandes, françaises, italiennes, espagnoles, toutes en puissance d’engendrer une figure inédite de beauté et surtout un sentiment neuf en chacun de nous. Sentiment absolument neuf, je le souligne, quand j’entends une fois nouvelle l’arietta de la 32ème sonate : une fois Arrau, une fois Brendel, une fois Kovacevich, à chaque fois, un ‘souffle’ différent ; et chaque fois que je revois la Mort de la Vierge au Louvre, en passant… Aujourd’hui quand j’entends le 4ème Prélude de Chopin joué par Rafal Blechacz, ce coup de vent glacé reçu en plein visage, au débouqué, sorti du port des habitudes. (2) Surrection du vrai et du beau, et non pas résurrection comme j’ai tenté de le corriger chez Michel Henry : je me relie, en cet instant qui se fait mien, qui reste mien, non plus à une ‘forme’ mais à la valeur infinie.

(1) Pour toutes informations : http://www.atelierinck.blogspot.com

(2) Je devrai aborder dans quelques semaines, tout spécialement, la question de la musique : un nouveau détour par Schopenhauer et Nietzsche s’imposera.

Cette étrange idée du beau (1)

Cette étrange idée du beau (Chantiers, 2) est le titre d’un livre de François Jullien, qui vient de paraître chez Grasset, et qui poursuit une réflexion engagée dans tous ses livres précédents, notamment La grande image n’a pas de forme (ou du non-objet par la peinture) Seuil 2003. Pour un examen encore plus minutieux de ‘cette étrange idée du beau’, F. Jullien s’est engagé dans une nouvelle confrontation entre pensée chinoise et pensée européenne, s’efforçant cette fois d’être au plus près possible de la conceptualisation de l’une et de l’autre, mieux connues aujourd’hui grâce à de nouvelles traductions et de nouvelles exégèses plus respectueuses de leurs caractères propres. Ce qui est évité ici, surtout, c’est l’interprétation qui se dicte, même involontairement, du fond de cette métaphysique occidentale dont Heidegger a ouvert le procès à la suite de son maître Husserl. Autre traduction, tout autre interprétation, possible regard, possible enseignement et enfin possible renouvellement des problématiques, d’un côté comme de l’autre. Et si mondialisation il y a de la pensée, qu’il nous soit possible d’espérer qu’elle ne soit pas cette uniformisation sur le modèle occidental, fût-ce sous les oripeaux d’un exotisme à peine ‘revu et corrigé’ – voir par exemple les expériences fort contestables qui se poursuivent dans les musées, d’Australie en Amérique en passant par Paris, de nouvelles scénographies désireuses de rendre vie aux cultures non-européennes. Mais dans ce livre, c’est à la question du ‘beau’ qu’on s’attaque, qui, depuis son origine grecque, trace la ligne de force d’une ontologie dominante, quelles qu’en soient les variations lorsqu’on passe de Platon à Aristote puis Plotin, et plus tard Kant, Hegel ; ontologie, parce que le ‘beau’ plus encore que le ‘bien’ est devenue forme visible, indice irrévovocablement apparaissant de l’Être même.

Mais cette question de la ‘forme’ renvoie d’abord, nécessairement, à Platon et Aristote dont il faut rappeler les idées-forces avant d’aborder la critique jullienne. C’est dans l’Hyppias majeur, du nom d’un sophiste réputé pour son savoir, un dialogue exemplairement socratique. Le maître y pose cette fois la question inaugurale : « qu’est-ce que le beau ? » et non : « qu’est-ce qui est beau ? » Faute d’avoir trouvé une réponse satisfaisante, Platon, toujours empruntant la voix de Socrate, aborde plus franchement la question des ‘idées générales’ dans le Banquet et le Phèdre. Cette fois il est bien question d’une « beauté originellement merveilleuse… qui ne souffre ni croissance ni diminution… (qui) est en soi-même et pour soi-même, dans l’unité éternelle de son eidos… (échappant) absolument à la condition du devenir et de la destruction… » Et c’est dans la République, le célèbre livre X, que Platon développe son idée de la copie, mais en précisant bien que si le menuisier, par exemple, ‘copie’ dans le lit de sa fabrication l’idée éternelle de lit, l’artiste, lui, va se livrer à une copie de cette copie, un travail de sophiste ‘étonnant’ et donc peu honorable car l’artiste, simple ‘imitateur’ est plus illusionniste que ‘créateur’ comme on l’entend aujourd’hui, bien loin de là… Comme je l’avais évoqué précédemment, et grâce à la remarquable étude de Paul Audi sur la ‘création’, il faut se souvenir que c’est dans le Phèdre que Platon distingue deux formes de ‘techniques de l’imitation’ : la copie proprement dite (eikastikè) et celle de l’illusion (phantastikè) – phantasma, ou ‘image qui a l’apparence d’une copie, sans y être semblable’. D’où sortira plus tard la critique d’Aristote, avec une définition cette fois tout à fait originale de l’imagination, un rapport différent à la réalité que celui envisagé par Platon, qui engendrera à son tour, et au fil de controverses sans fin, la théorie plotinienne de la création artistique comme copie de l’eidos que nous portons au fond de nous-mêmes. C’est cette perspective si strictement conceptuelle qui apparaît tellement opposée à la vision chinoise, et c’est cette opposition que F. Jullien s’applique à décrire, montrant comme l’une va conduire finalement à la mort du ‘beau’ qu’elle a voulu illustrer, quand l’autre a favorisé la perpétuation incessante de nouvelles respirations, de nouvelles émissions créatrices au fil des générations. 

En termes européens (importés), la question est donc bien, dévisageant notre métaphysique : comment peut-on concevoir la distinction du sensible et du spirituel sans être conduit pour autant au dualisme sur lequel le « beau » est juché ? On rappellera alors, de façon générale, que les Chinois, ne pensant pas en termes d’Être mais de procès des choses, non pas en termes de qualités mais plutôt de capacités (de), non pas en termes de modèles et d’imitation mais plutôt de cours et de viabilité (dao), ne conçoivent effectivement au départ qu’une et même réalité : l’énergie animante ou le qi ( li, l’autre terme… que nous traduisons d’ordinaire par raison, est la « veinure » ou cohérence interne qui permet le déploiement régulé de cette énergie). Tout ce qui existe, par conséquent, aussi bien l’homme que la montagne, est une individuation-concentration – ou disons : actualisation – de ce souffle-énergie en son fond invisible (tai-xu) et lui conférant sa forme tangible…

(…) la dimension spirituelle (shen) et l’actualisation sensible (xing) ne seront plus que les deux modes opposés et complémentaires – en interaction constante – de ce même déploiement d’énergie. S’il n’y a donc pas l' »esprit » et la « matière », telles deux entités séparées, c’est que nous n’avons affaire, en fait, qu’à des opérations : de spiritualisation d’une part et de matérialisation de l’autre et s’activant réciproquement…

… Plotin est le premier, en Occident, à penser l’art consacré au beau. Contre l’idée (platonicienne) que les arts ne seraient que des imitations de la nature, il fait valoir, de façon décisive, que les arts savent remonter aux « raisons » – logoi – dont la nature elle-même est issue et possèdent en eux-mêmes la beauté. La statue est belle… non parce qu’elle est pierre, mais par la forme que l’artiste voit dans son esprit et qu’il y introduit… Qu’est-ce donc que l’art si ce n’est, selon cette image devenant matricielle et qui dominera la pensée européenne, le combat acharné, dramatique… pour faire triompher la Forme pure sur cette matière « amorphe », opaque, ténébreuse, résistante ? S’éclaire ainsi… l’écart entre la Chine et la Grèce… ce qui oppose la forme-idée des Grecs (eidos) à la forme comme actualisation d’énergie (xing)…

Les Grecs nous apprennent… ceci : quand, regardant une statue, nous jugeons qu’elle est « belle », nous voulons dire que, considérant sa forme sensible, nous reconnaissons que celle-ci n’appartient pas pour autant au sensible. Sa forme la détache de la dispersion du sensible et la promeut sur un autre plan (celui de l’Être, de l’éternel, de l’intelligible etc…)… C’est parce que la « forme » fait circuler de l’un à l’autre que le beau peut, à travers la forme, relier le sensible à l’intelligible, faire surgir celui-ci au sein de celui-là et remplir son rôle – structurel – de médiation.

La philosophie classique, et pratiquement jusqu’à la critique magistrale de Nietzsche (je renvoie au livre de Paul Audi) ne se sortira jamais de ce piège, et ni Kant, ni Hegel qui ‘ontologise’ lui jusqu’à prédire la mort de l’art dans l’accomplissement attendu des destinées de l’Esprit. Mais je crois, comme F. Jullien s’applique à le démontrer, que c’est toujours cette métaphysique grecque sous-jacente qui va isoler le ‘beau’ et le sacraliser au point d’en faire à la fin une idée parfaitement inatteignable, irréalisable, sinon inconcevable. Que ce soient les variations chrétiennes du pseudo-Denys, d’Augustin puis Thomas, les magistrales découvertes de l’analyse cartésienne (le fameux morceau de cire) nous ne sortons pas de la définition d’un concept magnifique mais tragiquement isolé et finalement resté inaccessible. Tout de même ! Le ‘jugement esthétique’ élaboré par Kant – et Jullien peut se livrer à une belle attaque de la notion même de ‘jugement’ dans la suite de son enquête – est, suivant son auteur, explicitement désigné comme de l’ordre du sentir, quand tous les autres jugements sont de l’ordre du dire. Chez Kant, le ‘beau’ est subjectif, et surtout, indépendant de tous les critères qui déterminent habituellement une fonction d’utilité, satisfaction et intérêt notamment. Il en sortira une définition du ‘sublime’ que Jullien évoque à peine, peut-être parce qu’elle réduit fortement cette opposition qu’il voit si tranchée entre les concepts occidentaux et la vision chinoise ? C’est ce qui se montre très bien dans la citation qui suit – mais pour ma part, je laisserai ce parcours quelques jours, avant une nouvelle publication, en espérant laisser souffler les quelques amis qui ont perdu l’habitude de ces redoutables ‘courses’ philosophiques…

Peindre, en Chine, ce sera donc faire apparaître, à travers ce qui s’étale et se réifie, le procès intérieur qui le fait advenir et muter, dégageant ainsi sa dimension d’esprit : en rendant sensibles, non plus des qualités, mais des capacités ; non plus l’inventivité d’une composition (« symétrie », proportions, géométrie), mais des interactions où un trait engendre l’autre par « attirance et répulsion » (‘xiang-bei’)… en faisant jouer des polarités… le peintre chinois peint des modifications : entre dissolution et concentration ; entre l’émergence qui rend saillant et l’immergence qui confond ; entre l’il-y-a de l’actualisation et l’il-n’y-a-pas du retour à l’indifférencié (‘you/wou’). Aucune forme ne stabilise, aucun eidos n’est isolé : d’où du « beau » pourrait-il donc se détacher pour affirmer, du sein de ce continuel en cours, quelque « être » propre ?

dsc01492.1271435885.JPG

Jean Oillet : ‘montagnes’ – acrylique sur toile ; 60×20 cm (2010)

Jean Clair, dans la querelle de l’art contemporain

Cela fait plus de 10 ans, depuis la parution d’un ‘inoubliable’ numéro de la revue Krisis (n°19, 1996) que la querelle de l’art contemporain a pris un tour critique d’une rare violence, polémique oui, mais aussi politique, devenant même un espace d’affrontement des personnes – mais pas de duel prévu à ce jour, comme par le passé ; on en reste aux insultes ! Jean Clair est un des acteurs de ce virulent débat et je note à nouveau quelques propos particulièrement éclairants, même s’il se répète, publiés dans le Monde Magazine de cette semaine, et qui sont la reprise des arguments de tous les contestataires de l’art contemporain. Je ne cite ni les propos de l’auteur regrettant l’ignorance même du grand public, faute d’éducation, ni même sa conception esthétique d’une représentation artistique qui s’apparenterait à la scientifique (un souvenir de Léonard !) mais bien son amer constat qu’une ‘liberté à outrance’ ait conduit à un complet nihilisme d’inspiration et de création – malheureusement applaudi partout, devenu l’affaire juteuse des ‘marchands’ et des ‘foires’ !

Si vous regardez une botte d’asperges peinte ou un bouquet de pivoines, pour évoquer Fantin-Latour, vous êtes effectivement dans l’ordre de la délectation sensible… Mais cela ne va pas très loin. Les artistes eux-mêmes, ayant pris conscience de l’impasse naturaliste dans laquelle ils s’étaient engagés, se sont dirigés dans la voie de l’abstraction, du concept, du minimal… L’histoire de la peinture contemporaine est l’histoire d’un art qui a été dépossédé de ses pouvoirs de dire des choses… Les peintres, ayant perdu les moyens de dire ce qu’ils auraient pu dire, se sont engagés dans la voie des spéculations métaphysiques, comme Malevitch, ou dans une dérision sarcastique à la Marcel Duchamp. Nous en sommes aujourd’hui les héritiers…

Je pense qu’il n’existe plus rien d’important dans l’art contemporain dans la mesure où tout ce qui est théorie, école, travail d’atelier, communauté de créateurs travaillant et s’appuyant sur un corpus de connaissance et le faisant évoluer, a disparu. Ce qui reste, ce sont des individus animés du besoin de dessiner ou de peindre. C’est tout… Autrefois, les peintres honoraient des commandes (…) une iconographie très réglementée, des matériaux strictement mesurés. Apparemment, il n’y avait aucune marge pour une prétendue créativité. Pourtant, c’est à l’intérieur de cette contrainte maximale que la liberté de l’artiste pouvait s’exercer…

Il n’y a plus de dogme, il n’y a plus de théorie, il n’y a plus de programme iconographique à illustrer, il n’y a plus d’école où apprendre et même plus de café où aller discuter… Reste l’immense désarroi des artistes. Des individus à la recherche de leur ego démultiplié. Bien sûr, il existe encore des artistes… (Mais) vous ne pouvez pas être à vous-même votre propre imposition, même si vous êtes doué d’un sur-moi cannibale ! J’ai plutôt l’impression que l’artiste contemporain est le dernier individu dans notre société à jouir des privilèges d’un dieu. Créateur omnipotent, tout lui est permis. L’artiste n’a plus aucune contrainte à exercer sur lui-même. Il peut donc exposer ses excréments ou cracher en l’air en déclarant : c’est de l’art !

Individualisme tragique ou dérisoire, comme on voudra. Concernant une certaine critique inspirée d’une idéologie d’extrême droite, ce qu’on reproche facilement aux contempteurs de l’art contemporain, j’aimerais signaler le livre resté ignoré des spécialistes, de la presse spécialisée même, La grande falsification : l’art contemporain, de Jean-Louis Harouel (Godefroy édit. 2009), qui règle son compte non seulement à l’ensemble de l’art et des artistes contemporains, mais pousse la dénonciation jusqu’à stigmatiser les idées fumeuses, orientalisme et charlatanisme de tous poils (théosophie et anthroposophie nommément visées) qui seraient à l’origine de cette ahurissante décadence. Nous ne sommes pas loin de la dénonciation d’un ‘art dégénéré’ de sinistre mémoire mais, de par leurs excès mêmes, les arguments deviennent intéressants. Quels seraient vraiment une nouvelle culture, un nouvel âge de la connaissance – et quel serait le rôle de l’art dans une authentique mutation de civilisation ? Avec qui rompre, et par quelle rupture ? Un livre à lire à l’envers, un exercice hautement ‘surréaliste’ !