L’adoration, l’adresse (J-L Nancy)

Mes précédentes citations de J-L Nancy étaient empruntées à L’Adoration (Galilée 2010). L’adresse, je la trouve déjà dans La Déclosion (Galilée 2005) tout au long d’un commentaire de la parole, du mot plutôt de Heidegger (Winck) et de son exégèse derridéenne par un autre concept surprenant : la différance. De la fortuité déjà évoquée, nous examinerons la notion de passage qui n’est plus ici dimension de temps ou d’évènementialité mais bien le pas du dieu, celui de Heidegger, qui avait d’abord été invoqué par Hölderlin. Dans un chantier qui porte le titre générique de Déconstruction du christianisme, on peut se demander ce que tout cela signifie ; un retour, une nouvelle fois, aux travaux de Michel Henry finira bien par nous éclairer, peut-être. Mais voyons bien Heidegger : Le dernier dieu, il trouve son déploiement essentiel dans le signe (im Winck), l’accès et l’absence d’arrivée, aussi bien que la fuite des dieux passés et leur secrète métamorphose. Le dernier dieu, on le devine, qui n’est ni celui d’une histoire, ni d’une énumération, ni surtout d’une apocalypse. Mais dans quel rapport à nous – les citations précédentes montraient l’importance du rapport où se délivre du sens – et aux dieux passés, en quelle ‘métamorphose’ ?

J-L Nancy nous fournit en note un avertissement sur l’emploi du mot chez Heidegger : l’usage du mot « Winck » dans l’ensemble de l’oeuvre de Heidegger mériterait une étude particulière… Que ce soit dans le commentaire de Parménide ou dans celui de Hölderlin, que ce soit en le reprenant à Rilke ou bien à d’autres occasions, Heidegger a fait un appel répété à ce terme. Puis il laisse la parole à Derrida (dans La voix et le phénomène) : « Dès lors qu’on admet cette continuité du maintenant et du non-maintenant, de la perception et de la non-perception dans la non-originalité commune à l’impression originaire et à la rétention, on accueille l’autre dans l’identité à soi de l’Augenblick (l’instant d’un clin d’oeil !) : la non-présence et l’inévidence dans le clin d’oeil de l’instant. Il y a une durée du clin d’oeil, et elle ferme l’oeil. Cette altérité est même la condition de la présence… » Simple signe oui (Winck) mais comme un ‘clin d’oeil’, ou ‘passage’ comme nous l’avons vu, fortuite irruption d’un sens, d’une signification jusqu’alors inconnue ; ce que J-L Nancy en arrive à commenter de cette façon : comme on s’en aperçoit, ce n’est pas n’importe quel passage. Il s’agit ici de la structure et du mouvement, du mouvement – le clin – comme stucture de cette différance dont le motif ou le mobile est en train de faire passer Derrida à ce qui l’aura toujours mobilisé : à l’absentement de la présence au coeur de son présent et de sa présentation, et, de manière corrélative, à l’écartement du signe au coeur du rapport à soi, puis à l’évidement d’un passage insignifiant au coeur ou à la jointure du signe. Le clin d’oeil donne la structure de la différance, et, plus que la structure, il en donne l’excès ou le défaut de signification (« ni un mot ni un concept » dira plus tard Derrida) et il en fait briller l’éclat d’éclipse.

Personne ne joue ici : c’est même un grand moment de philosophie qui se joue… Avec le Wink et le a, avec le a qui winkt, la phénoménologie va au bout de son renversement : non seulement l’apparaître y devient celui de l’inapparent – ce qui était déjà accompli – mais toute la problématique de l'(in)apparaître laisse le pas à une dynamique du passage… La question n’est plus d’être ou de paraître, et elle n’est plus question : survient une affirmation du passage, c’est à dire du passant. Non pas l’être et l’étant, mais l’étant et le passant. Éclipse de l’être ou éclipse de la notion même d’être, métaphore astronomique ou coup d’état ontologique ? C’est le mouvement, et le mouvement comme passeur de sens qui semble privilégié : le Wink étire et courbe la ponctualité de l’identique et l’évidence patente de la vérité. La complicité du clin d’oeil, de la différance et du Wink se joue dans ce clinamen il est précisé quelques lignes plus loin : ce clinamen du sens sans lequel il n’y aurait pas de langues, mais seulement des caractéristiques… un monde de sens dont il signale la vérité insensée – dans ce battement et dans ce biais dynamique au milieu de la chute verticale du sens retombant infiniment sur soi… La différance n’est pas un concept parce qu’elle ne signifie pas mais fait signe, parce qu’elle est, ou plutôt fait un geste. Et parce qu’elle fait au lieu d’être, son geste est le geste d’un passant. Non, ne sommes plus en onto-théologie, nous ne sommes pas non plus en onto-chronologie : dans ce battement, nous nous sommes affranchis des tyrannies de l’être et du temps, nous avons rejoint l’inconnu qui fait signe tout en se cachant. Personne ne s’étonnera de mes prochains articles sur Bacon dont la peinture ‘bougée’ souffre en un clin d’oeil !

En dénonçant le sens du signe qu’ils ne sont pas, mais qu’ils font, en retirant la vérité d’un présent au profit d’un prae(s)ens qui excède l’être, d’une pré-sence toujours saisie d’un battement qui l’écarte de soi, le Wink et la différance s’engagent dans une sorte de co-désignation ou de copropriation de cela qui, en excès du sens, doit signaler cette excédence même. Ce que le passant désigne n’est rien qui se situe au-delà de l’être ni, par conséquent, de l’étant dont l’être n’est que l’être. Ce n’est pas le sens de l’autre ni d’un autre, mais c’est l’autre du sens et un autre sens, un toujours autre sens qui (se) recommence librement – si la liberté consiste dans le commencement, et non dans l’achèvement… l’accès survient et se retire. Il survient en passant, en se retirant. Tel est le passage… Mais ce passage ne peut pas non plus être le passage du dieu. Si le dieu winkt et n’est pas, s’il n’est même pas le non-être de l’être, ou son retrait, puisqu’il n’y a rien de tel à « être », c’est qu’il fait seulement signe vers, de et à distance de cela – qu’il n’y a rien de tel… Le dieu n’est donc pas le désigné, mais seulement le désignant, le faisant-signe… Le « dernier dieu »… n’est pas à comprendre au sens du dernier d’une série… Il est dernier au sens d’extrême, et cette extrêmité, en tant qu’extrêmité du divin, délivre le divin de lui-même dans le double sens de l’expression : le libère du théologique et le dégage dans son geste propre. Ce que, sans doute, il faut entendre, c’est que le dieu est geste : non pas être ni étant, mais geste en direction de l’inappropriable être de l’étant… Tout se passe entre… entre les forces, entre son pied et la terre, entre son corps lancé en avant, déséquilibré, et ce qui le retient…

Un dieu qui passe est un passant qui n’est pas nous, mais qui n’est pas non plus « un autre », au sens d’un autre sujet ou d’un autre étant, ni l’Autre de tout étant et/ou de toute mêmeté. Mais un autre que l’autre-du-même ou bien que ce qu’on pourrait nommer « l’autre-le-même » ou encore le Mêmautre… un autre qui n’est que son pas… Il n’arrive pas, il passe… passage d’un dieu identique à son retrait… Pour donner un éclat particulier et encore plus fort à sa démonstration, J-L Nancy va encore citer deux prophètes des plus révérés de la poésie française : « Passant considérable » selon le mot de Mallarmé, Rimbaud écrit : « Elle est retrouvée, / Quoi ? l’éternité. / C’est la mer allée / Avec le soleil. » 

On voit bien par ces dernières citations que si l’onto-théologie a pris fin, la philosophie peut prendre fin à son tour, confiant à d’autres le soin de ‘le’ dire : mais s’il n’y a rien à dire, que l’image qui désigne, qui pointe en direction de cette vérité inaccessible parce que trop proche, insaisissable comme l’éclair ?  Avec le ‘passage’, le ‘commencement’, cette liberté qui ne se saisit de rien pour n’être saisie par rien – rien étant l’objet, on l’aura bien compris, la réification, l’objet ou son concept – je suis en pays de connaissance, inopinément, par effraction même, dans le discours inentendu de Stephen Jourdain ou celui, soigneusement occulté, de l’Apocryphe de Nag-Hammadi. Et en quelle région, en quels confins où se dessineraient les pertinences imperçues du christianisme de Michel Henry – à moins que celles-ci, comme philosophie de la Vie, n’invalident celles-là comme philosophie de l’être converti au néant par différance. Où l’attache ou la rupture ? Voir d’abord cette déclosion, cette déconstruction du christianisme proposée par J-L Nancy, en comprenant, pour commencer, comme les deux mots s’expliquent mutuellement.

Cette fois encore, le chemin se révèle un peu plus long, et l’explication… Je marquerai une pause donc et je donne rendez-vous à mes amis lecteurs demain matin. Promis.