Art en théorie

Publié dans Connaissance du matin le 29.09.2007

Art en théorie : 1900, 1990 : une anthologie, c’est le titre d’un livre publié cette année aux éditions Hazan, traduction d’une compilation de textes extraits de livres, articles, conférences de très nombreux artistes, d’abord, et des plus fameux théoriciens de l’art. Nous devons ce travail à deux éminents chercheurs, Charles Harrison et Paul Wood, qui ajoutent à leur somme une copieuse introduction : plus de 1200 pages en tout ! Dans cette perspective, ce n’est pas un résumé de l’évolution des théories esthétiques – je reviendrai encore sur ce point, largement développé et spécialisé ces temps derniers – mais bien des propos sur l’art, des artistes eux-mêmes, des critiques, écrivains, poètes et philosophes qui les ont accompagnés et ont tenté de nous éclairer sur le sens de leur travail, autant sur un plan personnel qu’historique et civilisationnel. Un immense travail d’érudits pour alimenter notre réflexion : je recommande ce livre à tous, étudiant, enseignant ou honnête homme. Il pourra éventuellement être complété plus tard par deux ouvrages analogues qui couvriront les périodes de 1815-1900 et 1648-1815.

Ce qui nous intéresse, ce n’est pas seulement le cadre historique, très complet, mais la possibilité de fixer des repères – rien à voir avec l’ambition de re-trouver des ‘critères’, ce qui relève de l’esthétique – pour dessiner une carte assez précise de l’évolution de l’art au 20ème siècle et ce qu’on peut, je dirai presque ’scientifiquement’, en conclure aujourd’hui, et en espérer pour l’avenir. Pour moi, une fois de plus, il apparaît tout à fait clair que les bouleversements majeurs, les plus féconds, s’étaient produits dès le début du siècle, avant la Grande Guerre – en Europe – et qu’il fallut d’autres évènements, une seconde guerre, l’émergence de l’art américain, pour que cette évolution formidable renaisse et se développe. Il y eut bien des errements, et bien des tentatives de remise en ordre, mais il se produisit ceci, que j’ai déjà déploré, que c’est la génération duchampienne qui, avec ses talents propres, poursuivit et réalisa pleinement les élans et les projets de la génération cézanienne. D’une réflexion de Paul Signac sur l’art d’Eugène Delacroix (en 1899), nous partons pour un long voyage aboutissant à une conférence donnée par Richard Serra à Yale, en 1990, sur la nécessaire indépendance de l’art à l’égard des institutions. Les consultations sont recommandées, plutôt qu’une lecture continue, cette anthologie pouvant être livre de chevet ou dictionnaire suivant l’intérêt ou la curiosité.

Toutes les écoles, toutes les trajectoires de la création sont évoquées, des lettres de Cézanne à Emile Bernard, à la définition d’un post-modernisme et même de son dépassement, du Kandinsky d’avant 14 à J. Beuys et G. Richter en 86/88… L’expressionnisme allemand d’avant-guerre, ses ‘Fauves’, Die Brücke, Kandinsky, sont largement cités ; et la formation du futurisme (Marinetti, Boccioni), du cubisme (Picasso et Braque), du dadaïsme (Tzara) et du surréalisme (Breton), avec les citations des philosophes, poètes et écrivains les plus marquants : Freud, Worringer, Bergson, Croce, Apollinaire, Blok, plus tard, Greenberg, Rosenberg, Adorno, Benjamin, Sartre, Dubuffet, Artaud, Barthes… On découvre aussi les témoignages des peintres sur leur propre évolution et celle de leurs contemporains : Delaunay, Malevitch, Mondrian, Chirico, Léger, Gleize, Derain, Gris, Picabia, Klee, Matisse… Impossible de les nommer tous, la lecture du sommaire de 16 pages est elle-même interminable ! Ce n’est jamais un essai d’interprétation des grandes percées de l’art moderne en Amérique ou dans les années 50/60 qui est proposé, mais la parole de ses acteurs mêmes, et puis celle des grands contestataires de l’art contemporain : Baudrillard, Kristeva, Saïd, encore que cette contestation se soit élevée surtout après 90… Une époque de révolution permanente, stricto sensu, de grande inquiétude et de grande espérance, où la liberté peu à peu conquise, tout entière, a libéré la plus grande créativité imaginable, comme on ne l’avait jamais connu dans le passé. Cette lecture déroule le film d’une épopée magnifique, flamboyante ; avec toujours la présence du doute, la remise en question, le dépassement : jamais l’échec, en dépit des assauts de la dictature – Hitler, Trotsky, Jdanov eux-mêmes cités!

Liberté, créativité : qui dois-je citer ? Dans la gangue d’une culture durablement figée par ses traditions, tous s’efforcent à aller de l’avant, sinon vers l’absolu de leur art (Kandinsky), vers l’expression la plus authentique possible de son accomplissement, de sa visibilité, de la préservation de son innocence, du renforcement de sa puissance à décliner une universelle vérité, de son éloquence en un mot. Dans l’incapacité de choisir, je citerai pourtant des paroles qui m’ont surpris et auxquelles je ne m’attendais pas : dans un contexte un peu vieilli depuis, elles énoncent une pensée fondamentale, continuellement à répéter, reformuler, parce que c’est l’essentiel. Barnett Newman (peintre américain, 1905-1970) : À la racine de l’acte esthétique il y a l’idée pure. Mais l’idée pure est par nécessité acte esthétique. C’est dans ce paradoxe épistémologique que se situe le problème de l’artiste et non pas dans le découpage ou la construction de l’espace, dans l’exécution de l’oeuvre ou une déconstruction… non pas dans la justesse du regard et la sûreté de la main… mais dans un ensemble d’idées qui touchent au mystère de la vie, de l’homme, de la nature… Seule l’idée pure a du sens. Pour le reste, il reste le reste. (Catalogue d’une exposition, en 1947, à New York, avec Rothko, Still…) Plus étonnant : Depuis ses débuts, l’enquête scientifique s’en est tenue à cette question unique et spécifique : qu’est-ce que c’est ? (…) Mais qui se soucie de savoir qui était le premier homme ? Chasseur, créateur d’outils, fermier, ouvrier, prêtre, ou politicien ? La réponse est évidente, c’était un artiste… L’acte esthétique précède toujours l’acte social… la nécessité de comprendre l’inconnaissable précède le désir de découvrir l’inconnu… Ce qui est humain dans le langage, c’est la littérature et non pas la communication. Le premier cri de l’homme a été un chant… La première parole de l’homme a été une invocation à l’inconnaissable… De même que le langage a commencé par être poétique avant de devenir utilitaire, l’homme a façonné des idoles en terre avant de fabriquer des haches… Notre inaptitude à vivre notre vie de créateur peut nous éclairer sur le sens de la ‘chute de l’homme’… Quelle est la raison d’être, quelle est l’explication de ce besoin absurde de se faire peintre ou poète sinon un acte de défi à la ‘chute de l’homme’ ? Car les artistes sont les premiers hommes… (extrait de la Revue Tiger’eye, 1947)

Dans cette longue leçon construite de citations interposées, le problème de l’abstraction / figuration qui me tient tant à coeur est remarquablement éclairé, mais je ne peux pas non plus passer en revue tous les auteurs et les expériences nommés, notamment l’évolution de la question depuis les premiers créateurs (Kandinsky, Mondrian par exemple) jusqu’à G. Richter dans un magnifique entretien de 1994. Je choisis une mise au point assez brève de J-M Atlan (1913-1960) publiée par Cobra en 1960, reprise à l’occasion de l’exposition Paris-Paris au Centre Pompidou en 1981 : La peinture actuelle, en tant qu’aventure essentielle et création, est menacée par deux conformismes, auxquels nous nous opposons formellement : le réalisme banal, imitation vulgaire de la réalité ; l’art abstrait orthodoxe… qui tente de substituer à la peinture vivante un jeu de formes uniquement décoratif… La prétention fondamentale des théoriciens de l’académisme abstrait de considérer le tableau comme un avancement spirituel de formes qui exclueraient toute référence ou allusion à la nature ne saurait résister à l’analyse lucide… la vision humaine est elle-même une création à laquelle participent également et l’imagination et la nature… L’analyse des éléments essentiels du langage pictural (…) montre que le tableau, qu’il soit figuratif ou non, s’organise selon les mêmes rythmes fondamentaux. Les formes qui nous apparaissent aujourd’hui les plus valables… ne sont à proprement parler ni abstraites ni figuratives. Elles participent précisément à ces puissances cosmiques de la métamorphose où se situe la véritable aventure… La création d’une oeuvre d’art ne saurait se réduire à quelques formules ni à quelque agencement de formes plus ou moins décoratives, mais elle suppose une présence, elle est une aventure où s’engage l’homme aux prises avec les forces fondamentales de la nature.

Le mocellement inévitable d’une telle anthologie peut lasser et dérouter et on peut être déçu aussi par l’absence de témoignages qui nous semblent indispensables. Pour moi, par exemple, ce sont Hartung, Soulages, Zao Wou Ki, pas une seule fois cités alors qu’ils se sont souvent et amplement exprimés ; des auteurs de premier plan, Husserl d’abord, et Maldiney, Loreau, la phénoménologie française, à l’exception de Merleau-Ponty ; Bonnefoy, des problèmes centraux apparus bien avant la fin du siècle : la quasi disparition de la peinture au profit de la video ou de l’installation, le rôle nouveau de la loi des marchés, le mécénat aussi… Le livre de Dora Vallier sur L’art abstrait n’est pas nommé non plus : c’est incompréhensible. L’exhaustivité, concernant un tel sujet, était évidemment impossible, des choix ont dû être faits par les auteurs (qui s’en expliquent largement dans chacune des introductions de leurs chapitres où s’égrène cette anthologie). Faut-il croire que ce livre vient trop tard en France, aujourd’hui, étant donnée la virulence du débat contemporain : je ne crois pas. Un ouvrage géant donc, d’une utilité indispensable à la connaissance approfondie de cette histoire moderne de l’art, une énorme documentation qu’on ne trouve dans nulle encyclopédie : il convenait de la saluer au passage.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s