Esthétique et phénoménolologie

Publié dans Connaissance du matin le 02.10.2007

Je complète : Esthétique et phénoménologie en mutation, intitulé du numéro 21.22 (2006.2007) de la revue La Part de l’Œil (1) imprimée en Belgique, qui regroupe de nombreuses contributions universitaires dans un dossier qui traite des questions du corps, de la conscience, de l’intentionnalité, de l’imagination, de leurs rapports avec la psychanalyse, la philosophie et généralement les idéologies contemporaines. Vaste sujet, mais ici abordé sous l’angle de son actualité, je dirais presque de son urgence, dans l’obligation faite aux chercheurs de compléter leurs connaissances par une meilleure approche de travaux nouvellement traduits de Husserl, de conférences inédites de Merleau-Ponty (2), de la publication d’une thèse récente sur Michel Henry (3), après les travaux pourtant déjà très approfondis de Madame Dufour-Kowalska (4). Je m’en tiendrai quant à moi à la communication d’Éliane Escoubas sur Merleau-Ponty, à celle de Sébastien Laoureux sur M. Henry et à une intéressante note de Lucien Massaert sur P. Mondrian.

Le sujet est d’importance, et une présentation, même élémentaire, appellerait trop de développements ; je renvoie donc au Collectif publié chez de Boeck signalé en (1) ou à l’Introduction à l’esthétique de Marie-Anne Lescouret publié en poche chez Flammarion. Concernant Merleau-Ponty, je renvoie au petit livre de vulgarisation, magistral néanmoins, de Renaud Barbaras : Merleau-Ponty, publié par ellipses. Sur le fond, je citerai donc Éliane Escoubas qui nous permet une avancée majeure dans la compréhension synthétique de l’oeuvre devenue classique de Merleau-Ponty. Sur ce point précis, je me permets de rappeler que le chiasme ou l’entrelacs, chez lui, désigne la combinaison des quatre termes de notre expérience phénoménologique : la subjectivité percevante, son corps personnel, le monde comme objet extérieur et le monde comme englobant sujet/objet. Ce qui conduit à une définition radicalement neuve de la perception et du probléme traditionnel de la relation transcendance/immanence. Voici maintenant le plus remarquable, dans l’exposé d’Éliane Escoubas : … les analyses de Schelling vont permettre à Merleau-Ponty d’élaborer une analyse du symbolisme et du symbolique totalement différente de celle de Kant et, par la suite, de celle de Hegel – c’est à dire une analyse qui exclut tout dualisme et fait, au contraire, du symbole l’unité du réel et de l’idéal, et non plus la scission du sensible et du supra-sensible, et qui fait de l’imagination le creuset du réel.

…la notion d’esthésiologie qui assure la récusation de la représentation : (les citations de Merleau-Ponty sont soulignées) l’esthésiologie, l’étude de ce miracle qu’est un organe des sens : il est la figuration dans le visible de l’invisible prise de conscience“… il faut en finir avec la métaphore du survol du corps et du monde par par une conscience, et dès lors la chair prend le statut d’une … visibilité de l’invisible, la possibilité d’une présentation originaire du non-présenté originairement… Continuons à explorer ce que l’on gagne avec la notion merleau-pontienne d’esthésiologie : la Weltlischkeit des esprits est assurée par les racines qu’ils poussent, non certes dans l’espace cartésien, mais dans le monde esthétique. Le monde esthétique à décrire comme espace de transcendance, espace d’incompossibilités, d’éclatements, de déhiscence et non comme un espace objectif-immanent. Dès lors, ne faut-il pas dire que chez Merleau-Ponty, l’imagination est non seulement une ‘faculté’ esthétique, mais plus encore une ‘faculté’ esthésiologique et – ce qui pour Merleau-Ponty revient au même – une ‘faculté’ ontologique ?

… que veut dire cette récusation d’une ’sphère d’immanence’ ? Et comment cela peut-il nous permettre d’affirmer un ‘transcender sans transcendance’ : peut-on refuser à la fois une ‘transcendance’ comme telle et une ‘immanence’ comme telle ? Ne devons-nous pas choisir et récuser l’une ou l’autre, mais non les deux à la fois ? Au contraire, ce que Merleau-Ponty met en oeuvre ici, c’est le rejet de tout dualisme et donc du dualisme de l’immanence et de la transcendance – du dualisme du contenu et de la forme, de la conscience et de la chose – et ce qu’il promeut, c’est un ‘transcender’, comme ‘mouvement’… ce que Merleau-Ponty met en oeuvre, c’est une transformation de leur rapport et il substitue à leur compréhension classique qui, traditionnellement les oppose, leur ‘entrelacs’ : en un mot, on ne peut comprendre ce que Merleau-Ponty entend par ‘transcendance’ et ‘immanence’ que sous le thème qui les englobe : une pensée de l’ineinander, qui les subvertit en les transformant. Pensée de l’ineinander, comme pensée de l’implication et de l’entrelacs. Éliane Escoubas nous propose de comprendre ineinander comme ’sortir sans quitter’ mais nous savons bien que ces équivalences françaises sont le plus souvent trompeuses. C’est pourtant cette compréhension qui devrait non conduire à une redéfinition de l’oeuvre d’art conçue comme méditation du monde sans séparation.

Sébastien Laoureux s’attache, quant à lui, à une réflexion sur la notion d’abstrait, abstraction, chez M. Henry telle qu’elle se précise dans son travail sur Kandinsky (Voir l’invisible. Sur Kandinsky, Bourin 1988). Il n’y a qu’à citer (Henry souligné) : Abstrait’ ne désigne plus ce qui provient du monde au terme d’un procès de simplification ou de complication… mais Cela qui était avant lui et qui n’a pas besoin de lui pour être : la vie qui s’étreint dans la nuit de sa subjectivité radicale où il n’y a ni lumière ni monde. M. Henry nous invite à inverser l’ordre des choses tel que la philosophie le conçoit habituellement : le sentiment éprouvé lors de la vision de telle couleur ou de telle forme n’est pas l’effet ou le résultat de cette vision. C’est le contraire qui doit être affirmé : la vision de telle couleur ou de telle forme n’est possible que parce que celles-ci sont données dans un sentiment – elles s’éprouvent d’abord préalablement elles-mêmes. Et ce qui est affirmé de la peinture, vaut bien entendu pour l’art en général. On comprend dès lors maintenant comment M. Henry peut également affirmer que tout art est abstrait. Ce que Sébastien Laoureux veut nous montrer, c’est qu’il ne suffira pas de dire que tout art est abstrait, parce que subjectif, transformateur de la donnée sensible, du perçu, mais bien en-ceça du monde. Il nous précise : Le sens de l’imagination convoqué ici doit être bien compris… Il convient de distinguer le support matériel ou physique de l’oeuvre d’art qui appartient au monde réel de de la perception et l’oeuvre d’art en tant que telle, sa réalité esthétique – qui est un pur imaginaire – et qui a son site hors du monde. Pour Henry, l’oeuvre d’art a bien son site hors du monde, dans un ailleurs radical. Mais il ne s’agit nullement d’en faire un imaginaire. Ou plutôt celui-ci doit être interprété dans un sens tout différent… ‘Imaginer, c’est poser la vie… L’imagination est bien créatrice … en un sens radical qui lui confère une positivité inaperçue par la pensée classique. Elle est le pouvoir magique de rendre réel.’

Sébastien Laoureux pointe alors la difficulté à laquelle on ne peut échapper : quelle différence entre esthétique et artistique, si l’imagination est première, créatrice ; et pourquoi des styles si différents, en perpétuelle évolution, des écoles, des arts mêmes si dissemblables entre eux ? Comment la subjectivité naissant de la seule vie du monde que je suis peut-elle se manifester d’une telle multiplicité d’expressions, s’exprimer d’une telle plurivocité ? J’ai donné mon avis dans des notes précédentes, volontairement simplement, sans abus des inépuisables ressources conceptuelles de la philosophie : n’est-ce pas de la richesse de l’Un que jaillissent les multiples figures de la manifestation, de son infinie fécondité que découle la prolixité de la création ? Et donc la complexité du réel que j’imagine là et que je m’efforce de mesurer à l’aune des possibles de mon expérience et de ma pensée ? Je donnerai maintenant cette illustration que j’ai trouvée dans un essai d’analyse de quelques peintures de Mondrian.

Lucien Massaert, en observant les tâtonnements et les efforts de Mondrian à la recherche d’une structure totalement signifiante, c’est à dire véritablement fidèle à la réalité cachée, celle qui non seulement se dérobe à la saisie hâtive du sens commun mais encore à la prise utilitariste de la visée techno-scientifique, découvre à son tour que l’art parvient tout au mieux, et c’est sa gloire, à désigner, par le dessin de structures de plus en plus précises, affinées, le secret qui semble s’opposer à lui, dans un paysage par exemple, et qui est le propre secret de la richesse imaginative de l’artiste. Nous assistons à un jeu, âpre et polémique, entre la ‘forme du visible et celle de l’énonçable’, que les essais de Mondrian à la recherche d’une image fidèle de la ferme de Geinrust, au début de son art ; plus tard, les dessins fameux de l’arbre, manifestent la genèse d’une abstraction. Plusieurs structures sont inventées, successivement ou corrélativement, pour énoncer la vérité d’un paysage qui se donne peu à peu, s’efface toujours, et ne se laisse deviner finalement que dans la construction d’un paysage énigmatique ou dans l’épure d’une composition abstraite. C’est très savant aussi : Lucien Massaert distingue plusieurs plis, phénoménologique, topologique, structural, pour énoncer la vérité de ce pli du paysage que l’art formel de l’école ne parvient pas à ‘représenter’. Mondrian ne cherche pas à triompher de difficultés techniques, pas même à inventer une nouvelle forme, non, simplement à parvenir à une fidélité jusque là négligée, à une vérité jusqu’alors inconnue. La genèse de la figue consonante… chez Mondrian… a semblé exemplaire de ce moment ‘opératoire’ passant de la ‘modulation’ d’un possible à l’agencement de la figure… Dans le cas de l’exploration mondrianesque… c’est bien un oeil qui cherche sa voie dans les arcanes de la représentation. C’est assurément l’érection du regard, la mise en objet de la pulsion scopique qui envahit la toile… Un ‘plus-de-jouir’ (suivant un mot de Deleuze) concurrence le travail de la représentation, sa jouissance, jusqu’à laisser l’objet prendre toute sa place. On aura évidemment compris que cet ‘objet’ n’est pas celui de l’objectivité habituellement admise. Au contraire, la ‘béance de la relation du sujet avec le signifiant’, nous la retrouvons ici comme béance du rapport de l’artiste à son oeuvre… ce n’est pas un rapport intentionnel… mais le sujet aux prises avec un inassimilable, une cause absente… Faut-il comprendre finalement que l’art est impossible et que la création porte fatalement à la conception d’un leurre, ou à l’aveu d’une impuissance que l’abstraction manifesterait avec une sincérité désespérée ? Question ouverte. Mais une telle question mérite de nous faire courir le risque de s’y perdre : elle est le mérite exclusif du poète, sans récompense peut-être, sans victoire, sans doute, son geste héroïque et la justification de sa destinée.

(1) A ce propos, je rappelle une des meilleures publications de la revue (n°7), en 1991, un apport capital à la réflexion commune sur Art et Phénoménologie. De même, le n° 19 (2003.2004) sur La représentation et l’objet. Je signale aussi ce trésor de l’édition belge : Esthétique et philosophie de l’art ; Repères historiques et thématiques, Collectif publié chez de Boeck, une mine !

(2) Il s’agit de cours ou de conférences auparavant inédits : Notes de cours au Collège de France 1954/1955 (Belin) et Notes de cours au Collège de France 1958/1959, et 1960/1961 (Gallimard). Ces dernières années les recherches sur Merleau-Ponty se sont multipliées et notamment celles portant sur son ‘esthétique’.

(3) Sébastien Laoureux : L’immanence à la limite, Recherches sur la phénoménologie de Michel Henry, Cerf 2005

(4) Gabrielle Dufour-Kowalska : Michel Henry. Un philosophe de la vie et de la praxis (Vrin 1980) ; L’art et la sensibilité. De Kant à Michel Henry (Vrin 1996) ; et dernièrement, Michel Henry. Passion et magnificence de la vie (Beauchesne 2003)

Un commentaire sur “Esthétique et phénoménolologie

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s