Turner, le Tao : le souffle, l’invisible (1)

à Pierre et François

J’étais parvenu à évoquer en une fois unique ma visite aux expositions à Paris de Soulages et de la statuaire des bouddhas du Shandong. Si je tente aujourd’hui d’évoquer Turner et le Tao, c’est un peu pour les mêmes raisons, des circonstances qui m’ont conduit, le même jour à Paris, à visiter au Grand-Palais l’exposition Turner et l’exposition sur le Tao (1). Mais il y a plus intéressant, beaucoup plus : une réflexion que je poursuis, presque malgré moi, en tout cas de façon tout à fait imprévue, sur l’excédence, et l’excès même des langages humains pour la désigner ; une réflexion également ininterrompue sur le ’repos et le mouvement’, la lumière et l’image, d’une certaine façon, une réflexion poursuivie sur le tracé noir du dessin et les couleurs de la peinture. Et je crois que le dernier Turner, celui qui est moderne au point de frôler l’abstraction, celui qui passe de l’imitation des grands anciens à l’invention prophétique du non-figuré, est assez proche de ces gnostiques taoïstes eux-mêmes si préoccupés de re-présenter une nature, et même une nature humaine, animée de souffles, dissociés et concurrents, et aussi complémentaires au point d’animer une seule vie magnifiant tout entière le Secret dans sa manifestation.

numeriser0010.1274365255.jpg Homme ou lion ? numeriser0012.1274366997.jpg Lao-Tseu sur son buffle

La notion d’excédence n’est pas à proprement parler dans le Taoïsme : ce serait plutôt une antécédence absolue mais si riche que tout en découlerait naturellement, l’être d’abord, et ses multiples hypostases, ses multiples combinaisons catégorielles, appelées souffles ici parce que nous sommes dans une philosophie de la nature. Le Tao a produit un, un a produit deux, deux a produit trois, trois a produit les dix mille êtres. Ce qui n’est donc pas sans rappeler la procession plotinienne, bien éloignée elle aussi d’une conception statique de l’être. D’autre part, de nombreux commentateurs insistent pour que deux notions dans le cas présent soient soigneusement tranchées : tout ce qui se rapporte à une mystique ou une sophiologie en recherche d’une ‘voie’, et ce qui ressortit de pratiques plus triviales, un ensemble de croyances et de pratiques qu’on qualifie plus volontiers de ‘magiques’. On accusera même la religion taoïste de ‘superstitions’, ce que j’ai pu lire avec étonnement au Grand-Palais. Quelle religion ne serait pas superstitieuse du strict point de vue de la philosophie ? La question ici serait : pourquoi une philosophie qui veut embrasser tous les aspects de la vie ne constituerait-elle pas un catalogue de recommandations, de recettes, de règles qui apparaîtront à beaucoup ‘superstitieuses’, en fait, parce qu’elles sont destinées aux non-philosophes qui les ont exigées pour conduire leurs vies dominées par la crainte et l’ignorance. Voyons plutôt ce que sont les principes, les marques distinctives de cette philosophie ‘totale’. Il est bien diffile de se faire une idée précise, comme l’entend l’intelligence occidentale, d’une philosophie qui se résume par ce ‘programme’ : « Une voie qui peut être tracée n’est pas la Voie éternelle : le Tao », ajoutant : « Un nom qui peut être prononcé n’est pas le Nom éternel ». (2)

numeriser0006.1274365145.jpg Aube de printemps       numeriser0009.1274365227.jpg L’île des Immortels 

Je crois savoir que les Chinois eux-mêmes, et depuis les premiers commentateurs, divergent sur l’interprétation à donner à de tels propos. Reste pourtant une leçon qui se dégage assez facilement si l’on n’est pas à la recherche de concepts fermés : toute implication humaine dans le cours de la vie, implication idéologique et même intellectuelle, appliquée, volontaire, morale en un mot, tout choix qui se veut à la fois défini et définitif, sont mauvais. Le sage adhère à l’action qui n’implique pas et pratique la doctrine sans paroles. C’est cette notion d’implication en tant que rigidité, obstacle aux flux et aux souffles vivants de la grande nature, et par conséquent perversion et aliénation, qui représente le mal. Néanmoins tout peut être utile à son heure et le sage peut frapper ou s’esquiver, parler ou se taire, disparaître même. Weï-wu-weï est une formule résumée qui peut se traduire par ‘agir-non-agir’ mais qui désigne bien cette liberté sans assignation, sans projet, imprévisible et donc indéfinissable. Dans ces conditions où s’opère une véritable sortie de notre univers humain d’habitudes, d’obligations et de contraintes surtout où nous nous enfermons, c’est une santé primordiale qui se révèle, autant mentale que physique. Et ce n’est pourtant pas un retrait, même si la retraite en un lieu caché est préférée du sage. C’est avant tout une disponibilité, une ouverture comme on dit aujourd’hui, et donc la plus large possibilité de manifestation offerte à cette ‘excédence’ qui est la Vie sans conditions et qui est aussi la condition primordiale de toute vie. Mais dans ce cas, l’excès est proscrit ; au contraire, c’est la ‘voie du milieu’ qui est recommandée, prudente et avertie mais en précisant toujours : sur le mode d’un non-choix, d’une non-action programmée et volontaire.

numeriser0007.1274365174.jpg numeriser0008.1274365200.jpg 

       Rassemblement d’Immortels à la fête des pêches de Xiwangmu

Magie, oui, j’y reviens, parce que toute la vie humaine qui s’inspire de tels préceptes, et non de règles proprement dites ou de commandements, parce que cette vie qui s’est reliée à des énergies universelles se manifeste humainement : par des ‘arts’ – tous les ‘arts’ y compris politique ou médecine, et art de la poésie ou de la calligraphie, ‘arts’ nourris d’inspiration suprapersonnelle – qui ont des caractéristiques encore plus étranges que les codes et les cultes de religions organisées, de sagesses humanistes, a fortiori de programmes scientistes comme ceux qui nous dirigent aujourd’hui. Par exemple, ici, astronomie et astrologie sont intimement liées sinon identiques, mais il faut avoir compris que le ‘champ’ de telle ‘expérience’ est infini, et cela parce que tout est dans ce tout sans-nom et néanmoins innombrable quant aux formes. Je dois bien limiter mon propos ici à cette question de la vérité en peinture, un sujet qui m’est cher, abondamment illustré au parcours de cette exposition. Je citerai ici Jing Hao (9ème/10ème siècle) engagé dans un dialogue avec un disciple , puis Yolaine Escande et son commentaire (2) : – Considère l’image de l’objet pour atteindre sa vérité : saisis à la fois son épanouissement floral/apparence et son germe/réalité, mais garde-toi de confondre les deux. Si tu ne comprends pas ce procédé, tu obtiendras tant bien que mal la ressemblance, mais tu ne pourras pas parvenir à la vérité dans le dessin. – Qu’est-ce que la ressemblance formelle et qu’est-ce que la vérité ? – La ressemblance formelle veut dire obtenir la forme apparente mais en laissant de côté son souffle. La vérité veut dire que le souffle aussi bien que la substance sont parfaitement rendus. En général, si le souffle est transmis dans l’apparence mais qu’il est laissé de côté dans l’image, l’image est morte. Commentaire : Dans ce passage, Jing Hao dénie l’importance de l’apparence formelle, et l’on discerne déjà la conception… d’une peinture de l’intention, c’est-à-dire rejetant la représentation formelle. Le sage insiste sur l’importance du tracé pictural, sur son esprit (le dessin) et donc, implicitement, sur la qualité de la personne qui va réaliser la peinture. Pourtant si la ressemblance formelle est opposée à la vérité, il faut passer par l’apparence/floraison pour saisir la vérité, sans oublier sa réalité/germe. Ce dernier signifie en général plein, réelIl nous aura fallu à nous quelques siècles supplémentaires pour aborder cette vraie question, qui restera éternellement ouverte : quelle réalité exposer en peinture, celle de l’essence traduite par l’intention, ou celle de l’image imprimée par la sensation et éprouvée de façon mesurée par l’intelligence, traduite enfin par le savoir-faire ?

numeriser0011.1274365284.jpg La grotte de Zhang gong

Dans un livre d’entretiens remarquable et passé quasiment inaperçu (3) Yolaine Escande et Philippe Sers confrontent les termes d’un dialogue intérieur qui ne s’est pas réellement produit mais qui n’en est pas moins la poursuite d’une même expérience de connaissance et d’expression artistique dans deux cultures pourtant si éloignées l’une de l’autre : l’orientale et l’occidentale. Je citerai un seul passage où le rappel des travaux de Kandinsky, comme les inventions surréalistes, viennent rejoindre les préoccupations chinoises. L’expérience intérieure, c’est le monde déchiffré, lu, interprété, donné à lire, donné à découvrir, à autrui… Le cheminement pictural ne conduit pas à un au-delà de l’image mais à une « insaisissable immanence » selon l’expression de Merleau-Ponty… Le critère essentiel dans l’art chinois n’est pas la « beauté » mais, comme pour Dada ou pour Kandinsky, le « naturel », qui désigne l’oeuvre accomplie dans l’absence de conscience de sa réalisation, l’oeuvre qui se produit d’elle-même lorsque le Dao (Tao) agit dans l’artiste qui devient au même moment le monde ; cette « action sans action » prolonge sa vie et lui apporte une immense félicité… Non seulement le beau n’est pas un critère, mais ce terme n’intervient jamais… le vocabulaire employé, de l’ordre du naturel, porte sur des qualités telles que la simplicité, l’aisance, l’absence de contrainte, la maladresse, la rudesse, la naïveté etc… Cela dit, les critères de l’élégance, de l’harmonie ou de la fluidité, qui se rapprochent davantage du beau, comptent également. Mais ils ne sont pas primordiaux, contrairement à la force, à l’élan vital, au dynamisme du tracé, la « résonance des souffles qui donne vie et mouvement », le terme « souffle » porte sur le dynamisme, la tension du tracé, et le terme « résonance » sur sa réalisation harmonieuse. Pas de système donc, rien de clos ni de dogmatiquement défini. La vérité est vivante, qui s’apparente à une totalité ‘repos et mouvement’ dont la nature humaine semble la plus noble et complète expansion. Philosophie mais surtout ‘art’ de vie, réalisation de sagesse et ‘grand oeuvre’ à la fois, comme l’alchimie d’une célébration cosmique.

Ainsi cette « circulation intérieure » (a), ‘homme-nature’, ‘dehors et dedans’ – et cette tablette de cérémonie (b) riche d’évocations naturelles ou allégorie poétique et magie se complètent.

numeriser0005.1274365109.jpg (a)                                         numeriser0013.1274367034.jpg (b)              

J’en viens maintenant à Turner et je ne voudrais pas que cette démarche paraisse artificielle. Turner, surtout si l’on considère l’histoire de son temps, une sociologie de son art, est d’une autre planète. Mais l’humanité est une, et la connaissance essentielle, dont l’art est un chapitre capital, unifie en traçant cette convergence qui part de questions simples se rapportant à notre condition pour aboutir au ‘sens’, non pas ‘en général’, mais ce qui réellement fait sens ! Les spécificités de chaque culture, et c’est ce qu’un authentique effort de comparaison permet de constater, illustrent un unique dessein, ou destin, d’humanité en quête d’elle-même et de ses moyens d’expression, de réalisation. Et la leçon pour moi est simple, bien qu’elle ne soit pas aisément déchiffrable. C’est que la lumière pure du sens qui manifeste essentiellement cette excédence – nous avons vu clairement l’insuffisance de la pure notion d’être – cette lumière se manifeste, s’exalte dans l’image qui l’occulte, d’un certain point de vue ; et la manifeste, la révèle d’un autre point de vue. L’image, elle occupe nos esprits, entièrement, issue d’abord de l’expérience sensible puis renforcée par le jugement et le raisonnement : elle se manifeste en figures différentes, en autant de personnes, de croyances, de cultures, vastes aires géographiques et historiques. Et il arrive aussi, ne serait-ce que parfois, qu’elle acccomplisse cette destinée de célébration, de révélation visible en dépit des différences d’expression, mais peut-être aussi grâce à ces différences. Elles peuvent fort bien illustrer, chacunes à leur manière, leur finalité de reliaison (on ne pourra pas dire simplement ‘religion’), de ressourcement au principe éternel, au stable d’où procède le mouvement, à la cause immobile. Et tous les efforts de Turner, d’abord explorateur de l’art et des façons des grands Anciens, des classiques, visent à cette découverte de lumière par la couleur et à l’expression d’un art vraiment novateur dont il est, lui le premier, créateur et prophète qui délivre du sens jusqu’alors imperçu. C’est ce que nous verrons ensemble dans quelques jours.   

(1) Les deux expositions se tiennent au Grand-Palais : Turner et ses peintres ; je m’arrêterai plus tard sur ce projet de comparaison. Le Tao, un autre chemin de l’être ; un sous-titre bien inspiré. Toutes mes illustrations sont empruntées aux catalogues de la RMN, tous deux magnifiques.

(2) Je me réfère principalement à deux livres : Le Taoïsme vivant, mysticisme et magie de John Blofeld (Albin Michel 1977) et L’art en Chine de Yolaine Escande (Hermann 2001) Quant aux traductions du Tao Te King, on en comptait deux en Français je crois il y a cinquante ans – une bonne vingtaine aujourd’hui ! Laquelle recommander, et quels commentaires ? J’ajouterai volontiers, s’il est encore trouvable, un recueil d’articles révélateurs qui fit beaucoup pour mon éducation : Le sens du Tao, Le Mail 1985

(3) Résonance intérieure de Ph. Sers et Y. Escande, Klincksieck 2003