Juste un instant (15) : Qu’est-ce qu’un chef-d’oeuvre ?

J’aurais bien cru qu’il était trop tôt pour aborder cette question, et cru d’abord qu’elle était un piège, le mot lui- même ‘chef-d’oeuvre’ vous piège – quelle oeuvre-chef ? quelle oeuvre d’art plus haute qu’une autre, que toutes les autres ? – et cru que c’était une question devenue bien scolaire et toute enflée de ruminations académiques. De plus, voilà que je l’avoue, je suis littéralement écrasé d’émotion(s) depuis trois jours : mes visites au Grand-Palais à Paris (Turner, le Tao), ma visite samedi soir au Musée de l’école de Nancy, c’était la ‘nuit des musées’ : j’y ai revu des Daum ensorcelants, et ce dimanche-ci, ma découverte du nouveau Centre Pompidou-Metz qui pose ouvertement la question : « chefs-d’oeuvre ? ». Une longue citation de Hans Belting affichée sur un mur tente d’y répondre, mais c’est du Belting et je vais y revenir. Assommé ? Sommé de répondre, pour ma part ! Et maintenant, j’y viens vraiment, assommé par une évidence qui m’est venue – nouvel épisode en si peu d’heures – à l’écoute d’un concert télévisuel retransmis de Verbier (2009) qui me révèle une nouvelle fois la musicalité, que dis-je, l’intelligence musicale qui hante (ou anime) l’incroyable virtuosité de Martha Argerich. Mais quoi ?

Quelle évidence ? Elle m’est venue (finalement, à la fin de ces trois journées exceptionnelles) en écoutant la musique de Beethoven (le 2ème concerto de Beethoven, et pas le meilleur croit-on savoir… le premier en réalité… et le plus ‘mozartien, Seigneur !) ; en me remémorant cette parole bien connue du Maître de Bonn : « Que cette musique née du coeur aille au coeur de qui sait l’entendre » la formule étant même je crois : « du coeur au coeur »… Que signifie ce raccourci ? Et quoi à propos d’une compréhension plus neuve de ce qu’on doit entendre par chef-d’oeuvre ? Que ces deux coeurs qui se font signe, s’adressent parole (et que ce soit musique, ou peinture, je vais en parler, ou poésie, j’y reviendrai aussi) sont un seul coeur – ou des coeurs jumeaux – ou tous deux la demeure d’un seul, j’y viens, la demeure même de la déité. Un coeur ? Un Absolu ? C’est que 1/ ‘Cela’ s’éprouve, d’où le choix du ‘coeur’ (que les Anciens croyaient d’ailleurs habité par l’intelligence !) 2/ S’éprouve par deux (gémellité, ou réflexivité et j’ai voulu écrire une fois : réflection, comme en physique) et plus précisément 3/ Par passage – et je dis bien passage, pas transfusion, surtout pas assimilation ou incorporation, fusion en un seul. Il y a mouvement. La Déité, pense-t-on, et dans ce cas-là, on ‘pense’ et on fait erreur, la Déité est repos, équanimité : le temps ne l’habite pas, ni la vie – pas un battement de coeur ! Eh bien non ! Ce passage, qui franchit une di-stance et anime au moins un instant est révélation et réalisation du Seul par sa propre réitération en Deux. Quand j’en finirai d’écrire, ce sera pour proposer cette définition de l’adoration par réitération. Et c’est la mission de l’art d’opérer cette réitération, ce moment (ou mouvement) de révélation. C’est ma problématique si souvent rappelée : l’image ne cache pas la lumière, elle la révèle, elle l’exhausse. Art culte – pas étonnant qu’on espère que Pompidou-Metz attire autant de monde que la cathédrale de Metz : mais vous savez ce qu’ils viennent voir dans cette cathédrale ? Les vitraux de Chagall !

Pas une évidence habituelle, en tout cas pas au sens littéral du mot. Parce qu’il y a des images, et qu’elle n’ont aucune ressemblance, ne se prêtent à aucune comparaison. Quelle relation verriez-vous entre entre une ‘encre’ chinoise inspirée du Tao, un Turner (ou un Latour… et un Picasso !) et le fameux concerto de Beethoven ? Il n’y en a pas. Néanmoins, chacune de ces oeuvres-chef ‘révèlent’, font entendre ou voir la Parole de ce qui n’existe pas – ces fameux ‘modèles’ ou ‘idées’ qui ne meurent ni ne se manifestent, qui ne sont ni ‘objets’ ni ‘formes’, le mot prêtant à confusion – et c’est per-fection lorsque cela se pro-duit, pardonnez mes coquetteries : je crois plus facile de (mieux) comprendre avec cette orthographe qui réanime un peu ces mots par ailleurs si simples.

ou-ben-doute.1274085231.JPG Ben   duchamp-bicyclette_2.1274088679.JPG Duchamp : roue de vélo (1)

Voilà ce qu’écrit Ben sur sa petite ardoise : En 1958, j’ai le choc Duchamp, alors pour moi, la peinture est finie, tout est art. je ne pouvais plus rien jeter, une allumette était aussi belle que la Joconde… Chef -d’oeuvre ? : le mot, originellement désigne cet ouvrage d’exception que l’apprenti doit réaliser pour passer maître. Aujourd’hui, dans les manuels, il renvoie toujours à des conceptions modernes, disons à partir de la Renaissance, et toujours à la systématisation kantienne qui en thématise la singularité irréductible en termes de génie et d’inspiration. Chez Belting, dans la célèbre conférence Qu’est-ce qu’un chef-d’oeuvre ? prononcée au Musée du Louvre en 1998, ce sont bien ces références qui sont critiquées et rejetées : l’art devenu  art muséal est un art du passé et c’est dans ce contexte idéologique que s’affirme la notion de chef-d’oeuvre. Pour Belting, les avant-gardes du 20ème siècle ont même sauvegardé la notion, par leurs attaques mêmes  favorisant la promotion d’oeuvres scandaleuses comme l’a si bien réussi Duchamp. On en revient donc toujours à la notion de comparaison, le chef-d’oeuvre se montrant toujours dans l’exercice comparatif d’estimation des oeuvres sur le plan esthétique. Les musées sont d’abord de simples ‘cabinets de curiosités’, puis des donations et legs visibles en des lieux réservés, jusqu’à la création de musées au 18ème siècle ; surtout, au moment des confiscations de la Révolution française, puis lors de la restition de biens volés sous l’Empire et retournés partout en Europe dans des institutions publiques spécialisées. C’est ainsi qu’ils semblent avoir favorisé cette démarche intellectuelle : ils la commandent même et plus que jamais de nos jours. Je pars d’une tout autre considération : le chef-d’oeuvre  va se révèler comme tel dans la dualité citée plus haut, du ‘coeur à coeur’, en précisant bien que cette dualité se joue de la di(f)férence pour vivifier l’unité, l’expérience proprement dite de l’unité, et en soulignant encore une fois le mouvement d’échange, le passage, en un mot ce qu’on désigne en philosophie par un acte. J’essaie ainsi de vider le jugement kantien de toute objectivité – la notion d’universalité y tendait trop. Je m’expliquerai un peu mieux avec cette précision. C’est ce passage qui rend l’oeuvre vivante, pour moi, au moment unique bien que circonstancié de notre rencontre. Je répèterai volontiers encore ce mot de mon vocabulaire : co-naissance – et cela va devenir ‘évident’.

yves-klein.1274087443.JPG Klein  merz-merde.1274087348.JPG Merz   la-tour-st-thomas.1274087282.JPG de la Tour (1) 

Sinon les Préludes de Chopin ne sont que cette partition de papier ou ce disque, une rondelle de métal gravé appelé grossièrement un cd. Quant à la peinture, on se souvient du mot de Maurice Denis : un tableau est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. Il aurait dû dire : ‘matériellement’, ‘objectivement’ et non ‘essentiellement’. N’y voyez pas malice de ma part : croyez-vous que le St Thomas de Georges de Latour et la compression de César peuvent être désignés ‘chefs-d’oeuvre’ au même titre ? Non, je n’insinue rien : c’est ce ‘titre’ qui est en question, le ‘coeur’ de l’épreuve esthétique. Mais un épanchement bleu d’Yves Klein, et maintenant, au hasard, la plage de Martial Raysse, un pot de merde de Mario Merz, un arbre de Séraphine de Senlis, ces oeuvres si contrastées qu’on peut voir à Metz ? Allez, pensez-y ; je n’ influence pas, je ne veux pas entraîner. Dans ce domaine on ne démontre rien. J’ajoute finalement : sans moi, cet échange qui va se répéter heureusement tout en restant chaque fois unique, sans cette relation qu’on peut qualifier d’esthétique, l’oeuvre n’est pas vivante : dira-t-on qu’elle est morte ? ce n’est pas cela : elle n’existe simplement pas. Ce qui peut se dire du monde entier même. Et c’est ainsi qu’on peut dire que tout est art… (2)

seraphine-de-senlis.1274087426.JPG  Séraphine    martial-raysse-installation-on-the-beach.1274087302.JPG Raysse     cesar.1274087252.JPG César (1)

Le chef-d’oeuvre est à un moment donné la meilleure image concevable pour révéler la lumière en telle conjonction (ce tableau de peinture, ce mouvement de musique, cette ‘création’ d’un tel, à tel moment d’une culture donnée, et j’ai dit que l’art, dans ces conditions, commence à l’époque des peintures rupestres, avec les lionnes de Lascaux) : pure manifestation d’humanité, en conjonction de quoi et quoi d’autre ? Un mouvement et un repos, l’être et l’existant, tout paraître et sa figure, maintenant, ce qui exclut peut-être sa reproduction… J’ai pensé il y a quelque temps que la critique de Platon vaudrait plutôt pour la reproduction d’oeuvres d’art aujourd’hui que pour l’art lui-même, ce que voulait dire Benjamin sans doute… C’est d’ailleurs ici, dans cette conceptualisation – la conjonction en plénitude d’effet – que j’ai voulu donner son plein sens à la notion traditionnel d’éveil. Ni éveil comparable à un explosion soudaine d’attention, un sursaut, la magique invasion, irrationnelle, d’une réalité d’un autre ordre, oui, le coup de baguette magique ! L’éveil comme réalisation plutôt, accord (au sens musical du terme, ai-je dit) d’un invisible de vie quintessentielle et d’un existant donné ici maintenant. De ce point de vue, bien sûr, une allumette ‘vaut’ tout autant que la Joconde, et peut-être plus dans la surprise de cette révélation même. Victor Hugo l’avait dit d’une « charogne » et aussi Stephen Jourdain, dernièrement, de ce cendrier-là, d’une bordure de trottoir sous les pas du promeneur… Peut-être une évidence, à cet instant précis : sûrement une conquête contre l’entêtement de la logification réaliste, une délivrance hardie à l’égard de la sidération des choses.

numeriser0003.1274119719.jpg  peinture taoïste  numeriser0002.1274119684.jpg vase Gallé : aubépine (1)

(1) J’ai pris mes photos moi-même au Centre-Pompidou de Metz. Par contre, la peinture taoïste, le vase Gallé sont empruntés aux catalogues de la RMN.

(2) J’anticipe une objection : une chanson de Lady Gaga qui électrise 36 000 fans hurlant leur unanimité est-elle un chef-d’oeuvre ? Non. Machine à fric. Vulgarité. Mais qu’est-ce que la vulgarité ? Et comment la définir en fonction de ce qui est dit plus haut, les ‘modèles’, sans ‘forme’, étant inhumains somme toute ? C’est une bonne question. Dans un autre ordre d’idées, Michel Henry aimait rappeler qu’Adolf Hitler avait été élu chancelier à une très large majorité du peuple allemand. Vous voyez bien ce que je veux dire de la tragédie humaine : mais je me suis éloigné…