Jean Clair, dans la querelle de l’art contemporain

Cela fait plus de 10 ans, depuis la parution d’un ‘inoubliable’ numéro de la revue Krisis (n°19, 1996) que la querelle de l’art contemporain a pris un tour critique d’une rare violence, polémique oui, mais aussi politique, devenant même un espace d’affrontement des personnes – mais pas de duel prévu à ce jour, comme par le passé ; on en reste aux insultes ! Jean Clair est un des acteurs de ce virulent débat et je note à nouveau quelques propos particulièrement éclairants, même s’il se répète, publiés dans le Monde Magazine de cette semaine, et qui sont la reprise des arguments de tous les contestataires de l’art contemporain. Je ne cite ni les propos de l’auteur regrettant l’ignorance même du grand public, faute d’éducation, ni même sa conception esthétique d’une représentation artistique qui s’apparenterait à la scientifique (un souvenir de Léonard !) mais bien son amer constat qu’une ‘liberté à outrance’ ait conduit à un complet nihilisme d’inspiration et de création – malheureusement applaudi partout, devenu l’affaire juteuse des ‘marchands’ et des ‘foires’ !

Si vous regardez une botte d’asperges peinte ou un bouquet de pivoines, pour évoquer Fantin-Latour, vous êtes effectivement dans l’ordre de la délectation sensible… Mais cela ne va pas très loin. Les artistes eux-mêmes, ayant pris conscience de l’impasse naturaliste dans laquelle ils s’étaient engagés, se sont dirigés dans la voie de l’abstraction, du concept, du minimal… L’histoire de la peinture contemporaine est l’histoire d’un art qui a été dépossédé de ses pouvoirs de dire des choses… Les peintres, ayant perdu les moyens de dire ce qu’ils auraient pu dire, se sont engagés dans la voie des spéculations métaphysiques, comme Malevitch, ou dans une dérision sarcastique à la Marcel Duchamp. Nous en sommes aujourd’hui les héritiers…

Je pense qu’il n’existe plus rien d’important dans l’art contemporain dans la mesure où tout ce qui est théorie, école, travail d’atelier, communauté de créateurs travaillant et s’appuyant sur un corpus de connaissance et le faisant évoluer, a disparu. Ce qui reste, ce sont des individus animés du besoin de dessiner ou de peindre. C’est tout… Autrefois, les peintres honoraient des commandes (…) une iconographie très réglementée, des matériaux strictement mesurés. Apparemment, il n’y avait aucune marge pour une prétendue créativité. Pourtant, c’est à l’intérieur de cette contrainte maximale que la liberté de l’artiste pouvait s’exercer…

Il n’y a plus de dogme, il n’y a plus de théorie, il n’y a plus de programme iconographique à illustrer, il n’y a plus d’école où apprendre et même plus de café où aller discuter… Reste l’immense désarroi des artistes. Des individus à la recherche de leur ego démultiplié. Bien sûr, il existe encore des artistes… (Mais) vous ne pouvez pas être à vous-même votre propre imposition, même si vous êtes doué d’un sur-moi cannibale ! J’ai plutôt l’impression que l’artiste contemporain est le dernier individu dans notre société à jouir des privilèges d’un dieu. Créateur omnipotent, tout lui est permis. L’artiste n’a plus aucune contrainte à exercer sur lui-même. Il peut donc exposer ses excréments ou cracher en l’air en déclarant : c’est de l’art !

Individualisme tragique ou dérisoire, comme on voudra. Concernant une certaine critique inspirée d’une idéologie d’extrême droite, ce qu’on reproche facilement aux contempteurs de l’art contemporain, j’aimerais signaler le livre resté ignoré des spécialistes, de la presse spécialisée même, La grande falsification : l’art contemporain, de Jean-Louis Harouel (Godefroy édit. 2009), qui règle son compte non seulement à l’ensemble de l’art et des artistes contemporains, mais pousse la dénonciation jusqu’à stigmatiser les idées fumeuses, orientalisme et charlatanisme de tous poils (théosophie et anthroposophie nommément visées) qui seraient à l’origine de cette ahurissante décadence. Nous ne sommes pas loin de la dénonciation d’un ‘art dégénéré’ de sinistre mémoire mais, de par leurs excès mêmes, les arguments deviennent intéressants. Quels seraient vraiment une nouvelle culture, un nouvel âge de la connaissance – et quel serait le rôle de l’art dans une authentique mutation de civilisation ? Avec qui rompre, et par quelle rupture ? Un livre à lire à l’envers, un exercice hautement ‘surréaliste’ !