L’adoration, l’adresse (J-L Nancy) – 2

Je poursuis : Précisons ce que veut dire l’opération de « déconstruction ». Déconstruire appartient désormais à une tradition, notre tradition… si l’on reprend en vue son origine dans le texte de Sein und Zeit (Être et Temps de Heidegger) où le mot apparaît… elle est le dernier état de la tradition – son dernier état en tant que retransmission, à nous et par nous, de toute la tradition afin de la remettre en jeu en totalité. Remettre en jeu la tradition selon la déconstruction… ne signifie ni détruire pour refonder, ni perpétuer… Déconstruire signifie remonter, désassembler, donner du jeu à l’assemblage pour laisser jouer entre les pièces de cet assemblage une possibilité d’où il procède mais que, en tant qu’assemblage, il recouvre… Concernant le christianisme, la question est de savoir si nous pouvons, en nous retournant sur notre provenance chrétienne, désigner du sein du christianisme une provenance du christianisme plus profonde que le christianisme lui-même, une provenance qui pourrait faire surgir une autre ressource… Une découverte se produit effectivement en considérant l’histoire même du christianisme : d’après J-L Nancy, christianime juif, puis grec, puis romain (l’institutionnalisation constantinienne), c’est que l’identité est d’entrée de jeu une constitution par auto-dépassement : la Loi ancienne dans la Loi nouvelle, le logos dans le Verbe, la civitas dans la civitas Dei, etc… C’est à ce point vrai que rien n’est révélé. Ses propres désarticulations, et d’autres auraient pu être citées, je pense à la Réforme, révèlent plutôt du christianisme un sens qui n’ordonne et qui n’agit plus rien, ou plus rien que lui-même ; le sens valant absolument pour soi, le sens pur, c’est-à-dire la fin révélée pour soi, indéfiniment et définitivement… Qu’est-ce que le christianisme ? C’est l’ Evangile. Qu’est-ce que l’Evangile ? C’est ce qui s’annonce, et ce ne sont pas des textes. Qu’est-ce qui s’annonce ? Rien. Mieux vaudrait préciser, cela se lit quelques lignes plus haut : une fin infinie, cette incompréhensible apocalypse !

En examinant les ‘catégories’ chrétiennes, J-L Nancy va s’attacher à l’examen détaillé de deux d’entre elles : la foi, dont il dit qu’elle est au fond adhésion à soi d’une visée sans autre – je dirai dans un langage phénoménologique, l’adhésion à soi sans corrélat d’objet ou sans autre remplissement de sens que la visée elle-même ; et le péché dont il  découvre qu’il n’est plus une faute comme celle à laquelle on a cru, où l’on s’est englué des générations durant – et ce serait même la notion de felix culpa qui se ferait le mieux comprendre comme dessin de salut – mais plutôt le rachat. La vérité de notre condition pécheresse ne conduit finalement pas à l’expiation d’une faute, mais au rachat ; au rachat de celui qui s’est soumis à l’esclavage (on rachète un esclave) de la tentation… La tentation est essentiellement la tentation de soi, elle est le soi comme tentation, comme tentateur, comme tentateur de soi… Le salut ne peut venir du soi lui-même mais de son ouverture. Le salut vient au soi comme son ouverture et, comme tel, il lui vient comme la grâce de son Créateur. Or, que fait Dieu par le salut ? Par le salut, Dieu remet à l’homme la dette dont ce dernier s’est chargé avec le péché, dette qui n’est autre que la dette du soi lui-même. Ce que l’homme s’est approprié et dont il est débiteur vis-à-vis de Dieu, c’est ce soi qu’il a retourné sur lui-même. Cela doit être remis à Dieu et non à soi. L’intercesseur, c’est l’annonce, non le Fils en tant que personne, mais plutôt, « en tant qu’image invisible du Dieu invisible », l’annonce ou l’adresse du Fils à destination de l’homme. C’est dans cette annonce… dans cet appel que la vision se fait. Or, ce qui est ainsi interpellé est la personne même : la vie du Dieu-vivant est proprement auto-affection, elle présente la personne à elle-même dans la dimension infinie d’elle-même à elle-même.

C’est ainsi qu’on en revient à la source même de tout ce qui a été dit, à la fois sur l’excédence, et le sens. Le Dieu-vivant est donc celui qui s’expose comme vie de l’appropriation-dépropriation portant au-delà d’elle même. Tout nous ramène ainsi, à nouveau, à l’ouverture en tant que structure même du sens. C’est l’Ouvert comme tel … qui, par le Dieu-vivant se révèle au coeur du christianisme… L’Ouvert (ou le « libre » comme le nommait aussi Hölderlin) est essentiellement ambigu… Dans son absoluité, il ouvre sur lui-même et il n’ouvre que sur lui-même, infiniment.. Mais, ainsi, la question est posée : qu’est-ce qu’une ouverture qui ne s’abîmerait pas dans sa propre béance ? Qu’est-ce qu’un sens infini qui pourtant fait du sens, une vérité vide qui a pourtant le poids de la vérité ? Comment tracer à nouveaux frais une ouverture délimitée, une figure, donc, qui pourtant ne soit pas une captation figurative du sens (qui ne soit pas Dieu) ?

Il s’agirait de penser la limite… le tracé singulier qui « boucle » exactement une existence, mais qui la boucle selon le graphe compliqué d’une ouverture, ne revenant pas sur soi – « soi » étant ce non-retour même… Pour cela, il ne nous reste ni culte, ni prière, mais l’exercice strict et sévère, sobre et pourtant aussi joyeux, de ce qu’on nomme la pensée… Pour conclure provisoirement…

Si j’ai voulu citer tous ces textes d’une lecture si difficile, c’est bien parce qu’ils pointent eux aussi cette connaissance qui est la révélation du premier christianisme, connaissance qui anime toutes les gnoses, chrétiennes et non chrétiennes – rien d’étonnant à ce que J-L Nancy cite le bouddhisme qui se frotte aux mêmes difficultés de la ‘définition’ d’une personne – connaissance qu’on doit mieux désigner comme une co-naissance. Je renvoie ici à Maître Eckhart. Ce clin d’oeil du désignant (le dieu…) qui ne s’affale pas dans l’étantité d’un être, qui surgit fortuitement (mais de rien, comme rien, c’est toute la question ?) s’adresse à une personne, cette figure sans définition, et pourquoi ne pas dire carrément un masque, qui est le battement du sens. Peut-on éprouver ce rapport à soi aussi vif que l’éclair, cette création qui échappe à la durée, qui ‘signifie’, oui, maintenant, que ‘rien’ n’est dans le temple du temps, aucune idole, aucun concept, aucune image à jamais imprimée ? Persona, masque, et je veux rappeler Stephen Jourdain qui compare la création à un jeu de masques (comment évoquer ‘idées’ ou ‘modèles’ ?) dans L’Illumination sauvage. Le ‘passage’ est une clef de l’Apocryphe (« Soyez passant » logion 42) comme la dissémination si chère à Derrida (cette cruche qui se vide inopinément, au logion 97, portée par une femme qui ne savait pas et ne put s’en affliger quand elle la trouva vide !) qui correspond clairement à la première création où pas même une différence (pas de scission ontologique sinon une différance) ne sépare le Père du Fils ; ceci chez Maître Eckhart (où le Père et le Fils sont un… les ouvriers de la même oeuvre) comme Stephen Jourdain qui appelle ‘moi’ la créature exempte de tout pouvoir créateur, je l’ai tant dit… C’est qu’il y a bien de l’autre, mais à distance, sans séparation. La création est un jeu que la Déité se donne dit Silesius. Comprendre cela. En être bouleversé, d’abord…

Il serait trop long, et bien hasardeux, de faire des rapprochements précis avec Michel Henry et son système de concepts tellement élaboré. Mais il y a bien auto-affection ; presque le dernier mot chez J-L Nancy lorsqu’il veut échapper à la définition (c’est tout le thème de sa ‘déclosion’, de la ‘destruction’ qui nous fait sortir des vieux systèmes de représentation : n’oublions pas que la re-présentation fixe le second dans une réalité telle qu’elle nous happe en ses catégories !) – et – ‘le’ maître-mot chez Michel Henry, que je veux préciser par ces deux citations. Dans ses EntretiensLa vie, c’est l’immanence, la présence dans, c’est-à-dire que dans le vivant il n’y a pas des traces de la vie mais la vie absolue. Elle vient avant lui en ce sens qu’elle le donne à lui-même, mais lui-même est en quelque sorte dans cette auto-donation avant d’être lui-même. Et celle-ci, que j’ai répétée plusieurs fois, qu’on trouve dans C’est moi la Vérité : Lillusion en laquelle, exerçant son pouvoir et se prenant pour la source de celui-ci, pour le fondement de son être, lego croit apercevoir sa condition véritable, consiste justement dans loubli de celle-ci et dans sa falsification. Loubli : celui de la Vie qui en son ipséïté le donne à lui-même et du même coup lui donne tous ses pouvoirs et capacités – loubli de sa condition de Fils. La falsification : faire de la donation à soi de lego et tous ses pouvoirs lœuvre de lego lui-même. Dans lillusion transcendantale, lego vit lhyper-pouvoir de la Vie – lauto-génération en tant que lauto-donation – comme le sien propre, transforme le second dans le premier… Cette illusion nest pas totalement illusoire Le don par lequel la Vie se donnant à soi donne lego à lui-même, ce don en est un. Donné à soi, lego est réellement en possession de lui-même et de chacun de ses pouvoirs, en mesure de les exercer : il est réellement libre. En faisant de lui un vivant, la Vie nen a pas fait un pseudo-vivant. Ma responsabilité, de ce point du vue, consiste bien en un ‘affranchissement’ (de cet esclavage dont parle J-L Nancy) de la conception erronée d’un moi-monde, en insistant peut-être davantage sur la caractéristique ‘moi’ (J-L Nancy ne le fait pas, pourquoi ?), moi qui suis au coeur de l’opération : qui moi ? L’élucidation est chez Jean Scot Erigène, je l’ai déjà cité : ‘moi’ comme ‘créateur créé’ – il n’y a pas qu’un seul christianisme.

Voici donc la question de fond, avec cette ambivalence de la réponse ‘orientale’ et ‘occidentale’ : comment dire le Seul et le di(f)férent, et j’adopte volontairement cette orthographe pour désigner cette di-stance qui n’est pas coupure ontologique, ou l’Un-en-Deux  puisqu’il faut bien avouer qu’il (se) ‘passe’ quelque chose, fût-ce ‘éclair’ ou ‘clin’ si fugace et pourtant matriciel puisqu’ici tout arrive réellement. L’autre question aussi, je ne voudrais pas l’oublier : s’agit-il bien de ‘pensée’ ? Et le christianisme ‘pense-t-il’ ? Ce n’est pas le christianisme, je crois, qui porte cette vérité, et quel christianisme, je viens de poser la question… J’insiste un peu plus : le thème de l’incarnation est à peine  effleuré chez J-L Nancy, traité plus en profondeur chez M. Henry, mais sans prêter à aucune comparaison avec le dogme chrétien soigneusement codifié ; pas plus que celui de la résurrection que j’ai traduit moi-même comme passage (cf mon article sur la Mystique de Pâques du 11.04 2009). Faut-il donc tant insister sur une vérité transhistorique du ‘christianisme’ ? Henry Corbin s’est essayé à une métahistoire – et c’est un tout autre récit, et nos philosophes ne craignent pourtant pas d’abuser du ‘tout-autre’… Leur témoignage est-il inachevé, inabouti, prudent ? Il y aurait là presque de la vulgarité. Quand J-L Nancy se moque d’une antécédence imaginaire du christianisme, d’une autre référence de parole (avant Paul, Augustin, Irénée ?)  – il parle d’un bon christianisme primitif, d’un « rousseauisme du christianisme » – je reste dubitatif.  Il y a de la légèreté à se moquer ainsi. Mais la philosophie, je constate, avec ses outils propres, aura tenté cette ‘éclaircie’ et je n’en attendais pas moins d’elle.