L’art qui nous fait signe(s) – 4 : Jean Oillet

Publié dans Connaissance du matin le 08.09.2008, revu et enrichi :

L’apprentissage du musicien passe le plus souvent par celui de son instrument, et je ne parle pas du solfège, une première épreuve déjà… Mais il est des musiciens qui deviennent peintres comme il est des peintres qui deviennent musiciens, sans que les difficultés de l’apprentissage ne soient en cause dans ce changement de parcours. C’est que la force du sentiment, l’aptitude à éprouver le non-vu, à le traduire en obéissant à une inspiration, ont changé de cap, muté. On croira à tort qu’une peinture abstraite est plus ‘facile’ à exécuter, plus accessible à la démarche autodidacte : c’est ignorer que le geste de l’artiste n’est jamais un mouvement de pur hasard, ce n’importe quoi qu’on reproche si facilement aux artistes contemporains. La technique suit nécessairement l’impérieux devoir de ‘le’ dire, elle va se mettre à son service, et sa propre sévérité, son austérité souvent ne peuvent s’imposer qu’à la mesure de l’exigence intérieure. De son côté, le récepteur d’un art contemporain se heurte toujours aux mêmes difficultés : raffinement désormais excessif de la culture, confrontation à des formes devenues quasiment ésotériques. Ainsi, à qui se rend incapable d’y accéder, cédant à sa paresse et à son conformisme, une musique contemporaine, quels qu’en soient le ou les instruments, pourra se révéler tout aussi inaudible, suivant certains canons du bien-audible musical traditionnel (éducation ou habitudes) qu’une peinture abstraite d’apparence impénétrable ou a priori insignifiante…

03312010-1.1271753177.JPG gouache, 2010 (24cmx32cm)

Jean Oillet, lui, a été musicien, d’abord ; pianiste, puis peintre. Vocation d’artiste longtemps concurrencée par celle de la recherche scientifique dans l’emploi de son temps et l’usage de ses énergies. Á un moment, il a franchi ce seuil moderne d’une évolution de l’art suivant laquelle il n’y aurait plus nécessairement d’histoire à raconter : et que, comme l’a écrit Kandinsky, nous pourrions plus facilement être touchés par la beauté d’un flamboiement intérieur libéré par l’absence même d’objets représentés. Nécessité intérieure, par contre… Je suppose que ce fut sa démarche, passant de l’interprétation d’une éloquence lisztéenne trop prolixe (la fameuse sonate en si) à l’aventure d’une peinture libre, à ses tâtonnements, essais et erreurs, à la surprise de ses dévoilements, ceux finalement d’une liberté entièrement livrée aux périls de son unique expression. Passés les premiers essais, il a choisi le format 50×65 raisin sur papier Canson C à grain, formule modeste, devenue habituelle pour faciliter la liberté du jaillissement et la sincérité, car il faut aller vite, plus vite que le séchage définitif des gouaches majoritairement utilisées au récit de la couleur. Voilà l’ouvrage auquel il s’applique depuis plus de quinze ans et donc une oeuvre qui s’est construite, qui s’offre au déchiffrement par la lecture d’évolutions successives autour du thème perceptible, objet ou métaphore reconnue du peintre lui-même, des ‘montagnes’. Dans un entretien de 2002 lors de sa première exposition à Nancy : Je prépare des fonds colorés, liés à la terre et au ciel, tentant de développer une vision d’abord floue, qui évolue ensuite pour gagner en netteté. Je l’affine, au fur et à mesure, sous la contrainte technique, et au vu de ce que ça donne … je construis mes montagnes, j’organise ma peinture dans la profondeur et le relief … Et il ajoutait ceci, comme pour rappeler ce qui est propre à l’exercice d’un art contemporain : Ainsi s’offre au regard d’autrui un imaginaire dévoilé, livré au déchiffrement du spectateur, libre interprète des signes que je propose…

03142010-1.1271752956.JPG gouache, 2010 (24cmx32cm)

Les premières ‘compositions’, celles du début des années 90, que je préfère appeler ainsi, se signalent d’emblée par une manière, une unité de ton, des intentions que l’observation rend peu à peu évidentes, parce qu’elles forment un style. Elles ne sont pas toutes datées ni toutes signées, pour cause d’inspiration rompue, interrompue par trop d’activités dispersantes. Ce sont des carrés ou rectangles peints bord à bord, traversés de vagues de couleurs alternées, violentes, quelquefois pastel, qui se brisent sur des crêtes tracées vigoureusement, des arêtes rocheuses, des grèves noirâtres. L’affrontement est perceptible : gouaches contre tracés d’encre de Chine, frottages plus ou moins amples surgissant, jaillissant en éclaboussements éruptifs. Ces ébullitions, comme des émanations explosives, semblent provenir d’un fond ignoré, inconnu, en tout cas invisible ici et dont on n’aurait pas soupçonné l’existence. Vapeurs tantôt, laves le plus souvent, ces dispersions de couleurs avoisinent les monts déchiquetés dont le dessin noir fait penser à des visions d’aplomb, comme vues d’avion, ou à des silhouettes détachées d’un horizon inconnu, s’offrant soudain à la vue de l’explorateur aventurier. On peut croire à une nuit définitive ou à un jour qui tarde, deviner peut-être, au travers de cette rivalité convulsive des traits noirs et des éclatements colorés, les lueurs fabuleuses d’un autre jour impensable, encore seulement pressenti… Les montagnes apparaissent toujours, thématiquement, mais toujours exposées au volcanisme tourbillonnant de flux de couleurs et lorsque, dans ces compositions initiales, se dévoilent les dessins de châteaux ou de temples, pagodes peut-être, c’est encore pour signifier un monde lointain, oublié, disparu ou, qui sait, à venir…

03172010-1.1271753011.JPG gouache, 2010 (24cmx32cm)

Depuis deux ans, crêtes et arêtes se détachent moins vivement et ‘les montagnes’ perdent – un peu – de leur visibilité récurrente. Je suppose que la question a été posée tant de fois, trop souvent teintée de critique : ”Pourquoi cette répétition de montagnes” Mais si la figuration s’est estompée, le sens en est resté, et l’interprétation s’en est imposée. Je l’ai dit, ces ‘montagnes’ immergées de lumière sont aussi gouffres et tourbillons, abrupts rocheux et vagues, quand elle ne révèlent pas sur leurs flans et au creux de leurs vallées ces indéfinissables demeures humaines. L’idée nous vient enfin qu’il pourrait s’agir d’un commencement perpétuel, d’une aspiration, d’un dessein inachevé, d’une création en cours de gestation, d’une genèse formidable et fantastique. Et même nous y sommes incités par l’apparition nouvelle d’espaces-ciels où l’expansion des couleurs paraît pourtant moins chaotique et douloureuse. L’image offerte en abîme reste la même, nous en sommes finalement sûrs, mais la violence éruptive a disparu et laisse place à une effusion, une efflorescence qui n’évoque plus seulement une genèse malheureusement comparable à une guerre, mais un enfantement de vie, de beauté, de bonté, parce que les mêmes couleurs y ont acquis une autre tonalité et que le trait qui accompagne leurs élans a perdu sa consistance pathétique ou catastrophique. Il y a bien ici et là les éclaboussures grisâtres d’un placenta cosmique, mais pour garder encore, abriter plutôt une lumière aux fulgurances redoutables. Et quand cette aurore s’exprime tout à fait, c’est pour nous promettre un monde de généreuse tendresse, humain certes, mais comme la couleur que nous aimons des fleurs et des plantes d’été. L’astre qui les nourrit ne brûle pas, il est paternel, et le flamboiement qu’il enfante est un désir d’amour, fût-ce aux conditions énormes et terrifiantes de la Vie. Les constellations qui se tracent sous nos yeux ne prédestinent ni fureur ni folie ; elles sollicitent au contraire les pouvoirs de la poésie et de l’imagination créatrice, elles favorisent le passage d’un indicible primordial au récit fabuleux de la connaissance. Silencieusement nous sommes avisés que l’Histoire peut commencer, au risque de l’existence.

03172010-2.1271753043.JPG gouache, 2010 (24cmx32cm)

C’est ce qui se dévoile encore plus manifestement aujourd’hui : les ‘montagnes’ ont énoncé le visage redoutable d’une aire primaire, le roulement des vagues d’un océan primitif ; les embrasements volcaniques ont craché la materia prima de roches noires et de vapeurs brûlantes, disséminations innombrables d’avenirs naissants. Jean Oillet ne parle que de cela, sans dramatisation affectée, puisque nous le comprenons finalement ; ni grandiloquence, car nous sommes même entraînés à y croire, tirés par notre étonnement, non point né du déploiement spectaculaire d’images mais d’une sorte de révélation grandiose et silencieuse. C’est parce que rien n’affaiblit ces grands essais de peinture qu’ils parviennent à désigner manifestement un bouleversement, certes, mais celui de l’heureuse promesse de l’être. C’est la destination de l’art, son office, et je voudrais croire, celui d’un art contemporain, informel. En contemplant la transparence clairement pénétrable de cette sincérité imagée, nous découvrons que c’est l’esprit pur, l’inconnu, qui nous fait signe.

03142010-2.1271752986.JPG gouache, 2010 (24cmx32cm)

J’ai donc choisi pour illustration des images de ‘montagnes’ qui, parvenues à une nouvelle élaboration (avec recours à l’acrylique cette fois), n’empêchent plus la présence panoramique de paysages vastes, sans failles ni ruptures dramatiques ; un espace que les hommes pourraient occuper et non plus seulement les dieux… Les ‘compositions’ sont devenues des ‘organisations’ si nous sommes attentifs à ce que les mots veulent dire. La vie, dans tous ses lents efforts, par tant d’échecs et de recommencements, veut bien, nous le savons de certitude, enfanter de l’humain, pour voie de connaissance, d’amour, et non ces batailles tectoniques d’une préhistoire qui n’a duré que trop longtemps. Qu’attendons-nous encore, de nos vieilles cités et de nos friables institutions ? Aussi les nouvelles images de Jean Oillet, plus musicalement accordées semble-t-il, offrent-elles des harmoniques plus heureuses, plus paisibles, un espace donné à vivre à ces heures quotidiennes qui paraissent si prosaïques à tant d’hommes perclus d’habitudes, et qui sont pourtant, quand on sait, le lieu destiné à la célébration, précisément la manifestation du génie de chacun capable d’exhausser celui du créateur comme un chant de louange et d’allégresse. Nous sommes en religion ? Non pas, comme on l’a entendu dans le passé ; nous sommes simplement reliés, mais ‘reliés’ signifiant ici ‘accomplis’ quand ce mouvement de vie, un moment explosif et tempétueux, est devenu mouvement d’amour et en soi-même, plénitude vivante. 

copie-de-dsc01492-20x20.1271753778.JPG            copie-2-20x20.1271753761.JPG            20x20.1271753743.JPG 

acrylique, 2010 (20cmx20cm)

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