Trois peintres de l’excès (1) : Miquel Barceló

Publié dans Connaissance du matin le 21.11.08 sous le titre : L’affaire Barceló

Y a-t-il, y aura-t-il une affaire Barceló ? J’en doute à vrai dire, mais si j’ajoutais à mon titre, pour être plus précis : “l’art piégé par le politique”, on verrait mieux ce qui me soucie, et qui renvoie, à mon sens, à la querelle déjà évoquée de l’art contemporain (1). Voyons les faits (2): Barceló a été choisi après concours pour repeindre entièrement la coupole de la nouvelle ‘Salle des droits de l’homme et de l’alliance des civilisations’ dans l’ancien Palais de la Société des Nations à Genève, soit un dôme de 1000 m² à 16 mètres de hauteur. Cela seul représente un immense investissement de travail et de création personnels, un énorme chantier aussi, qui ont nécessité une année de préparation en atelier d’étude et plusieurs semaines de travail intensif de l’artiste, en secret, nuit et jour, et avec l’aide d’une équipe de 20 personnes ! Pour partie cadeau du gouvernement espagnol à l’ONU, le financement total se monterait à 20 millions d’euros, mais le bouclage budgétaire aurait nécessité un ‘emprunt’ de 500 000 euros à des fonds spécialement destinés à l’aide aux pays en voie de développement : ’scandale’ révélé par la presse espagnole, monté en épingle par les protestations indignées du parti de l’opposition de droite en Espagne. Barceló n’est pas responsable de ce détournement, évidemment, il n’en a sans doute pas été informé, mais ses exigences pharaoniques – des tonnes de peinture pulvérisées par un canon spécialement conçu pour projeter 1000 litres à la minute – concourent largement, croit-on, à l’excès de la dépense … s’exposant ainsi aux critiques.

3234.1273741667.jpg Au travail sous la coupole de la SDN à Genève !

Quel serait le problème de fond au juste ? L’art contemporain coûte cher. Ses extravagances sont coûteuses, notamment dans le cas des commandes publiques, quand pleine liberté est accordée à un artiste de renommée internationale. Cela va de l’architecte au scénographe. Régime de subventions, oui, mais d’autre part il y a des prix de vente que le succès pousse aussi vers des sommets vertigineux. La vente aux enchères d’un lot important d’oeuvres de Damien Hirst a rapporté dernièrement 89 millions d’euros à l’artiste. Le succès peut aussi s’apprécier autrement : celui de l’exposition d’oeuvres (sic) de Jeff Koons dans quelques salles du Palais de Versailles, qui aurait attiré 250 000 visiteurs ! Nous sommes habitués à ce registre de l’excès, qu’il faut ici associer au phénomène de mode, dans ce contexte particulier d’une société d’hyper-consommation. Vous traversez le Louvre comme un super-marché, le Louvre champion des affluences record du grand-tourisme, et vous en tirez malheureusement le même profit spirituel, avec une belle migraine. Je l’ai écrit, j’ai donné mes exemples (1), l’art contemporain est un art de la démesure et de l’excès, contre la ‘raison’ bourgeoise d’abord, la mesure scientifique, le calcul capitaliste. C’est ainsi depuis Manet et ce fut l’honneur de l’art moderne au cours de toute son histoire (cf Midal, op. cit.) et c’est curieux de constater que le Déjeuner sur l’herbe fasse toujours scandale… avec les photos si particulières de Rip Hopkins ! C’est aussi l’excès et la démesure d’un monde pris en son entier : crise des savoirs, de l’argent, des inégalités, péril des fanatismes, terrorisme à grande échelle et j’en passe. Les artistes contemporains veulent crier plus fort pour se faire entendre dans ce tohu-bohu et dans la situation actuelle, j’estime que Michel Onfray, et Jean Clair aussi, ont fait des mises au point approfondies de la question dans leurs livres et leurs articles – récemment Jean Clair, dans le Figaro, sur l’expo Jeff Koons.

image_48715558.1273649702.jpg Barceló sous la coupole de la SDN à Genève !

Revenons au cas Barceló, doublement exemplaire. Barceló sait le chaos du monde et la puissance créatrice de l’homme, eros l’emportant sur thanatos. D’un côté il a choisi de vivre loin du monde des galeries d’art et de la spéculation ; il réside le plus clair de son temps au Mali parmi une population des plus pauvres et des plus démunies du monde – et là il se livre à ses expériences plastiques les plus originales sur les couleurs, les matières. Barceló aime les couleurs éclatantes et en invente sans cesse dans ce pays écrasé de soleil, qu’il exp(l)ose d’une vie ignorée à ce jour ; il explore tous les matériaux méprisés auparavant, tous déchets minéraux ou animaux, restes d’insectes ou cadavres qu’il ranime en funèbres concerts rappelant ainsi le génie d’un Goya. Barceló figure parmi les trois grands génies de l’hispanité contemporaine, avec le cinéaste Pedro Almodóvar et le chef-cuisinier Ferran Adria ! De l’inouï avant toute choses. Economie du peu aussi : Barceló s’est essayé passionnément à la réalisation de ces stalactites qui l’obsèdent, pendant longtemps des toiles plaquées au plafond, peinture d’abord appliquée avec une éponge, qui sèche rapidement mais qui va dégouliner quelque temps d’une forme imprévisible, aléatoire. Il y a ce petit détail saugrenu : Barceló doit gagner de vitesse la gloutonnerie des termites qui dévorent le tableau en cours. Finir avant et protéger… C’est donc à Genève que Barceló allait réaliser son grand-oeuvre, en créant ce jeu de couleurs et de lumière – le panorama apparaissant différemment coloré suivant l’abord – par multiplication anarchique (mais sait-on ?) de ces stalactites (jusqu’à 1,2 m de longueur) qui pendent de cette énorme voûte. Réussite totale. Et naïveté d’artiste : Barceló croit pouvoir épater ces milliers d’hommes et de femmes, et même ces potentats et autres dictateurs démocratiquement élus qu’on invite si souvent à jouer leur comédie dans les grandes réunions internationales.

Et là j’en arrive au statut de l’art, de l’art contemporain, je dis bien : aujourd’hui. C’est un sujet, comme à mon habitude, on ne m’en veut plus, que je tire de mon côté. Je le répète clairement à cette occasion. Tout mon propos a une ultime destination qui est éthique et politique, pédagogique sans doute, mais encore faut-il savoir bien clairement pour-quoi l’on parle et l’on oeuvre. Je me suis aperçu qu’il faudrait d’abord une élucidation approfondie et convaincante de notre condition, ce qui implique la critique centrale, radicale, de toutes les vieilles croyances, religions ou philosophies, une attaque au coeur de cet égoïsme et de cette identification de la personne à la somme de ses déterminations. J’ai fait ça pendant quarante ans. Quant à la portée éthique de l’oeuvre d’art, elle est finalement admise par tous, du moins je le crois, à moins que l’on estime que toute visée éthique n’est que vue de l’esprit, figure suprême d’illusion et d’ignorance. Nous sommes tous d’accord, j’espère, quand on dit : “la poésie ne sert à rien”, la formule vaut pour l’art tout entier et c’est en réalité une sédition programmée de cet utilitarisme qui commande tout aujourd’hui. Je renvoie autant à Michel Onfray qui accorde un rôle-phare à l’art dans l’exaltation de son athéisme, qu’à Michel Henry qui privilégie l’émotion esthétique comme la plus révélatrice de cette auto-affection de la Vie que je suis en personne. Et je reviens pour finir à Barceló. L’artiste a profité des millions qui lui ont été dévolus, mane providentielle de l’état espagnol en quête d’un gros coup médiatique. L’opération a foiré et quelle est la responsabilité de Barceló ? Peut-être finalement d’accepter de l’establishment ce financement disproportionné, un argent qui a toujours l’odeur de la sueur des pauvres ; de céder aux emportements d’un égocentrisme qui caractérise trop souvent les conduites artistiques, qui trahirait dans ce cas la vocation éthique et humaniste de l’art. J’ai tracé, quant à moi, les traits d’une ‘mission de l’art’, pour parler haut : désigner, ou évoquer ce qui se donne en plus de l’expérience habituelle des formes, plus que cette expérience répétitive ne laisse voir, plus que ce qu’il paraît, et que seule l’oeuvre d’art dévoile. Et j’ai dit ‘poétique’ pour désigner une création possible même à chaque instant. Je le sais bien, nous tentons souvent de ‘manipuler’ les puissants, mais ils sont plus habiles que nous à cet exercice. Et la crise actuelle pourrait nous enseigner au moins que le mécénat d’état ou privé ne peut pas être innocent.

(1) Je renvoie à mes notes sur la querelle de l’art contemporain (17.12.09 et 18.12.09) et de la liberté à outrance (10 et 11.12.09) Concernant Barceló, il faut se reporter à son site qui comporte de très nombreuses illustrations et bien noter l’annonce ci-dessous : www.miquel.barcelo.com

(2) On peut se reporter au Monde daté du 18.11.2008

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