Cette étrange idée du beau (1)

Cette étrange idée du beau (Chantiers, 2) est le titre d’un livre de François Jullien, qui vient de paraître chez Grasset, et qui poursuit une réflexion engagée dans tous ses livres précédents, notamment La grande image n’a pas de forme (ou du non-objet par la peinture) Seuil 2003. Pour un examen encore plus minutieux de ‘cette étrange idée du beau’, F. Jullien s’est engagé dans une nouvelle confrontation entre pensée chinoise et pensée européenne, s’efforçant cette fois d’être au plus près possible de la conceptualisation de l’une et de l’autre, mieux connues aujourd’hui grâce à de nouvelles traductions et de nouvelles exégèses plus respectueuses de leurs caractères propres. Ce qui est évité ici, surtout, c’est l’interprétation qui se dicte, même involontairement, du fond de cette métaphysique occidentale dont Heidegger a ouvert le procès à la suite de son maître Husserl. Autre traduction, tout autre interprétation, possible regard, possible enseignement et enfin possible renouvellement des problématiques, d’un côté comme de l’autre. Et si mondialisation il y a de la pensée, qu’il nous soit possible d’espérer qu’elle ne soit pas cette uniformisation sur le modèle occidental, fût-ce sous les oripeaux d’un exotisme à peine ‘revu et corrigé’ – voir par exemple les expériences fort contestables qui se poursuivent dans les musées, d’Australie en Amérique en passant par Paris, de nouvelles scénographies désireuses de rendre vie aux cultures non-européennes. Mais dans ce livre, c’est à la question du ‘beau’ qu’on s’attaque, qui, depuis son origine grecque, trace la ligne de force d’une ontologie dominante, quelles qu’en soient les variations lorsqu’on passe de Platon à Aristote puis Plotin, et plus tard Kant, Hegel ; ontologie, parce que le ‘beau’ plus encore que le ‘bien’ est devenue forme visible, indice irrévovocablement apparaissant de l’Être même.

Mais cette question de la ‘forme’ renvoie d’abord, nécessairement, à Platon et Aristote dont il faut rappeler les idées-forces avant d’aborder la critique jullienne. C’est dans l’Hyppias majeur, du nom d’un sophiste réputé pour son savoir, un dialogue exemplairement socratique. Le maître y pose cette fois la question inaugurale : « qu’est-ce que le beau ? » et non : « qu’est-ce qui est beau ? » Faute d’avoir trouvé une réponse satisfaisante, Platon, toujours empruntant la voix de Socrate, aborde plus franchement la question des ‘idées générales’ dans le Banquet et le Phèdre. Cette fois il est bien question d’une « beauté originellement merveilleuse… qui ne souffre ni croissance ni diminution… (qui) est en soi-même et pour soi-même, dans l’unité éternelle de son eidos… (échappant) absolument à la condition du devenir et de la destruction… » Et c’est dans la République, le célèbre livre X, que Platon développe son idée de la copie, mais en précisant bien que si le menuisier, par exemple, ‘copie’ dans le lit de sa fabrication l’idée éternelle de lit, l’artiste, lui, va se livrer à une copie de cette copie, un travail de sophiste ‘étonnant’ et donc peu honorable car l’artiste, simple ‘imitateur’ est plus illusionniste que ‘créateur’ comme on l’entend aujourd’hui, bien loin de là… Comme je l’avais évoqué précédemment, et grâce à la remarquable étude de Paul Audi sur la ‘création’, il faut se souvenir que c’est dans le Phèdre que Platon distingue deux formes de ‘techniques de l’imitation’ : la copie proprement dite (eikastikè) et celle de l’illusion (phantastikè) – phantasma, ou ‘image qui a l’apparence d’une copie, sans y être semblable’. D’où sortira plus tard la critique d’Aristote, avec une définition cette fois tout à fait originale de l’imagination, un rapport différent à la réalité que celui envisagé par Platon, qui engendrera à son tour, et au fil de controverses sans fin, la théorie plotinienne de la création artistique comme copie de l’eidos que nous portons au fond de nous-mêmes. C’est cette perspective si strictement conceptuelle qui apparaît tellement opposée à la vision chinoise, et c’est cette opposition que F. Jullien s’applique à décrire, montrant comme l’une va conduire finalement à la mort du ‘beau’ qu’elle a voulu illustrer, quand l’autre a favorisé la perpétuation incessante de nouvelles respirations, de nouvelles émissions créatrices au fil des générations. 

En termes européens (importés), la question est donc bien, dévisageant notre métaphysique : comment peut-on concevoir la distinction du sensible et du spirituel sans être conduit pour autant au dualisme sur lequel le « beau » est juché ? On rappellera alors, de façon générale, que les Chinois, ne pensant pas en termes d’Être mais de procès des choses, non pas en termes de qualités mais plutôt de capacités (de), non pas en termes de modèles et d’imitation mais plutôt de cours et de viabilité (dao), ne conçoivent effectivement au départ qu’une et même réalité : l’énergie animante ou le qi ( li, l’autre terme… que nous traduisons d’ordinaire par raison, est la « veinure » ou cohérence interne qui permet le déploiement régulé de cette énergie). Tout ce qui existe, par conséquent, aussi bien l’homme que la montagne, est une individuation-concentration – ou disons : actualisation – de ce souffle-énergie en son fond invisible (tai-xu) et lui conférant sa forme tangible…

(…) la dimension spirituelle (shen) et l’actualisation sensible (xing) ne seront plus que les deux modes opposés et complémentaires – en interaction constante – de ce même déploiement d’énergie. S’il n’y a donc pas l' »esprit » et la « matière », telles deux entités séparées, c’est que nous n’avons affaire, en fait, qu’à des opérations : de spiritualisation d’une part et de matérialisation de l’autre et s’activant réciproquement…

… Plotin est le premier, en Occident, à penser l’art consacré au beau. Contre l’idée (platonicienne) que les arts ne seraient que des imitations de la nature, il fait valoir, de façon décisive, que les arts savent remonter aux « raisons » – logoi – dont la nature elle-même est issue et possèdent en eux-mêmes la beauté. La statue est belle… non parce qu’elle est pierre, mais par la forme que l’artiste voit dans son esprit et qu’il y introduit… Qu’est-ce donc que l’art si ce n’est, selon cette image devenant matricielle et qui dominera la pensée européenne, le combat acharné, dramatique… pour faire triompher la Forme pure sur cette matière « amorphe », opaque, ténébreuse, résistante ? S’éclaire ainsi… l’écart entre la Chine et la Grèce… ce qui oppose la forme-idée des Grecs (eidos) à la forme comme actualisation d’énergie (xing)…

Les Grecs nous apprennent… ceci : quand, regardant une statue, nous jugeons qu’elle est « belle », nous voulons dire que, considérant sa forme sensible, nous reconnaissons que celle-ci n’appartient pas pour autant au sensible. Sa forme la détache de la dispersion du sensible et la promeut sur un autre plan (celui de l’Être, de l’éternel, de l’intelligible etc…)… C’est parce que la « forme » fait circuler de l’un à l’autre que le beau peut, à travers la forme, relier le sensible à l’intelligible, faire surgir celui-ci au sein de celui-là et remplir son rôle – structurel – de médiation.

La philosophie classique, et pratiquement jusqu’à la critique magistrale de Nietzsche (je renvoie au livre de Paul Audi) ne se sortira jamais de ce piège, et ni Kant, ni Hegel qui ‘ontologise’ lui jusqu’à prédire la mort de l’art dans l’accomplissement attendu des destinées de l’Esprit. Mais je crois, comme F. Jullien s’applique à le démontrer, que c’est toujours cette métaphysique grecque sous-jacente qui va isoler le ‘beau’ et le sacraliser au point d’en faire à la fin une idée parfaitement inatteignable, irréalisable, sinon inconcevable. Que ce soient les variations chrétiennes du pseudo-Denys, d’Augustin puis Thomas, les magistrales découvertes de l’analyse cartésienne (le fameux morceau de cire) nous ne sortons pas de la définition d’un concept magnifique mais tragiquement isolé et finalement resté inaccessible. Tout de même ! Le ‘jugement esthétique’ élaboré par Kant – et Jullien peut se livrer à une belle attaque de la notion même de ‘jugement’ dans la suite de son enquête – est, suivant son auteur, explicitement désigné comme de l’ordre du sentir, quand tous les autres jugements sont de l’ordre du dire. Chez Kant, le ‘beau’ est subjectif, et surtout, indépendant de tous les critères qui déterminent habituellement une fonction d’utilité, satisfaction et intérêt notamment. Il en sortira une définition du ‘sublime’ que Jullien évoque à peine, peut-être parce qu’elle réduit fortement cette opposition qu’il voit si tranchée entre les concepts occidentaux et la vision chinoise ? C’est ce qui se montre très bien dans la citation qui suit – mais pour ma part, je laisserai ce parcours quelques jours, avant une nouvelle publication, en espérant laisser souffler les quelques amis qui ont perdu l’habitude de ces redoutables ‘courses’ philosophiques…

Peindre, en Chine, ce sera donc faire apparaître, à travers ce qui s’étale et se réifie, le procès intérieur qui le fait advenir et muter, dégageant ainsi sa dimension d’esprit : en rendant sensibles, non plus des qualités, mais des capacités ; non plus l’inventivité d’une composition (« symétrie », proportions, géométrie), mais des interactions où un trait engendre l’autre par « attirance et répulsion » (‘xiang-bei’)… en faisant jouer des polarités… le peintre chinois peint des modifications : entre dissolution et concentration ; entre l’émergence qui rend saillant et l’immergence qui confond ; entre l’il-y-a de l’actualisation et l’il-n’y-a-pas du retour à l’indifférencié (‘you/wou’). Aucune forme ne stabilise, aucun eidos n’est isolé : d’où du « beau » pourrait-il donc se détacher pour affirmer, du sein de ce continuel en cours, quelque « être » propre ?

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Jean Oillet : ‘montagnes’ – acrylique sur toile ; 60×20 cm (2010)

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