L’excédence, l’adoration (J-L Nancy)

J’ai du mal à me sortir de mon ‘Freud’ : des questions qui ne sont pas près de refroidir. Et voilà qu’un lecteur me rappelle crûment que Michel Henry avait simplement conclu : « L’inconscient (freudien) n’existe pas du tout ! » C’est si évident et si bien connu que je n’ai pas voulu m’y risquer : un philosophe digne de ce nom ne va jamais confondre inconscient et ignoré – car nous ne sommes jamais victimes que de ce que nous ignorons, à commencer par nous-mêmes, toute la philosophie (en) est là !  Précisons en langue freudienne : ignoré et refoulé… L’autre critique est encore plus banale : on me rappelle que le freudisme se résume à ce constat désespérant,  » la névrose, c’est l’homme ! » Par conséquent, Michel Onfray qui défend un ‘spiritualisme’ athée, comme on dit aujourd’hui (mais là nous sommes plutôt du côté de Comte-Sponville, et j’y vois moi un humanisme), ne peut que l’attaquer véhémentement : mal vu ça au temps du ‘politiquement correct’ ! Bien évident encore ! Mais je m’en tiens à mes observations plus nuancées et je vais donc revenir à cette notion d’excédence. Là nous sommes dans le sujet, deux fois manière de le dire !!!

C’est une notion qui apparaît beaucoup dans les deux livres où Jean-Luc Nancy s’applique à une « déconstruction du christianisme » : d’abord La déclosion, publié en 2005 (éditions Galilée), et tout récemment L’adoration (toujours Galilée). Je serai bien obligé d’aborder cette notion de déconstruction, mais d’abord, sans m’éloigner de ce qui a déjà été dit de l’excédence par Paul Audi dans son livre intitulé Créer. Par contre je ne toucherai pas aujourd’hui à la question du christianisme : les thèses de Michel Henry sont trop éloignées de celles de J-L Nancy et il n’y a pas de comparaison possible, sinon indirectement en traitant d’abord de cette question de l’excès !  Une brève rencontre, en 1996, à l’issue d’une conférence, avait scellé leur désaccord au sujet du ‘christianisme’. En concluant, dans un article suivant, je ferai retour à ces auteurs en tâchant d’exprimer ma propre pensée. Si tenté qu’on puisse, je l’avoue de suite, voir le christianisme comme une philosophie constituante, une ‘pensée’ comme le prétend J-L Nancy, elle-même inscrite dans une histoire qui s’achèverait aujourd’hui mais dont les nervures pourraient encore s’irriguer d’une sève nouvelle. Quel christianisme ? Quoi d’autre que ce que tout le monde sait bien : d’une part un corpus de croyances, autant d’ignorance, d’obscurantisme, de superstition même et de fanatisme, et d’autre part, une théologie, voire une ‘philosophie chrétienne’ extrêmement élaborée mais qui doit tout à ses racines grecques ( et bien peu, quand on y regarde d’assez près, à ses origines juives) – et cet incroyable compromis politique à l’origine de son triomphe : le constantinisme, l’alliance avec le ‘prince’, fût-elle jalonnée de hauts et de bas ! Par contre une autre lecture de l’évangile de Jean, à partir d’une lecture vraiment ‘imaginante’ de l’Apocryphe de Thomas, et c’est tout un à-venir qui se délivre, et un encore à-dire, cette addiction que J-L Nancy apparente si volontiers à l’adoration ! 

L’excédence n’est pas éprouvée comme telle et la conscience commune l’ignore. Croyons-nous. Car il est une qualité d’éveil d’après J-L Nancy, non pas cet éveil ‘oriental’ si prisé aujourd’hui, un caractère naturel et commun de l’esprit, qui va favoriser l’irruption de cette excédence comme telle, ouverture autorisant l’excès, le débordement. (…) l’esprit qui s’éveille est l’esprit lui-même, tout simplement. Il n’est qu’éveil toujours recommencé… l’esprit ou la vie ? – c’est l’inégalité à soi de l’éveil qui ouvre à l’incommensurable… Mais cet éveil est intermittent, il n’est pas continuité mais inégalité, grâce à laquelle l’ouverture vient déchirer le ‘commun’ précédemment évoqué, pour la manifestation de cet excès. Le ‘commun’ heureusement est langage par où tout se donne en échange, la simple ‘adresse’ qui déchire l’horizon des masses, une unanimité  qui serait muette, dénuée de toute réalité, inconcevable… Par conséquent : le langage… c’est de lui et vers lui … que tout (se) passe.  « Lui » ou « ça » ou « rien » : la chose même qui n’est aucune chose mais ceci qu’il y a quelques choses, et un monde, ou des mondes, et nous, nous tous, tous les existants… l’avers même du réel, le réel tourné en tant que tel vers nous, ouvert à nous et à l’ouverture duquel nous nous adressons. C’est là ce qu’on nomme « adoration » : parole adressée à ce que cette parole sait sans accès… L’adoration désignerait un rapport à une présence… non une présence au sens courant du mot… la présence, non de quelque chose mais de l’ouverture, de la déhiscence, de la brèche ou de l’échappée de « l’ici » même. L’adoration sera cette parole issue de la déchirure à la fois survenue dans le commun, et communiquée par ‘excès’, celui-ci comme l’immanence même d’une excédence.

Tout l’horizon des existants, et de toute connaissance même en est modifié (…) Le monde n’a ni parties, ni éléments, ni dimensions : le monde est l’exposition de ce qui existe à la touche du sens qui s’ouvre en lui l’infini d’un « dehors » (…) Le sens du monde n’est rien de garanti, ni de perdu d’avance : il se joue tout entier dans le commun renvoi qui nous est en quelque sorte proposé. Il n’est pas « sens » en ce qu’il prendrait références, axiomes, ou sémiologies hors du monde. Il se joue en ce que les existants – les parlants et les autres – y font circuler la possibilité d’une ouverture, d’une respiration, d’une adresse qui est proprement l’être-monde du monde. Horizon tout autre et tout autre humanisme : cette parole l’exige, prix à payer pour accéder au sens. Ce n’est pas plus d’humanisme ni plus de démocratie qu’il nous faut d’abord : c’est de commencer par remettre en jeu et en chantier toute la pensée de « l’homme »… de ce qui, au premier abord, distingue les hommes : l’usage du langage… La parole ouvre dans le vivant – dans un vivant, mais pour le monde entier – une altérité à laquelle il ne s’agit pas dêtre « relié » mais ouvert. Cette altérité n’est pas à nommer : elle s’indique en excès sur tout nom. Elle n’est pas à joindre : elle forme la jointure et la jonction de nos paroles, la possibilité infinie du sens. Ce sens ouvrant à l’infini mais dans une dimension jamais perçue auparavant, une remise à l’endroit, un avers nouveau, comme on a pu croire jadis à un ‘nouveau monde’… L’infini dans le fini. La finitude en tant qu’ouverture à l’infini : rien d’autre n’est en jeu… le fait même de l’existence nie qu’elle soit « finie » au sens où elle manquerait d’une extension au-delà d’elle-même… Ici et maintenant, entre naissance et mort, chaque fois un absolu s’accomplit.

Il n’y a pas de sens du sens : ce n’est pas, tous comptes faits, une proposition négative. C’est l’affirmation même du sens … l’affirmation selon laquelle les existants du monde, en renvoyant les uns aux autres, ouvrent sur l’inépuisable jeu de leurs renvois… La véritable immortalité – ou éternité – qui est nôtre est précisément donnée par le monde en tant que lieu du renvoi mutuel infini… L’adoration parle de cet infini qui lui parle… louange du sens infini… Sans doute ne faut-il pas thématiser l’adoration… Cette pratique porte un nom inattendu : la pensée. La pensée ne se confond ni avec l’activité intellectuelle… ni avec une activité individuelle… La pensée est un mouvement des corps… Par tous ses accès sensibles… le corps suscite la pensée qui forme l’accès supplémentaire : celui qui ouvre tous les sens à l’infini… Leur diversité… se maintient dans l’infini et maintient aussi l’infini lui-même ouvert, inépuisable, surexcédent… Excédence sur tout tout ce qui est donné, mais encore excédence sur soi-même : excédence du don en amont du donné. Don de ceci : qu’il y ait quelques choses, les choses, tous les étants – mais non pas « quelque chose plutôt que rien » car rien est ce qu’il y a au lieu du don.

Cet excès qui s’offre par la fortuité d’une déchirure est lié au rien, non point celui de la tradition, un pur concept, mais un rien qui se donne en ‘réalité’. On pourrait montrer ici comment cette réalisation de rien ne propose pas autre chose qu’une glose de la « création ex nihilo »… ex ne signifie pas « à partir de » (mais) un écart, une rupture fortuite du néant… Il survient… cet écart ouvre le monde… ‘Ex nihilo’ est chaque configuration de cristal, chaque circonvolution de système nerveux, chaque rythme physiologique, chaque combinaisosn de pensée, de machine… Il se produit un écart, une rupture de ce qui aurait pu rester dans l’inhérence d’une identité close… La rupture ouvre l’identité par la différence et le dedans par le dehors. Mais en elle-même elle n’est rien, rien que l’écart, l’ouverture… ouverture risquée, aventureuse autant que fortuite, dangereuse autant que précieuse.

Dans la lueur de cet éclair, l’adoration s’adresse à elle. L’adoration consiste à se tenir au rien – ni raison, ni origine – de l’ouverture. Elle est cette tenue même… L’adoration est rapport à l’excès sur les fins et sur les raisons, rapport à l’existence comme cet excès même… tension sans intention : le fortuit comme fortune, la contingence de l’écart ouvert dans rien et faisant monde sans projet, sans destination, avec quelle force d’envoi ! Du cristal à la logique, il y a ordonnance et organisation dont nul dessein ne rend compte mais que sa tension elle-même – cristalline, organique, vivante, pensante – tend à notre attention : non pour la résoudre, mais pour venir à sa rencontre, pour l’éprouver. C’est ce qu’on appelle « pensée ». Ni activité intellectuelle, ni surgie d’une intention. L’adoration ne voudrait rien dire d’autre que cela : l’attention au bougé du sens, à la possibilité d’une adresse inédite, ni philosophique, ni religieuse, ni théorique, ni pratique, ni politique, ni amoureuse – mais attentive.

J-L Nancy prend beaucoup de soin à réveiller la parole appartenue aux religions des temps anciens, pas seulement celles qui forment le corps de ce qu’on appelle le ‘judéo-christianisme’ ; le bouddhisme aussi dont on a scruté avec pertinence et étonnement le prétendu ‘athéisme’. Mais il trouve plus inédit dans la parole coranique à laquelle il est trop facilement fait reproche d’anthropocentrisme. Lorsque le Coran dit que « Dieu a créé les hommes pour en être adoré »… si nous étions appelés à comprendre cette phrase tout autrement ? Si elle pouvait signifier que « Dieu » n’est que le prête-nom d’un pur excès… du monde et de l’existence sur eux-mêmes ? d’un pur et simple rapport infini à l’infini ? De rien à rien donc, la parole comme passage à l’excès du sens, sans raison, sans fin. Épreuve donc, et pas même connaissance.

Il y a les êtres parlants qui font paraître ceci, que leur parole parle au-delà d’elle-même ; elle ne parle pas d’un au-delà, elle parle au-delà. Elle ne fait rien d’autre que créer le monde : rapporter les existences au rien sur le fond duquel elles se détachent et se rapportent les unes aux autres… Tout… se reprend et se rejoue dans la pusion parlante qui le fait à la fois paraître – car elle nomme l’univers, le vivant, le signe – et reculer plus loin dans l’infini du sens.

Les étants s’affectent entre eux – même les minéraux – et le monde, ou le sens du monde, n’est rien d’autre que la communication générale de cette émotion : l’ébranlement de la création… Si l’adoration, dans cette communication, abolit la relation sans pourtant déboucher dans une fusion – ni une effusion… peut-être peut-on dire qu’elle parvient au comble du rapport : là où celui-ci réalise, expose ou délivre son sens. Le sens en tant que comblement. Le sens de l’adoration en tant que comblement de son élan, de son mouvement, de son désir.

Adorer s’adresse à ce qui excède toute adresse.

Il me semble que le thème traditionnel de l’inconnaissance ressurgit ici, se déplace, mais de rien à rien, tremblement d’un sens qui s’éprouve au comble de sa fortuité, simple passage sans plus, et cette parole pour le dire. Mais y a-t-il pensée ? L’adoration peut-elle vraiment s’épancher en modalité d’une ‘pensée’, quelle que soit la forme qu’on lui prête ? Ne vaudrait-il pas mieux associer parole et conscience, parce qu’il faut énoncer parole, et dire ‘moi’ pour tout commencer ? Dans l’insigne où elle prend feu en vie poétique, cette conscience qui se donne parole serait comme la réitération d’un unique qui se décline moi, d’un Absolu sans lieu adonné une fois à l’ici de cette conscience personnelle qui se conjugue miraculeusement à l’indicatif présent de ses modes singuliers – ceci simplement dit, encore, pour se ‘comprendre’. Mais il y a bien aussi un ‘secret’… Les réponses existent mais il faut être capable de les entendre, d’accéder à cette indicible, allogique préhension de l’inconnu, sans qu’on sache qui saisit ni quoi ni pourquoi : en son site même, celui d’un secret impénétrable et de sa possible aperception personnelle. Avant de poursuivre cette route je rappellerai ces mots de Michel Henry qui disent mieux à mon avis le possible de la parole, non point symbolique, ésotérique ou négative, et sans trahir le secret : « si la Vie est auto-révélation, si elle est là toujours là, comment peut-elle être cachée, occultée, pour ainsi dire constamment ? La cause en est que là où la Vie se révèle il ny a décart pour aucun regard, cest à dire que la pensée ne peut jamais la voir ni la rencontrer et que là où regarde la pensée, la Vie nest jamais Le fait que la Vie est oubliée tient au fait quelle est invisible perpétuellement en deçà du spectacle (du couple moi/monde)» Mais le ‘rapport’ à la question s’est transmuté et nous devrons examiner comment.